‹ Parmi les vivants et les mortsChapitre 6 sur 17 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

L'éditeur Albert Lacroix. — Lamartine à la fin de sa vie.

— Une Histoire Universelle. — Un autre rêve de Grésus.

— Les débuts d'Emile Zola. — Un Fcm^l démesuré. — Victor Hugo à Gucrnesey. — La première édition des Misérables. — La caisse à reliques.

J'ai connu intimement Albert Lacroix, qui fut sous l'Empire, et quelque temps au delà, un éditeur célèbre et très prospère. Sa boutique se trouvait rue Vivienne, au coin du boulevard : tous les grands républicains de l'époque la fréquentaient, Micbelet, Edgar Quinet, Louis Blanc, Proudhon... Ils allaient y bavarder politique et y apporter leurs manuscrits. Lacroix affichait des opinions « très avancées », d'ailleurs très sincères. Il ne cachait jamais sa pensée à personne. C'était un original. Comme il avait oublié d'être un sot, et qu'il possédait en lui, à côté de l'homme d'affaires plus hardi et heureux que pratique, un poète ardent, épris des plus nobles manifestations de l'art, il avait groupé au foyer de sa maison commerciale un état-major littéraire qui flattait son goût de la gloire.. Pendant sa longue jeunesse laborieuse, il avait amassé un important herbier de souvenirs, qu'il m'autorisait sans hésitation à feuil-

l56 PARMI LES VIVANTS ET LES MORTS

leter, en de certaines heures, lorsqu'il voulait bien se tourner vers le passé.

A vrai dire, ce passé, quoiqu'il eût certainement fait l'orgueil de beaucoup d'autres hommes, l'intéressait moins que le présent, surtout que l'avenir. Il était, ou du moins se croyait, poète, historien et philosophe. Moi, ce qui m'intéressait en lui, c'était le libraire en retraite. Mon ami Adolphe Brisson est, j'en suis sûr, de mon avis : car, de temps à autre, pour s'enrichir de quelques anecdotes utiles à éclairer mieux le nom d'un écrivain déjà illustre, il allait surprendre Lacroix en son cinquième de la rue Yernier, tout là-bas, à la porte Champerret.

On s'asseyait sans façon à table, près de l'excellente Mme Lacroix qui souriait toujours, si doucement résignée à la modestie présente, elle qui avait connu l'éclat de l'opulence dans de vastes maisons servies par un nombreux domestique. L'abeille active du logis, c'était Mlle Lacroix, qui ne pensait pas d'accord avec son père en matière religieuse, et qui l'entourait d'une vigilante tendresse. Le fils, dès sa sortie de TÉcole centrale, était parti pour la Chine, en qualité d'ingénieur, chargé d'y construire les chemins de fer de la Compagnie francobelge.

C'est donc rue Vernier, loin des bruits de la ville, ou bien chez moi, dans mon petit jardin de Vinceunes, que j'interrogeais quelquefois mon paternel ami sur son pittoresque passé d'éditeur.

En mots simples, sans aucune recherche d'embellissement, il évoquait l'image d'un homme de lettres ou l'histoire d'un livre. Une après-midi de dimanche, que nous étions seuls, il me parla de Lamartine.

— Oui, certes, je l'ai connu, me dit- il ; même il est mort en me devant soixante-dix mille francs. Et je ne lui en veux pas, puisque, pour acquitter sa dette, il a fait tout le possible : il n'eut pas le temps. Et puis, que voulez-vous, il était comme ça, insouciant, aussi heureux de répandre sa fortune que son génie... Un hiver, pourtant, j'eus besoin d'argent. Afin de rappeler à Lamartine ses engagements, je lui demandai un rendez-vous. Il me répondit tout de suite qu'il m'attendait rue Ville-l'Evêque, où il avait loué un petit pied-àterre. Le matin indiqué, vers dix heures, je sonnai à sa porte.

