‹ Parmi les vivants et les mortsChapitre 8 sur 17 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

A la Française. — Le Moulin de la Lande. — L'éditeur Alphonse Piaget. — Rue Brongniart, à Sèvres. — I. N. R. L — Le bâton furieux. — La dédicace.

J'ai beaucoup aimé Léon Cladel. Il était du rude Quercy pierreux, si différent de mon Bas Languedoc que bénit le soleil et que la mer caresse. Malgré ses nombreuses années de Paris, il restait le méridional vif, franc, très susceptible. Quoique néà Montauban, ville rose qui s'étale nonchalamment au milieu des maïs, des vignes et des vergers, il appartenait plutôt aux campagnes un peu farouches qui avoisinent Cahors.

Il n'y, a pas de pires haines, que les haines littéraires. Léon Cladel a eu beaucoup d'ennemis, et il détestait pas mal de gens. Le contraire eût été pour surprendre. Car il avait en toutes choses, n'importe où, son franc parler, une sensibilité un peu orgueilleuse, si ardente, que ses expressions dépassaient souvent la mesure. Cela prouvait d'autant mieux sa sincérité, et même en de certaines occasions, son courage, puisque ses emportements, spontanés, irraisonnés parfois, comme ceux d'un enfant très gâté et très bon, nuisaient à ses intérêts matériels. Qucindon lui apprenait une injustice ou une ingrati-

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tude, il frémissait de colère. Ce qu'il y avait de curieux chez ce romantique attardé, c'était le mélange de l'homme si passionné dans la vie de tous les jours et de l'écrivain si patient au labeur. Quelques-uns ï^nt blâmé d'avoir dépensé tant d'efforts, tenaces, minutieux, dans la composition de ses romans et de ses nouvelles, dont les phrases, trop longues, à la vérité, fatigantes parfois, se développent presque toujours aussi souples et colorées que les pampres de la vigne s'enroulant autour des branches noueuses de l'olivier. Ces critiques sévères ont grandement tort. Ne devraient-ils pas, au contraire, déplorer chez de si nombreux auteurs l'excès inverse, la nonchalance de l'ouvrier littéraire devant son œuvre ? Il est bon que de temps à autre un artiste montre, parla ferveur qu'il apporte dans la pratique de son art, le respect, le zèle religieux, que l'amour de la beauté mérite. Dans tous les cas, gloire à celui qui, s'il n'a pas atteint la perfection, l'a désirée de toutes ses forces, l'a entrevue du meilleur de son intelligence !

Là-bas, dans mon Languedoc, je savais, comme tous les néophytes en littérature, la réputation d'acharné travailleur que Léon Cladel avait acquise depuis longtemps, et aussi la grâce généreuse qu'il accordait aux inconnus. Alors, un jour, je lui confessai dans une lettre, que je terminais un roman et que je me proposais de le présenter à un éditeur de Paris. Si Zola m'avait répondu par des exhor-

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la lions très sages, Gladel me répondit avec simplicité par la promesse de me soutenir dans mon hardi projet. Ah ! le brave homme ! Quelle joie il me procura 1 Car je m'imaginai tout de suite que mon affaire d'édition était réalisée, ou presque.

En ce moment-là, une circonstance m'amena dans le Tarn-et-Garonne, puis tout à côté, dans le Quercy, où je séjournai trois mois. Trois mois d'été clair et paisible, dans le bourg de Montpezat-du- Quercy, d'où je rayonnais à mon gré parmi la région des Causses qu'ont chantée Cladel et Pouvillon. D'abord, à Montauban, je m'efforçai de situer exactement, dans le faubourg Bourbon, la maison natale de Cladel. Aucun des voisins ne put m'aider du moindre renseignement. Ils ignoraient tous, d'ailleurs, l'existence du « Monsieur qui s'occupait d'écrire». Quelques vieux, ayant toujours vécu là comme des escargots dans leurs coquilles, se souvenaient à peine du père de ce « Monsieur », le bourrelier Pierre Cladel, qui depuis trente ans avait abandonné ses cuirs et ses colliers pour aller à la Française, au moulin de la Lande, moudre le blé des campagnes quercynoises.

