La renaissance du goût pour la Grèce antique
d’érudition et de recherche historique attira alors lPattention du grand public et des écrivains sur des pays qui étaient inconnus ou comme oubliés : la Grèce ancienne, l’Inde, la Chine. De ces révélations savantes là poésie reçoit, vers 1850, des thèmes et des inspirations.
La Grèce” ancienne n’avait point été, à l’époque romantique, dédaignée de parti-pris ; mais l’attention qu’on lui donnait fut considérablement réduite par la le .place qu'il fallut faire à toute sorte de curiosités nou-
- velles. Et puis, l’image qu’en offraient les tragédies et les livres d'histoire à la mode avait cessé d’être suggestive.
' . de petites circonstances, dont l’ensemble permet d’affirmer une vraie « Renaissance de la Grèce ancienne ». Musset évoque parfois l'antiquité grecque à travers les ‘beaux noms de ses villes ou de $es divinités ; Banville, - débutant, lui demande presque tous ses thèmes poétiques ; Th. Gautier, après avoir pressenti, à l’époque de Mlle de Maupin, la pure beauté grecque, abandonne le culte romantique du moyen âge ; le Parthénon lui est bientôt une révélation ; il s’accusera d’avoir « connu trop tard la beauté véritable ». Renan, sur l’Acropole, . médite et écrit une prière qui est un acte de foi envers la Beauté et la Sagesse antiques. Avant lui Leconte de » Lisle et Louis Ménard avaient retrempé la pensée moderne aux sources grecques.
Ce sont là quelques-uns des faits qu’on aperçoit __ d’abord, mais on ne tarde pas à constater qu’une masse considérable d'œuvres littéraires et artistiques, à sujet antique, à été produite devant le publie français entre 840-et 1850. Derrière cela, — et expliquant le mouvement littéraire, — il y à un grand développement de a curiosité philologique, toute une série de découvertes
La révélation de l’Inde et de la Chine. — Ce goût général -
| Dès 1830, cette situation change et l’on note quantité.
archéologiques, dont la connaissance fut très vite transmise au public. L'origine de ce mouvement est à chercher, ici encore, en Allemagne ; mais la vulgarisation en fut rapide et facile en France, car il ne s'agissait pas d’un goût tout à fait nouveau ; on renouvelait simplement, grâce aux méthodes de la critique historique et positiviste, un fond d'idées et de connaissances depuis longtemps incorporées à l’héritage intellectuel français. Il est inutile de dresser ici une liste, même sommaire, des ouvrages de vulgarisation ou des œuvres « antiques » de l’époque (1) ; constatons que, entre 1850 et 1860, on parle couramment de « l’école païenne » en poésie. « Impossible, écrit Baudelaire en 1852, de faire un pas, de prononcer un mot sans buter contre un fait païen ! ;» il s’indigne contre cette « comédie dangereuse », contre « ce pastiche inutile et dégoûtant », qui heurte son goût du modernisme ; Veuillot, quelques années après, se moque grossement des -« païens enragés », qui « malsains..., cuirassés de flanelle..., dos voûté.…, jambes menues », ne savent qu’adorer Vénus et jurer par Hercule ! Les Poèmes antiques de Leconte de Lisle (1852) marquent assez exactement l’heure où réussit à s'imposer cette mode nouvelle, et le commencement
d’une longue période où elle ne sera plus sérieusement
discutée.
La révélation de l’Inde fut d’un effet plus considérable encore. Elle renouvela le goût de l’exotisme allumé, trente ans auparavant, par le succès des Orientales ; elle donna des aliments à la philosophie du siècle. Ce fut une véritable révélation : un pays où tout est gigantesque, la nature comme les mythes, la littérature comme la
philosophie ; des civilisations et des formes de pensée que l’Europe avait peine à concevoir. Les études indien-
(1) Voir page 47 : Quelques œuvres « antiques » vers 1850.
Et re de Cale TE dé
POSITIVISME ET POÉSIE a
. nes avaient bien commencé en France dès le xvirre siècle; mais que la science d’un Anquetil-Duperron est pâle - auprès de celle de Garcin de Tassy, de Burnouf ! Sous la Restauration, les études orientalistes se développent - joudain avec vigueur ; la fondation de la Société Asiatique, en 1822, marque assez bien le commencement de > ce mouvement. Purement érudit d’abord, il atteint É- bientôt le grand public : revues et journaux, surtout - après 1830, s’empressent à vulgariser les découvertes de __ l’école allemande et des savants français. À partir de 1840, des études d’histoire littéraire et des traductions font connaître en France la poésie . épique et la poésie lyrique de l’Inde, et du même coup = ses doctrines religieuses. Burnouf donne en 1845 sa Le célèbre Zntroduction à l’histoire du bouddhisme. On tra- - duit d’abord les formidables épopées : le Mahabharata (trad. fragmentaire Pavie, 1844 ; Sadous, 1858 et Foucaux,1862 ; trad. Fauche, 1863-1870, etc.) ; le Ramayana (trad. partielles de Burnouf, Loiseleur-Deslonchamps, ete. ; trad. Parisot, 1853 ; Fauche,1854-1858). La traduction du Bhagavad Gita (Burnouf, 1861) initie les lecteurs aux spéculations de la théologie et de la métaphysique brahmaniques ; le Bhagavata Purana (premiers livres - traduits par Burnouf entre 1840 et 1847) a déjà révélé - les légendes religieuses de l’Inde ; le Rig Véda (trad. * Langlois, 1849-1851) fait connaître sa poésie lyrique religieuse. D’autres livres hindous sont encore ouverts alors à la curiosité du public, et le mouvement continue dans les années quisuivent.
Une masse énorme de faits et d'œuvres est ainsi jetée, - en moins de vingt ans, dans la circulation, et le « poème * hindou » devient vite une mode aussi obligatoire que le « poème antique » ; Krishna, Vishnou, Baghavat, Çuna- > çépa sont, au bout de quelques années, des noms aussi familiers qu'Aphroditè, Apollôn ou Zeus ; la fleur de
en