Je n'eus guère à patienter dans la pénombre du vestibule. Je pénétrai dans une vaste chambre. Le maître était encore au lit, sur son séant, son buste long et maigre soutenu par plusieurs oreillers. Une levrette, que ne troubla nullement mon apparition, était couchée à ses pieds. Il me tendit la main en souriant, sans prétention, mais non sans cette noblesse qui se dégageait naturellement de ses moindres gestes. Il ne me fut point aisé d'arriver jusqu'à lui : car il était en train de travailler, et, comme vous le savez, il improvisait avec une

l58 PARMI LES VIVANTS ET LES MORTS

facilité aussi abondante que merveilleuse. Au fur et à mesure qu'il avait couvert de son écriture fine et régulière ses feuillets de papier, il les jetait dans sa chambre, au hasard, de sorte que le tapis en était jonché ; et il me fallut, dans mon respect d'une écriture si glorieuse, chercher les vides menus où poser mes pieds, avec autant de peine qu'un jour d'orage sur une des places de Paris miroi-tantes de flaques. Je pus enfin lui serrer la main et m'asseoir à son chevet.

— Monsieur Lacroix, me dit-il, c'est pour vous que je travaille. SI rien ne m'entrave dans mon élan, j'aurai achevé mon ouvrage dans quelques semaines.

— Merci. Je serai si fier de publier quelque chose de vous !... Néanmoins, je vous supplie de ne pas vous surmener à cause de moi. Soignez votre santé.

— Vous avez raison. Ça ne va pas trop. N'importe : j'ai hâte de rembourser l'avance que vous m'avez si gentiment consentie.

— N'en parlons pas.

— Mais si !...

Et toujours de bonne foi, amplifiant par sa vive imagination ses espérances les plus légitimes, il ajouta :

— Ce n'est que soixante-dix mille, n'est-ce pas ?... Bien ! Le livre aura un tel succès que nous aurons bientôt rattrapé cette somme... Et vos affaires ? Êtes-vous content ?

— Très content. L'Histoire de Michelet, avec des illustrations de Vierge, se présente très bien.

— Evidemment...

Et Albert Lacroix, après un silence, poursuivit de sa voix aigrelette et précipitée, en me regardant :

— Oui, mon ami, moi l'éditeur, le créancier, je me sentais intimidé devant le magnifique poète qui gardait, à mes yeux, même sur son lit, en chemise de nuit, sa tête nue éclairée par un rayon de soleil, de la grâce et de la beauté. Mais je voyais sur ses traits fatigués passer des frissons de malaise. J'eus honte de l'avoir dérangé dans sa retraite, et je lui en fis l'aveu.

— Non, me répliqua-t-il. Vous avez bien fait de venir. Je suis si heureux de vous voir !

La levrette depuis quelques instants soulevait par intervalles son museau pointu et m'épiait de mauvaise humeur. Un peu brusquement, Lamartine, qui choyait sa compagne caressante, me tendit la main et me dit :

— Allons, adieu !... Au revoir chez vous, au boulevard I...

Hélas ! conclut Lacroix, je ne devais plus revoir le poète. Il mourut quelques semaines après, et, bien entendu, je ne revis pas davantage son manuscrit, qui s'égara personne ne sait où...

... Ainsi que je l'ai dit, papa Lacroix n'était pas

seulement un éditeur en retraite, — retraite obligatoire, — il était surtout, ou plutôt voulait être, un poète, un philosophe, un historien. Que de rêves grandioses il roulait dans sa tête ! Ainsi, c'est à soixante-cinq ans qu'il eut l'audace d'entreprendre la composition d'une Histoire universelle depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours. Une histoire en dix-sept volumes, ni plus ni moins, et de grand format. Et non pas seulement le récit des migrations des races, des conflits et des guerres des peuples, la nomenclature des traités et des dates ; mais l'exposition de la vie agricole, industrielle, morale, chez tous ces peuples. La perspective d'un si prodigieux travail donnait le vertige. Lacroix n'en était point effrayé. Il voyait déjà dans son cadre chaque nation, chaque période de civilisation ou de décadence, lise proposait d'enrichir son texte d'illustrations belles et rares.