Peut-être sur le Causse serai-je plus heureux dans mes recherches. Un beau jour, j'attelai un âne à une pauvre carriole, et me voilà parti. Dix-huit kilomètres à parcourir en cet attelage sans siège, sous un soleil de feu, au long d'une route chargée de poussière : il fallait aimer violemment la littérature pour

accepter un tel supplice. Le Gausse, ce grand plateau de rocailles, çà et là hérissé de bosquets, n'est pas, comme on pourrait le croire, aussi uni qu'un bouclier. Non ! La route tombe brusquement dans des ravins, pour se redresser bien vite et rouler au milieu des champs de maïs et de topinambours. Enfin, je rencontre un village, Molière, qui se blottit au creux d'un entonnoir. Et, parti de Montpezat à deux heures de Taprès-midi, je n'arrive à la Française qu'à sept heures du soir. J'étais moulu de fatigue, trempé de sueur. L'âne encore plus que moi. J'informe de mes intentions le patron de l'auberge.

— C'est le Moulin de Cladel que vous voulez dire ? me réplique-t-il. Oh ! Maître Pierre est mort depuis longtemps.

— Le moulin existe toujours, n'est-ce pas ? C'est le moulin que je veux voir.

— Il est bien tard. Six kilomètres à faire. Et puis, ce chaud vent d'autan ne me trompe pas. Nous allons avoir de l'orage... Demain, ça sera mieux pour vous...

Il fallut s'incliner. Donc, à demain... î Pourtant, après avoir expédié un dîner sommaire, je me rendis au café. Au café, dans le moindre village, vous rencontrez toujours des savants. En effet, je vis là de beaux parleurs en bras de chemise, discourant à propos du gardechampêtre ; et celui qui menait la conversation

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était UQ gaillard marchand de bestiaux, un de ces êtres mi-citadins mi-paysans qui passent à faire la fête dans les petites villes tout le temps que leur gousset est garni. Cet amphibie se vanta, seul, d'avoir connu un peu l'auteur du Bouscassié, tandis que tous les autres n'avaient connu que les parents de l'auteur. Même l'un raconta une histoire assez jolie, qu'il avouait avoir lue quelque part, dans un journal ou dans un almanach. Voici l'histoire : Léon Gladel venait d'achever à Toulouse sa première année de droit. Il annonça brusquement à son père son désir d'aller à Paris. Le père, étonné d'une telle fantaisie, refusa d'ouvrir sa bourse. Mais la mère qui, selon la tradition, gâtait son unique héritier, lui enseigna que sa tante, même Rose, au moulin des Estournels, à Bruniquel, lui avancerait sans doute quelque argent, Léon, sans rien dire de ses intentions à son père, partit pour le bourg qui, du côté de Montauban, domine le pittoresque confluent de rA.veyron et delà Vère. En effet, même Rose possédaitquelqaes économies. Seulement, pour que son mari ne les découvrît pas, elle les avait confiées à un ami, également meunier, sur la rive opposée de l'Aveyron, Alors, notre Léon, muni de tous les renseignements nécessaires, s'en alla, dès la pointe du jour, sur le bord de la rivière : trois fois il frappa dans ses mains. Ainsi que même Rose le lui avait promis, le meunier parut bientôt sur la rive oppo-

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sée, et sans retard, ayant détaché sa petite barque d'un anneau du moulin, il rama vers le neveu de niémé Rose, qu'il ne connaissait pas.

« — Qui t'envoie ? lui demanda-t-il. — Celle qui m'envoie est celle qui vous a donné. Elle vous prie de me remettre ses économies. — Ça va bien. » Le meunier repassa la rivière, puis, au bout de vingt minutes, il revint avec un petit sac qui contenait mille francs en écus de six francs, tous à l'effigie de Charles X. Une vraie fortune !... Le lendemain, Léon prenait la diligence pourMontauban, et deux jours après, il débarquait en gare d'Orléans, à Paris. »

On dirait un roman. Cladel, avant d'en écrire, en vivait de bien étranges, pleins d'émotion et de couleur. Si l'anecdote n'était pas véridique, qui donc avait pu l'imaginer ? Pas mes paysans de la Française, j'en suis sûr. Cladel, pour eux, c'était l'homme qui dans son moulin broyait tout le blé de cinq on six lieues à la ronde et engraissait des oies. Dans leur mémoire, le souvenir du fils du meunier n'avait laissé aucune empreinte. Et pourtant, ne m'a-t-on pas raconté que le meunier, au moment de sa mort, demanda que le livre de Léon, Le Boascassié, fût mis dans sa « caisse » ?