Je dois dire que ses deux premiers volumes nous avaient surpris, beaucoup d'autres et moi, par la valeur et la clarté intelligente de ses images. D'abord, il montrait notre terre de Gaule flottant comme une épave sur des eaux boueuses, autour du Massif Central, puis émergeant vers le soleil avec ses plantes et ses animaux qui nous semblent aujourd'hui tenir de la légende. Il reproduisait des dessins d'outils, de monstres, de médailles et de monnaies. Néanmoins, il n'épuisait pas, en ces deux volumes, l'obscure période de la formation do

AU PAYS DES LETTRES l6l

notre pays de France. Gomiiient eût-il enfermé, dans les quinze autres volumes, la destinée si diverse des cinq parties du monde ? Je ne cherche pas à le deviner.

Quoi qu'il en soit, la vente de ces deux premiers volumes n'avait pas encouragé son éditeur à poursuivre la publication de l'ouvrage entier. Car, uq matin que je m'étais rendu chez un libraire de la rive gauche, je sentis brusquement, dans un étroit couloir obscur, que quelqu'un me tirait par la manche du veston. Je me retournai, et je vis avec stupeur un bonhomme affalé, sous un gibus antédiluvien, dans le trou d'un de ces larges et vulgaires canapés qu'on appelle divans de l'Orient. Je n'eusse pas reconnu mon brave ami, si de sa voix criarde il ne m'eût dit bonjour.

— Que faites-vous là ? lui demandai-je.

— J'attends qu'on veuille bien me recevoir. J'attends depuis trois quarts d'heure. Autrefois, on était plus poli. Moi, je recevais tous les auteurs, les célèbres et les débutants, avec le même empressement.

— Ces messieurs sont certainement occupés. Je sais qu'ils sont courtois.

— Tant mieux. En tout cas, tout à l'heure i.s fumaient des cigarettes et ils parlaient de femmes. Asseyez -vous là, près de moi. Nous causerons.

Par déférence, par compassion, j'acquiesçai tout de suite à son invitation ; et discrètement, je me

l62 PARMI LES YIYA>iTS ET LES MORTS

gardai de toucher au but de sa visite, que je soupçonnais trop bien. Mais il était toujours sincère, il avait besoin d'épancher ses idées et ses espérances.

— C'est malheureux ! s'écria-t-il. On ne veut pas comprendre qu'un hvre d'histoire ne se vend pas aussi vite que du pain, mais se vend d'une façon sûre et continue.

Comme j'objectais que, selon moi, il avait tort de s'adresser à une maison habituée à ne publier que des romans et peu susceptible de s'intéresser à un ouvrage trop sérieux et de longue haleine, il s'emporta aussitôt, oubliant qu'il se trouvait en solliciteur parmi l'ombre de ce couloir, d'où sa voix aigrelette allait dans les bureaux provoquer quelque émotion ; et à force d'agiter ses longs bras maigres, il flanqua son gibus de travers, fit tomber son lorgnon qu'il ne parvint, et cela l'irrita davantage, à rattraper qu'après de nombreux efforts.

— Allons donc ! Vous aussi !... Qu'importe qu'on ne publie que des romans ! Ce sont des préjugés. Il faut essayer toujours du nouveau. Et puis^ une librairie doit, par dignité, pour augmenter son prestige, publier de temps à autre une œuvre solide et fière. Elle doit également, par intérêt, examiner tous les projets de ses solliciteurs. Il y a des fous, des imbéciles, dont les bavardages vous font perdre du temps. Mais un homme de talent peut se présenter. Si vous laissez

AU PAÏS DES LETTRES l63

s'enfuir l'aubaine, elle ne revient plus, quelquefois. Pourquoi reviendrait-elle !... Tenez, il y a une librairie laborieuse et riche qui a sombré sottement, par sa faute, voici une quinzaine d'années, parce que ses directeurs, qu'aveuglait le succès momentané de quelques-uns de leurs auteurs, ont refusé d'accueillir les propositions de nouveaux venus pleins de promesses. C'est la librairie Dentu, place Valois. Oui, mon ami, elle n'a pas agréé Zola, Georges Ohnet, ni Marcel Prévost. Un seul de ces auteurs aurait suffi à soutenir la fortune de cette maison. N'est-ce pas vrai ?

— C'est vrai.

— Ah ! vous voyez !... Moi, j'ai découvert, au milieu d'importuns sans valeur, sinon sans prétention, quelques écrivains 'd'un précieux mérite. La plupart d'entre eux sont maintenant établis d'une manière définitive dans l'estime des lettrés ; deux ou trois ont, par une vente nombreuse et constante, pénétré jusque dans le grand public. Zola, par exemple...

— Ah !... Zola ?... Ce n'est donc pas Charpentier qui ?...

— Non ! C'est moi qui l'ai tiré de l'ornière... Lacroix élevait la voix si fort, que dans le bureau

directorial on l'entendit. On se rappela sans doute qu'il attendait son tour d'audience : un garçon de bureau vint le chercher. Il eut quelque difficulté à s'extraire du trou oriental. Et me serrant la main,

l64 PARMI LES VIVA.NTS ET LES MOIiTS

puis assurant sur son nez aigu son lorgnon qui frissonnait toujours, il me dit :

— Je vous raconterai ça une autre fois.

Leste et brave, il disparut.

Une demi-heure après, je sortais de la librairie, lorsque j'aperçus papa Lacroix trottant menu, à cent pas de moi, vers la rue des Saints -Pères, sa petite tête enfoncée sous son grand gibus, son dos courbé dans une jaquette noire à longs pans, ses jambes grêles" serrées dans le pantalon à carreaux gris. Il avait échoué dans sa tentative. Mais déjà, j'en suis sûr, il se consolait de sa déconvenue par une illusion nouvelle.

Ce dimanche de juin, Lacroix devait, dans le pavillon que j'habitais à Yincennes, sur la lisière du bois, lire devant quelques amis et moi un Fausl extraordinaire qu'il avait composé depuis une dizaine d'années. Ainsi qu'il avait été convenu, je m'en fus le chercher à Saint-Mandé, non loin des fortifications, dans la maison de campagne où tous les dimanches ses amis V. . . , avocats très distingués et beaux-frères de Castagnary, venaient prendre un peu d'air et de repos. Je le trouvai en veston d'alpaga et pantalon à carreaux gris. Il aimait, en bon Belge, la bière, le vin, même les boissons fortes. Avant de nie suivre, il ouvrit familièrement un placard, et comme il faisait chaud, il se versa.

AL' PAYS DF,? I.KTIRES l65

pour se rafraîchir, une rasade de vin de Médoc. C'était cinq heures. Il serra sous son bras une serviette bourrée de papiers, et nous partîmes. Nous avions trois kilomètres à parcourir, à travers la ville de Vincennes jusqu'au fort, ensuite à travers le bois.

Il s'occupait alors de la confection d'une géographie de la France par départements, une vaste géographie qui devait comprendre non seulement la configuration, mais l'histoire littéraire, artistique, politique, économique, etc., de chaque portion du territoire. Il m'en parla abondamment, avec cet enthousiasme qui entraînait, malgré tout, la pensée et la foi.

— Nous ferons mieux qu'Elisée Reclus, me ditil. Et sur très beau papier, en magnifique format, et très bon marché. Il faudra que tout le monde, en France et à l'étranger, achète mes livraisons.

— Vous avez de l'argent ?

— Je crois bien. D'ailleurs, il nous en viendra dès la mise en vente delà première livraison.

— Et les illustrations ?

— De premier ordre, mon ami ! On les paye cher, je sais. Nous les payerons. Nous avons notre imprimerie en couleurs. Vous l'avez visitée, rue Duguay-Trouin ; nous avons une administration superbement organisée par des gens à la fois audacieux et pratiques.

-. — Je sais... J'ai vu...

l66 PARMI LES VIVANTS ET LES MORTS

— Alors, VOUS, mon ami, vous vous chargez de l'Hérault ?

— Évidemment. Je vous demande aussi les Pyrénées- Orientales.

— Tout ce que vous voudrez.

— Et les Basses -Pyrénées que je connais très bien.