La campagne était noire comme un four, un vent violent poussait les nuages très bas, soulevant la poussière sur la route. Je m'étais à peine couché que l'orage éclata, sillonné d'éclairs, grondant de

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coups de tonnerre. Dans les rues qui allaient en pente vers le ruisseau de l'Emboulas, l'eau se précipitait avec la fureur d'un torrent.

Quand je me levai, d'assez bonne heure, le ciel élait paisible, souriant d'une lumière qui jetait des étincelles. La campagne exhalait une odeur exquise de vergers mûrs et de vignes, de fleurs et de prairies mouillées. Mais les bêtes n'iraient pas ce matin aux pâturages. Par les chemins encombrés d'une boue épaisse, personne ne consentit à me conduire vers l'Aveyron, au moulin de la Lande. Donc, je dus à Montpezat rentrer bredouille. Je fis savoir à Léon Cladel ma triste déconvenue. Sur un de ces légers feuillets de papier à lettres, dont il n'utilisait toujours que la moitié, il me répondit que l'indifférence de-' ses n paysans ne l'étonnaitpas. J'ai conservé ses lettres. Elles respirent si bien la franchise, la véritablé'modestie qui n'exclut pas la fierté, et aussi la joie de servir, par ses conseils et par son assistance, un cadet qui cependant ne pourra jamais le servir I

Et quelle écriture fine, nerveuse, une écriture d'artiste, aux amusantes arabesques ! « Envoyez moi votre roman dès que vous l'aurez terminé », m'écrivait-il fréquemment. Je n'avais rien publié encore. Occupé que j'étais par d'autres besognes, pas littéraires du tout, je n'eus terminé mon roman que trois ans après mon voyage à La Française. Il s'appelait Le Fruit défendu. Je m'empressai de l'expédier à Léon Cladel. Il s'en alla

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le présenter lui-même à l'éditeur Alphonse Piaget, lequel venait de succéder à Brunhoff, place des Vosges. Au bout de trois mois, Piaget me fit savoir qu'il publierait Le Fruit défendu.

Le jour de la mise en vente, je me trouvai à Paris. Le jour du miracle : un premier livre ! Les portes de la librairie s'ouvraient devant moi, si radieuses d'espérance. C'était en 1888, en été, un été printanier, mouillé par de courtes ondées qui rendaient le soleil plus étincelant et l'atmosphère assez fraîche... Bien entendu, dès mon arrivée à Paris, je cours chez Léon Cladel, que je n'avais jamais vu. C'est d'ailleurs un nouveau voyage, puisque Cladel demeure à Sèvres. Je m'embarque l'aprèsmidi sur le bateau du Pont-Royal et je débarque au pont de la Manufacture. Selon les indications qui m'avaient été données, je grimpe la côte pavée de Sèvres, et je demande aux passants la rue Brongniard. Il me semblait que tous les Sévriens, honorés du séjour de Léon Cladel, auraient dû connaître son domicile. Mais j'eus quelque peine à recevoir labonne direction. Enfin, me voilà grimpant de nouveau un chemin tranquille, au bas duquel, sur la gauche, se creuse un ravin profond, occupé par des jardins. Je longe l'ancienne manufacture, où aujourd'hui est installée l'école normale supérieure des jeunes filles, et au delà d'un large coude de sa muraille, je rencontre la rue Brongniard. Je monte jusqu'au n° 9. Dans un mur

de soutènement, orné de menues herbes éparses, j'avise la porte étroite, au seuil usé, et ce n'est pas sans trembler beaucoup que je tire le long cordon de fer. Mais personne ne vient à mon appel. Je patiente plusieurs minutes. Est-ce que le cordon ne fonctionne pas bien ? Je resonne une deuxième, une troisième fois.