— Bon ! bon I

Tel qu'un Crésus aux trésors inépuisables, il accordait avec joie tout ce que ses amis lui demandaient. Hélas 1 le rêve de cette géographie monumentale ne tarda pas à s'écrouler. Lacroix avait, en effet, installé ses bureaux dans une vieille maison de ce quartier si paisible d'entre Montparnasse et Saint-Sulpice, au milieu de jardins qu'on est en train de détruire, à l'angle de la bizarre rue Duguay-Trouin, qui fait face à un couvent. Mais l'argent manqua brusquement à l'entreprise... Plus tard, Lacroix, pour oublier sa défaite, po^irsuivit, rue des Saints-Pères, une chimère aussi belle. Il projeta la constitution d'une bibliothèque de livres à bon marché, traitant toute sorte de sujets ; ce projet reçut un commencement d'exécution, et les livres qui ont été publiés ne sont pas dépourvus de mérite...

Quoi qu'il en soit, nous marchions sans hâte, ce dimanche soir, vers mon bois de Yincennes, lorsque, devant une boulangerie, Lacroix s'arrêta subitement, se frappa la poitrine et dit :

— J'ai une fringale. AUendez-moi.

— Nous avons à peine pour un quart d'heure de chemin. On vous donnera chez moi ce que vous voudrez.

— Non. J'ai vu du pain. Je n'arriverais pas bien portant, si je ne satisfaisais tout de suite mon capricieux appétit .

Je dus m'incliner, et, patient, attendre quelques minutes devant la porte. Il sortit de la boutique avec précipitation, en pressant contre son cœur un quart de livrç de pain, dont il mangeait avidement un morceau. Quand nous arrivâmes chez moi, nos amis étaient déjà rendus. On s'assit dans le jardin, si modeste, si agréable, tout enveloppé de la paix du soir, parfumé de l'odeur du bois, et où nous parvenait de temps à autre, pour nous rappeler que Paris n'était pas loin, le bruit assourdi d'une corne de tramway. Là, on causait sans façon, on riait de franche humeur, en attendant l'heure du diner. Passionnés que nous étions tous de littérature, nous interrogions l'indulgent M. Lacroix sur les hommes qu'il avait connus dans ce pittoresque domaine du livre.

— Vous m'avez promis, lui dis-je, de me raconter vos relations avec Emile Zola.

— Mon Dieu, si vous voulez...

Il ne se faisait jamais prier. Un moment de silence, en caressant sa barbe broussailleuse, en appuyant un de ses bras sur le dossier de sa chaise,

l68 PARMI LES VIVANTS ET LES MORTS

il recueillit ses souvenirs. Puis il releva la tête, clignota de ses veux de myope, et, avec un sourire paternel, s'amusant de notre attention de jeunes poètes curieux des prouesses de leurs anciens, il nous fit, l'histoire des débuts de l'auteur des Roiigon-Macqiiart.

— Voilà. Un matin, je travaillais dans mon bureau, lorsque le garçon vint m'annoncer qu'un jeune homme désirait m'entretenir d'une ajBTaire. Il me passa une carte de visite. Le nom d'Emile Zola, naturellement, ne signifiait rien pour moi. Mais, je vous l'ai répété souvent, je ne repoussais jamais aucun solliciteur. Je donnai donc l'ordre au garçon de prier ce jeune homme de patienter quelques instants. J'activai l'examen de ma correspondance, assez volumineuse, et Zola, qui m'avait informé qu'étant employé dans une maison de commerce, il ne disposait que d'une heure de liberté, entra dans mon bureau, si petit, au fond du magasin.

— La toile de l'araignée qui, du fond de sa caverne, guette au passage sa pâture .^

— Oui. Mais moi je ne guettais rien. Car il me venait assez d'importuns. Enfin, j'observai d'un regard mon visiteur : il était grand, pas joli, brun et barbu, avec un lorgnon sur un bout de nez gras. Son front proéminent accusait un caractère doué d'une obstination agressive. Et pourtant, quelle timidité, mon Dieu, quelle humilité presque! Il

s'assit devant mon bureau, sur le bord d'une chaise, en gardant sur les genoux un paquet que dissimulait à demi son chapeau. Quand je l'eus prié de m'exposer le but de sa visite, que je soupçonnais bien, parbleu ! il me dit d'une voix tremblante:

— Je viens, monsieur, vous présenter le manuscrit d'une œuvre, que je crois susceptible d'intérêt. Je serais très flatté que vous acceptiez d'en prendre connaissance. Peut-être, si elle convient à votre goût, consentirez-vous à la publier.

— Voyons ce manuscrit !

D'un geste lent, un peu embarrassé, il me tendit son paquet que recouvrait du papier blanc et que soutenait, je mêle rappellerai toujours, un ruban de satin bleu, un de ces rubans délicats dont se servent les jeunes filles pour envelopper quelque objet précieux de leur toilette. Je posai le paquet auprès de moi, sur mes paperasses, en le dérobant à ma vue ainsi qu'à la sienne, et attiré que j'étais déplus en plus par la ferveur et par la modestie de ce débutant, je lui demandai :

— Pourriez- vous en peu de mots m'indiquer le sujet de votre ouvrage ?

— Oh ! monsieur, ce sont des contes, la plupart pris dans la réalité, les autres inspirés par mes souvenirs, ou par mon imagination. J'ai essayé d'y mettre de la fraîcheur, de la lumière du Midi où j'ai été élevé. Je les ai tous écrits avec

lyO PARMI LES VIVANTS ET LES MORTS

émotion ; j'ai donc le droit de penser qu'ils peuvent émouvoir leurs lecteurs.

Il parlait posément, sans aucune recherche, sur un ton de mélancolie qui me charmait davantage. J'avais beau manifester une attention chaleureuse, je n'apercevais pas une lueur d'espoir, de contentement, sur son visage qui me paraissait tendu d'inquiétude, de méfiance peut-être.

— Eh bien, lui dis-je, revenez dans quinze jours. J'aurai lu votre ouvrage, et s'il me plaît, comme je le souhaite vivement, je le publierai.

— Merci, monsieur. Dans quinze jours je reviendrai.

Il se retira, discret, toujours timide. Moi, ravi de constater cette merveille d'un jeune débutant, qui se présentait seul, avec son ouvrage, sans accompagnement de recommandations parfois ridicules, je me jurai bien de lui tenir parole. La vie, hélas ! quand on travaille, vous le savez, marche aussi vite qu'un train rapide. Au bout de quinze jours exactement, Emile Zola se présenta de nouveau à ma librairie. Je le reçus tout de suite, et sans hésitation je lui avouai que le temps m'avait manqué de dénouer le joli ruban bleu de son manuscrit. Alors, sur un ton de mélancolie plus pitoyable que la première fois, et qui me toucha profondément, jusqu'à me donner des remords de ma négligence, il me répondit :

— Je m'attendais à cela, monsieur. Me lire

dans quinze jours, c'était trop beau. Si vous saviez, monsieur !... voilà plus d'un an que je promène mon ouvrage dans les librairies.

— On vous a refusé partout ?

— Non, monsieur. On n'a même pas daigné me lire, sauf dans une maison. J'ai perdu mon temps à recevoir partout de l'eau bénite.

— Pas chez moi. Je vous lirai sérieusement.

— Je le sais. Je n'osais pas venir dans votre grande maison.

— Oh ! pourquoi.^... Un libraire est heureux de révéler au public de véritables talents.

— On m'allègue partout qu'un livre de contes ne peut pas atteindre une vente nombreuse.

— C'est vrai... Vous n'êtes pas exclusivement voué aux contes ?

— Non. Mais, pour composer une œuvre de longue haleine, il faut des loisirs. J'occupe un emploi qui absorbe le meilleur de mon temps. Par contre, il m'assure une sécurité parfaite, et c'est beaucoup.

— Où donc êtes-vous employé?

— Chez Hachette, au bureau des départs.

— Hachette aurait pu vous publier ?

— Mon Dieu, oui... Pourquoi ne vous avoueraije pas qu'un soir, je suis parvenu à déposer furtivement mon manuscrit sur le bureau du patron ? Lorsqu'il a appris que cet ouvrage appartenait à un de ses employés, il n'a pas caché sa mauvaise

l'J2 PARMI LES VIVANTS ET LES MORTS

humeur. Il m'a grondé, paternellement certes, en me faisant entrevoir les difficultés et les misères de la profession littéraire ; mais enfin, il m/a grondé,' et j'ai senti dans l'accent de ses reproches une menace.