Ah ! bah I Rien ne bouge. Il me semble alors, dans ma timidité absurde, qu'on ne veut pas me recevoir. Cependant, la porte est entr'ouverte. Je glisse un regard et j'aperçois une sorte de puits. Mais à droite s'élève un escalier aux marches très fatiguées.

Ma foi, je me serais peut être sauvé, si le hasard, qui certains jours fait bien les choses, ne m'eût aidé ù l'improviste. Un monsieur, grand, fort, une belle figure qui souriait d'intelligence et débouté (c'était le célèbre graveur Bracquemond ; il habitait là, non loin de Cladel), descendait lentement la rue, sur le trottoir où je me tenais coi. Tout de suite, parbleu! il remarqua mon embarras, et il me dit en riant :

— Eh bien, jeune homme, vous avez sonné ?

— Oui, monsieur.

— Et vous attendez qu'on vous réponde ?... Mais c'est inutile. Vous attendriez là très longtemps. Entrez donc, sans crainte.

— Merci, monsieur, merci ! . . .

Et je gravis l'escalier fatigué. Me voilà dans une cour, ou plutôt sur une terrasse, plantée,

s'il me souvient exactement, de deux ou trois saules assez agréables. Du lierre recouvrait à demi les murs des maisons voisines ainsi que la façade de la maison de Cladel, d'où l'on pouvait à son aise admirer la plaine immense de Paris. Cette maison à deux étages, un peu ancienne, me plut beaucoup, parce qu'elle n'avait rien de l'élégance prétentieuse et niaise des pavillons de la banlieue. C'était un logis de bons bourgeois vivant à la campagne avec des cœurs de campagnards. Je gravis les marches d'un perron. Et me voilà dans le couloir d'entrée. Un chien très doux vient à moi. Presque aussitôt une bonne m'introduit, sur la gauche, dans la salle à manger, et me prie d'attendre un moment. J'ai le loisir d'observer, par deux portes -fenêtres, derrière la maison, un jardin vraiment rustique, en assez rude escalade, et dont les gradins portent de petits arbres, au pied desquels des poules picorent... Enfin, le maître arrive : une taille assez haute, maigre, un long visage de Christ, aux longs cheveux et à la barbe grisonnant déjà. Je trouve, dessiné par Paul Arène, un portrait assez juste de Léon Cladel :« \ousle connaîtriez rien qu'à le rencontrer marchant un peu courbé, comme un paysan, à travers les rues de Paris, avec son œil gris clair, candide et obstiné, son bon sourire bridé parfois d'amertune, ses cheveux tout embrouillés et bouclés comme des vrilles de vigne vierge, et sa barbe qui descend par deux pointes fauves sur

son gilet invariablement évasé en deux vastes revers et tels que les portait Robespierre. » Ajoutez le pantalon retenu par une ceinture rouge.

Dès que j'entendis son pas, je m'élançai vers la porte. Il m'apparut tout à coup, dans un frémissement de joie, qui me troubla davantage. La tendresse la plus émouvante était dans ses yeux, sur ses lèvres, dans ses mains longues et fmes qu'il me tendit paternellement. Nous nous assîmes sur des chaises, de modestes chaises, pareilles, j'en suis sûr, à celle du Moulin de la Lande ; et le maître, comme ayant connu, et de longue date, les miens, me demanda de leurs nouvelles. Puis :

— Eh bien ! le livre est prêt. Vous devez être content.

— Oui, Et je sais à qui je le dois.

— Reparlons pas de ça. L'éditeur Piaget est un honnête homme. Il vendra votre livre, et il ne vous cachera rien de la vente.

Tout en causant, Cladel fouillait dans la poche de son veston, en retirait une pincée de tabac, et sans trop d'habileté, bien qu'il fumât beaucoup, il roula une cigarette. Brusquement il me frappa le bras et me dit :

— Allons faire un tour. Voulez-vous ?

— Certes !

— Je vous montrerai le pays.