— Et je m'aperçois que vous ne l'avez pas écouté ?

— Je ne pourrai pas. 11 faut que j'écrive.

— S'il vous congédie ?

— Cela me paraît impossible, puisque j'accomplis scrupuleusement ma tâche d'employé.

— . Bien. Vous savez mieux que moi... .levais toujours lire votre manuscrit. Et dans quinze jours, je vous communiquerai sûrement mon appréciation.

— Alors, dans quinze jours...

Le soir même, j'entamais la lecture des Contes à Ninon. En effet, ils exhalaient dans leur ensemble un parfum de jeunesse, de grâce gentille ; certaines pages frémissaient d'un souffle d'épopée : l'imagination s'abandonnait partout, puissante, hardie et dramatique. J'y observai un don extraordinaire d'évocation, plus par les apparences que par l'âme des êtres et des choses, et le goût passionné de la vie. Lorsque, fidèle au rendez-vous, quinze jours après. Emile Zola se représenta, moins timide, à ma librairie, j'eus delà peine à dissimuler ma joie. Il la saisit sans doute frémissante en mon geste d'accueil. Car il s'assit devant ma

table avec une sorte d'aisance, et aussitôt il me demanda :

— Eh bien, monsieur Lacroix ?

— Eh bien, je vous ai lu... Oui. Puisque je l'avais promis...

M'amusant un peu de son impatience, je lui fis attendre ma réponse décisive.

— J'ai lu... Ainsi que vous me l'aviez annoncé, ma foi, c'est jeune, inexpérimenté. Cependant, l'intérêt ne languit pas. La fermeté, la clarté de votre style doit plaire aux lettrés ; la chaude tendresse de vos pages doit toucher le cœur des femmes.

— Alors, vous le publierez:*

— Eh bien, oui.

— Ah !... s'écria-t-il, en levant les bras au ciel. Il rougit fortement de bonheur et d'orgueil. Puis,

avec une efifusion tout à coup éloquente, il se mit à me parler de son éducation, de ses tourments, de sa vie d'employé, de sa volonté ardente de se libérer de sa servitude. Je le regardais en silence, et j'étais heureux. Je lui répondis que son désir d'indépendance me paraissait réalisable et que si, selon nos espérances, son volume marchait bien, je ne l'abandonnerais pas. J'ajoutai :

— Vous êtes un inconnu. Je ne tirerai donc votre livre qu'à mille exemplaires : nous verrons ce que sur le marché il rendra. Je vous payerai dix pour cent par exemplaire vendu...

Il accepta, nalurellement, toutes mes conditions.

Six mois après, les Contes à Ninon étaient mis en vente. Je remarquai alors, sous le calme d'Emile Zola, son sens aigu des choses pratiques. Ilfit passer des notes dans les journaux amis ; il apporta luimême dans les rédactions, au domicile des critiques, les exemplaires dédicacés. On parla un peu du volume, qui ne s'enleva pas comme une flamme, mais qui garda un élan continu. Chaque semaine, il venait régulièrement à la librairie en prendre des nouvelles. Nous en vendîmes sept cents. Ce n'était pas mal, pour un début. Il me proposa autre chose. Je lui déclarai que, maintenant, il faudrait pubUer un roman. Il m'apporta Thérèse Raquin. C'était un roman robuste, sombre, mais solidement charpenté, et qui brûlait d'une ferveur d'amour et de souffrance. Tiré à quinze cents exemplaires, il se vendit assez bien, et entraîna la vente du reste des Contes. Nous publiâmes ensuite les Nouveaux Contes à Ninon, et encore un autre roman. La vente s'accélérait. Alors, je proposai à Emile Zola ceci :

— Il y a en vous l'étoffe d'un écrivain à succès. Savez -vous ce que je vous conseille ?

— Non. Dites-le-moi sans ambages.

— Vous devriez entreprendre une série de romans, qui, se déroulant en une même atmosphère, comme une succession de fresques, développeraient

AU PA\S DES LETTRES l^J

les gestes d'une période historique et d'une idée sociale. De cette façon, le public, s'il s'intéressait aux premières œuvres, vous suivrait logiquement dans tout le cours de votre trarail.