Les chiens, qui s'étaient couchés à ses pieds, se levèrent en même temps que nous. Cladel se cou-

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vrit les épaules d'une pèlerine ; il prit un gros bâton en guise de canne. Et nous partîmes. Gladel marchait un peu courbé, d'un pas lerit, museur. Il avait le teint chaud, mordoré, le teint de châtaigne à peine mûre, qui est assez fréquent dans le peuple de chez nous, où les Sarrasins sont restés, et très puissants, pendant des siècles. A petits pas de promenade, nous descendîmes devant la maison un terrain vague, qui est aujourd'hui souillé par des pavillons bourgeois ; nous longeâmes une courte rue, et au delà de la grande route de Versailles, nous entrâmes par une porte en pierre dans le parc de Saint-Gloud. Le temps était dou7(, l'aprèsmidi charmante d'un soleil qui jouait parmi le feuillage des grands arbres. Gladel parlait sans cesse, d'une voix tantôt sourde, tantôt stridente, avec une éloquence qui souvent ne manquait pas d'âpreté. Dès le premier instant, je l'aimai, pour la violence de ses sentiments, et pour le souci qu'il avait uniquement de sa dignité. Pendant qu'il me parlait, il me pressait le bras, et parfois, en un brusque sursaut de passion, et comme pour mieux scander sa phrase, il m'agrippait de ses longs doigts, me rapprochait de lui par saccades, lorsque, par exemple, il me racontait quelque histoire d'un bon camarade qui, à l'occasion, ne l'épargnait pas non plus, ou lorsqu'il me montrait la stupidité d'un directeur* de journal, surtout d'un journal littéraire, plein de mépris pour la littérature.

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Puis, il m'exposa le sujet du roman qu'il était alors en train d'écrire. Une œuvre très hardie, qu'il devait seul avoir le courage de publier. Elle s'inspirait des doctrines socialistes et évoluait dans les limites de la Commune, dont nous sentions encore à cette époque les sanglantes lueurs. Je crois bien qu'à la lin du roman son héros était crucifié, et que sur le sommet de la croix étaient tracées ces quatres lettres I. N. R. I. qui formaient le titre, et dont je ne me rappelle pas la signification symbolique. Ce roman n'a jamais paru. Un journal, un libraire, ont-ils hésité devant les dangers possibles delà publication P'Jele crains. Et c'est dommage. ]Nous aurions eu là une œuvre forte, très originale, trempée de la ferveur quasi religieuse d'un écrivain qui n'exécrait la laideur des choses et des âmes que pour mieux aimer son idéal de beauté.

Pendant qu'il discourait ainsi, l'un des chiens s'échappa. Dés qu il s'aperçut de son absence, il s'arrêta net, dans un frémissement de surprise et de chagrin. D'abord, d'une façon amicale, très patiente, il siffla la bonne bête, l'appela par son nom. Bientôt, comme elle ne reparaissait pas, il perdit patience, piétinant le sol, frappant les haies de son bâton, maugréant des jurements diaboliques. Tout à coup, la bête reparut d'un bond. Ce furent des caresses folles. Cladel riait comme un enfant, tandis que le chien, qui avait dû joyeusement

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^^aloper dans une mare, lui sautait dessus et lui léchait les mains... J'accompagnai Léon Gladel jusqu'à sa porte, rue Brongniart, et je lui promis, vous le pensez bien, de revenir chez lui.

Le lendemain, je me présentai à la librairie Piaget, au premier d'une de ces belles maisons en briques rouges, qui composent le cadre à k fois si élégant et si noble de la Place des Vosges. Les divers services de la librairie occupaient une salle immense, éclairée par deux fenêtres. L'éditeur, Piaget, ne se montra pas. Son secrétaire, un Belge, Genonceaux, m'apporta sur le bout d'une table les exemplaires à dédicacer : le service de presse, l'un des rites sacrés de la mise en vente d'un volume. Encore une émotion pour le novice que j'étais. Mon premier exemplaire, je l'adressai naturellement à Léon Gladel ; je le mis de côté précieusement, et je dis à Genonceaux:

— Gomme il m'est impossible d'aller à Sèvres ces deux ou trois jours, vous m'obligerez beaucoup d'envoyer cet exemplaire par la poste à Léon Gladel, ce matin même.