— Déjà, me répondit Zola, j'avais songé aune composition de cette importance. Mais un obstacle m'arrête pour sa réalisation qui exigera de longs efforts, un grand nombre d'études, une grande liberté d'opinion et d'allure.

— Préparez votre plan sans hâte, afin de ne pas en compromettre la bonne venue. Quand il sera prêt, apportez-le-moi. S'il m'agrée entièrement, je vous soumettrai à mon tour des propositions susceptibles de vous assurer une pleine indépendance,

— Bien. Au revoir.

Pendant un mois, il ne perdit pas son temps. von seulement il prépara son plan d'une série d'ouvrages, chacun avec son intention et son drame particulier, mais encore il commença de se faufiler dans les journaux, de livrer bataille pour ses idées et pour... ses camarades. Rapidement, il devenait quelqu'un. Les libraires connaissaient son nom; le public lui-même discutait ce jeune auteur, qui le brusquait dans son apathie et heurtait ses goûts. Enfm, il m'apporta son plan des Roagon- Macquart. Lorsque je l'eus étudié suffisamment pour en saisir tous les éléments de succès, je mandai Zola chez moi. à ma librairie.

— Votre plan me convient, lui dis-je. Si vous prenez l'engagement de me livrer un volume par année, je vous offre les moyens de conquérir votre liberté. Je vous donnerai cinq cents francs par mois, aussi régulièrement qu'à un employé. Vous, de votre côté, vous m'accorderez la cession complète de vos seize volumes, et vous ne publierez rien en dehors de ma librairie. Est-ce que ça va ?

Il eut un sourire tranquille, et me tendant la main, il me répondit :

— Ça va.

Nous rédigeâmes le traité sur ces bases, et huit

jours après, car j'avais voulu lui laisser le temps de la réflexion, nous échangeâmes nos signatures.. Et voilà I...

Lacroix s'interrompit un moment, puis tout bas, sans nous regarder, il reprit :

— Vous savez ce qui advint bientôt Je fus obligé de quitter ma librairie du boulevard Montmartre. Mon traité avec Zola, je le cédai à l'éditeur Georges Charpentier, ce lettré qui était aussi un homme de grand cœur. Le succès des Bougon dépassa tellement nos espérances que Charpentier fit ce que j'aurais fait moi -même : il déchira le traité, le jeta au feu, afin que Fauteur des Rougoft-Macquart, qu'il vendait à plus de cent mille, reçût sa part légitime de bénéfices. Vous voyez, mes amis, qu'un éditeur, s'il se trompe souvent sur la des-

tinée de jeunes écrivains, est quelquefois récompensé d'avoir eu confiance...

Nous félicitâmes Lacroix de son courage et de sa perspicacité. Nous l'engageâmes, d'ailleurs en vain, à raconter dans un journal ce haut fait d'édition, ne fût-ce que pour rectifier la légende attribuant à Charpentier la générosité qu'il avait manifestée luimême...

On nous appela pour le dîner. Nous restâmes longtemps à table, heureux de bavarder et de rire. Je fis remarquer à Lacroix que nous n'aurions guère le temps d'écouter la lecture de son Faust. Il ne voulut rien admettre de mes objections. Alors, nous montâmes à mon petit cabinet de travail. Dans la maison, les enfants, tout le monde se coucha. Il était déjà dix heures, et le dernier train pour Paris partait à minuit un quart. Lacroix s'installa bravement à ma table, déplia son vaste portefeuille, dans le rond de la lumière blonde de ma lampe à huije, et il nous dit :

— Je ne pourrai pas lire intégralement mon drame, qui démandera sur la scène trente-six heures de représentation. Il est composé moitié en prose, moitié en vers. J'ai ajouté quelques personnages. Marguerite, par exemple, a un frère ; Faust a une sœur. Il y a toute une foule... Bien !...

Et il commença énergiquement sa lecture. Nous avions la meilleure volonté, en fumant des cigarettes, de l'écouter jusqu'au bout. Il prodiguait

Page 1