— Entendu, me répondit le secrétaire de Piaget. Ge sera fait. Ne vous inquiétez pas.

La conscience tranquille, je ne pensai plus à cet exemplaire, et je continuai ma fastidieuse besogne. Quand tout fut bâclé, Genonceaux m'adressa des complimenls,d'ailleursbieninutiles,àproposdemon ouvrage ; il m'assura que la vente serait bonne : et

puis, brtisquement, à ma grande stupéfaction, il me proposa d'aller chez le marchand de vin « prendre un verre ». Allons, me dis-je, c'est drôle !... Mais, puisque nous sommes dans Paris, il faut se conformer à ses usages. Et je me résignai à suivre cet homme considérable, de l'autre côté de la rue, dans une vieille boutique malodorante qui plongeait, sous le niveau du sol, parmi Fombre d'une galerie à voûte basse, qu'on appelle à Montauban un « couvert ». Pourquoi ne pas avouer que j'étais content, fier, d'être admis si vite dans la familiarité de ce monsieur si gentil, souverain maître, en somme, du sort de mon volume ;♦

Les jours suivants, je m'en allai porter moimême dans les journaux et les revues mes exemplaires dédicacés. Quelle corvée, Seigneur 1 les exemplaires sont-ils jamais arrivés jusqu'à leurs destinataires ? Je n'en ai rien su.

Trois jours après, à la veille de mon retour en n;ia province lointaine, je partis pour Sèvres, afin de présenter mes adieux à Cladel... Ah I quelle scène ! Je m'en souviendrai toujours. C était l'après-midi, la maison reposait dans un doux silence.

A présent, j'en connaissais les habitudes : certes, on n'y faisait point d'embarras. Cependant, au moment de franchir le seuil, je craignais de paraître indiscret. Tant pis ! Je monte. Dans la cuisine, personne. Toutes les portes sont ouvertes. Au fond de la salle à manger, près de la porte-fenêtre égale-

ment ouverte, par où des poules entrent et sortent librement, Léon Cladel, courbant le dos, se chaui'fait à un feu de coke. En effet, il faisait un temps de brume, un lourd vent d'Ouest qui soufflait de la pluie.

Cladel m'avait certainement entendu. Or, il restait immobile, fumant sa cigarette, regardant ses gros chiens couchés à ses pieds. Je saluai d'une voix timide :

— Bonjour, maître... Bonjour !

Pas de réponse. Je touchais maintenant la grande table, où la famille nombreuse prenait ses repas.

Mais devant le mutisme, l'immobilité de Cladel, je n'osais plus avancer. Je réitérai :

— Bonjour, maître. Bonjour !

Même silence. Ah ! ça, est-ce que Cladel ne reconnaissait pas ma voix ? Est-ce qu'il sommeillait ?... Je m'avançai de nouveau, à peine, lorsque soudain il frappa le parquet d'un terrible coup de son bâton, s'agita sur sa chaise, et sans se détourner, gronda comme un tonnerre :

— Que venez-vous faire ici ?

La maison eût menacé de s'écrouler sur ma tête, que je n'aurais pas été plus effrayé. Je n'eus la force ni d'avancer ni de parler.

— Que venez-vous faire ici ? répéta-t-il.

Et sa voix montait, formidable, par toute la maison qui me sembla vide... Pourtant, une idée consolante me vint, un léger espoir. Peut-être me

prenait-il pour un autre P Alors, tout bas, eu tremblant, j'insinuai de ma meilleure grâce :

— C'est moi, cher maître... Beaume...

Pas de réponse.

— C'est moi, Beaume...

— Eh bien, quoi ! maugréa la voix brutale, qui me repoussait toujours.

Cladel. en tisonnant les braises du coke dans la grille, fit mine de se retourner vers moi. Et maintenant, comme si j'eusse eu à me reprocher quelque faute, je redoutai qu'il ne me regardât. Cependant, quoi ! J'avais la conscience de n'avoir fauté en rien, et alors, dans un de ces élans de témérité qui me soulèvent quelquefois, je m'avançai tout près de Cladel, et je lui tendis la main :

— Cher maître...

— Non ! Non ..! cria-t-il.

Et hochant son maigre visage aux petits yeux qui étincelaient de colère, il me toisa longuement, avec une sorte de mépris.

— Mais qu'ai-je donc fait ? demandai-je.

— Ce que vous avez fait i^.. Ah I...

D'un bond il se dressa, et levant son bâton, comme un pâtre qui s'apprête à corriger une bête indocile, il se mit à crier, pendant que je me réfugiai de l'autre côté de la table.

— Vous êtes tous comme ça, les jeunes !... Tous des ingrats ! ...

— Moi 1...

— Oui, VOUS !...

— Je ne comprends pas...

— Vous flattez les maîtres. Et quand ils vous ont rendu les services que vous avez implorés, vous les oubliez avec empressement.

— Mon cher maître, je. , .

— Foutez- moi la paix !...

Il brandissait toujours son bâton. J'avais de la peine à me dérober, de l'autre côté de la table, faisant un pas en sens contraire, dès qu'il en esquissait un vers moi. Et j'étais bien résolu à ne pas rompre avec cet homme excellent, parce que je l'aimais de tout mon cœur, et parce que je n'admettais pas qu'il me crût coupable de n'importe quelle ingratitude. Enfin, derrière moi, je sentis la présence charitable d'une personne qui venait, non sans ménagement, à mon secours. C'était Judith, l'aînée des enfants de Cladel, l'un des meilleurs écrivains d'aujourd'hui. Elle était grande et forte, belle de l'éclat de ses dix-huit ans. Ayant pitié de mon émotion et de ma faiblesse, elle s'adressa tendrement à son père :

— Voyons , papa , tu penses bien qu'il est impossible que M. Beaume ait voulu te fâcher... Dis-lui au moins ce que tu lui reproches...

— Il le sait I...

— Mais non. Je ne crois pas du moins...

— Je ne sais rien, fis-je.

XV PAYS BEK LETTkEé. 1^4

— Et puis, ajouta-t-elle, permets-lui de s'expliquer...

Cladel, dans un dernier frémissement d'impatience, laissa retomber son bâton... 11 me regarda dans les yeux, secoua ses épaules, comme pour se débarrasser tout à fait de sa fureur.

— Prenez donc une chaise, me dit-il.

Nous nous assîmes devant le feu. Il roula une cigarette, et me pressant ensuite une main avec chaleur, il repartit :

— Le volume 1 Je ne l'ai pas. .J'aurais dû être le premier à le recevoir.

— Je l'ai dans ma poche...

— Ah ! c'est trop fort I...

— Ecoutez-moi une seconde. Le matin de la mise en vente, j'avais prié Genonceaux., .

— Non I Vous auriez dû me l'envoyer par la poste vous-même. On ne se fie pas à ces gens-là... Ce sont degrands prometteurs, et voilà tout... Enfin, voyons ce volume...

Il prit de sa main délicate le volume, et en artiste expérimenté de la librairie, il le feuilleta, très attentif au relief du titre, à l'arrangement des têtes et des fins de chapitre, au numérotage des pages, à la clarté difficile des blancs. Un long moment il garda ouverte la première page, où j'avais mis simplement comme dédicace ces mots : A Léon Cladel. Il me dit, avec une vanité enfantine :

— A Léon Cladel, c'est bien mince. Pourquoi

ne m'avez-vous pas consulté P... Il fallait ajouter quelque chose. Par exemple : Le poêle des Champs, Le maître écrivain...

— J'ai pensé, au contraire, que le nom de Léon Gladel se suffisait à lui-même...

— Enfui, tarît pis !.. Ça va bien... Alors, vous quitlez Paris ?

— Ce soir.

— Diable ! Vous n'êtes pas encombrant...

Sa bonté paternelle lui était revenue tout à fait. I) m'interrogea sur les conditions de mon existence en province. Et il souriait chaque' fois qu'il voyait passer en moi lémotion heureuse de mon pays et de mon jeune foyer. Bientôt, je me séparai de lui, heureux, fier des tendresses qu'il me prodiguait, sans doute afin de dissiper le souvenir de ses fureurs de tout à l'heure.

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