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et qui envahissait tous les domaines de l'esprit : la recherche-historique et’ critique, la fiction romanesque, la philosophie, la spéculation politique. Alors s’imposèrent en poésie des thèmes nouveaux ; la forme parfaite qu’avaient réussi à ouvrer les aînés fut tout naturellement appliquée à les mettre en valeur.
A aucun moment, sous la Restauration, même quand la réaction ultra s'était faite la plus vive, l'esprit « philosophique » n’avait reculé devant les efforts combinés du spiritualisme et du romantisme. La diffusion des grandes œuvres philosophiques du xvirr siècle a été énorme alors, et elle a contribué, bien plus que tous les arguments de la polémique littéraire, à limiter les progrès du romantisme et à l’assagir. L’avance incessante de la recherche scientifique venait d’ailleurs directement en aide au vieil esprit d'analyse et de critique. La
“révolution de 1830, qui marque la fin réelle des grandes
tentatives pour ramener la France vers son passé, donna aux « philosophes » les coudées franches. C’est à ce moment que s'élabore dans l’esprit d’un homme,
dont l'influence allait être énorme, une doctrine puis-: sante, qui dut son prestige à ce qu’elle fut la synthèse.
de toutes les grandes aspirations du temps : un reste de besoins mystiques, la passion d'organiser une société démocratique, et la foi absolue dans la science,-sous toutes ses formes. Cette doctrine, Auguste Comte Jui
donna sa formule entre 1830 et 1845 : elle ne commence à manifester son influence réelle qu'après 1850, mais.
les forces sourdes qui la créaient avaient agi déjà, de toutes parts, sur les contemporains.
La plupart des jeunes gens qui eurent vingt ans entre.
1840 et 1850 furent pénétrés d'esprit positiviste, même quand ils combattirent Auguste Comte, même quand,
dit
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s’attachant à des différences de détail dans les affirma-
tions, ils crurent qu'ils ne devaient rien à sa pensée,
Un de ces adversaires est Renan; et pourtant quel
livre plus positiviste que l’ Avenir de la science, pensées de 1848 ! Quelle œuvre plus capable de nous révéler les enthousiasmes et les ambitions, à cette date, du nouvel esprit philosophique ! Elle enregistre le résultat des longues conversations de Renan et de Berthelot ; cette union des pensées d’un chimiste et d’un philologue, pour dégager les perspectives de l’avenir intellectuel, est
singulièrement caractéristique de l’époque : l’homme : de laboratoire et l’historien philologue s'offrent, à la
place des « artistes », « prêtres de l’humanité », pour
être les conducteurs de la société moderne.
Ce sont les philologues surtout qui agissent directement alors sur le monde des intellectuels ; leur besogne
est voisine de celle des écrivains, tandis que les décou-
vertes du savant ont besoin d’être vulgarisées d’abord, tamisées à travers d’incertaines et changeantes philosophies des sciences ; la poésie n’y trouve d’ailleurs matière qu’à quelques tableaux nouveaux de la vie de l’univers ou à des hymnes d’une foi plus ou moins bien informée. Nous aurons à signaler plus loin, dans ce chapitre, quelques échantillons de poésie « scientifique ». Maïs ce sont surtout les progrès de la recherche critique et historique qui permirent aux poètes l’exploitation de thèmes nouveaux. L'histoire avait eu en France, vers 1820, un bel élan ; mais c'était un élan presque poétique, le désir de voir le passé plutôt que la volonté de le comprendre et de l'expliquer. Tout cela fut changé, dans les années qui suivirent, grâce à la vulgarisation des résultats que venait d’atteindre la philologie allemande. La Philologie, qui était jusque-là assez peu en honneur dans le public français, conquit très vite un prestige égal presque à celui de la science.
Cette philologie nouvelle était ambitieuse : elle voulait être, non pas la simple recherche érudite, mais bien,
MARTINO : Parnasse et Symbolisme. 3
È PARNASSE ET SYMBOLUSME
selon l'expression de Renan, la « science des produits de l'esprit humain »; elle avait pour but d’expliquer
. l'humanité, de retrouver ses origines, de prédire son
Ô avenir, de donner enfin les raisons d’être et de vivre de l'homme ; elle allait fonder(la religion des temps futurs. Le point de vue historique s’imposa alors : tous les problèmes se muèrent en des problèmes d'origines. « Le grand progrès de la réflexion moderne, écrit en 1848 Renan, a été de substituer la catégorie du devenir à la catégorie de l’étre, la conception du relatif à la conception de l’absolu, le mouvement à l’immobilité. Autrefois tout était considéré comme étant : on parlait de droit, de religion, de politique d’une façon absolue.
Maintenant tout est considéré comme en voie de se faire. » C’était là une grande vue philosophique d’origine allemande ; mais ses conséquences seules nous intéressent ici. Les philologues, pour se rapprocher le plus possible des vraies origines, pour mieux envisager l'ensemble des évolutions, furent poussés à étudier les
langues les plus anciennes, les œuvres les plus primitives. Les littératures, modernes ou classiques, trop chargées d'éléments divers, trop soumises aux influences accumulées des siècles, les intéressent peu désormais ; au contraire, les vieilles légendes germaniques et scan- ! dinaves, les vieux livres juifs, les vieilles épopées hindoues, les vieux chants homériques, les vieilles traditions chinoïises..…., tout cela est peu à peu mis en faveur : là sont les documents les plus sûrs et les plus purs qu’on puisse trouver sur le mécanisme de l'esprit humain. Ce « primitivisme » devient une mode littéraire : lEdda, le Ramayaña, le Mahabharata, Confucius sont bientôt familiers aux poètes, parce que les philologues les rendent assez accessibles, et parce que ces vieillés œuvres, longtemps méprisées, paraissent maintenant riches’ d'enseignements, dont la portée est infinie,
Plus encore que lés littératures primitives, les religions anciennes, productions spontanées de l'esprit humain, bypnotisent les philologues et, après eux, les poètes. « La vraie histoire de la philosophie, affirme Renan, est dE histoire des religions. L'œuvre la plus urgente pour le progrès de l'humanité serait done une théorie philo- sophique des religions. 5 Or une telle œuvre à été entre- prise en Allemagne, il y a plus d’un demi-siècle, et elle se continue. Il suffit de se mettre à l’école des savants allemands. Ils ont commencé par les religions antiques. Creuzer a bouleversé les études mythologiques (Symbolik und Mythologie der alten Vælker, 1810-1812) ; il a, dit la Revue encyclopédique de décembre 1820, qui vient de recevoir quelque information sur sa doctrine, « il à - créé pour la mythologie une ère nouvelle : ce n’est plus une série de fables ingénieuses, c’est un système complet de fictions utiles. ; c’est la philosophie elle-même rendue sensible par des images, parlant quelquefois un langage intelligible au vulgaire, mais conservant toujours sa majesté ». On est encore bien mal informé ! Mais Benjamin Constant commence à vulgariser les idées de Creuzer (De la religion considérée dans sa source, ses formes et ses développements, 1824-1831 ; Du poly- théisme romain, 1833) ; Guigniaut traduit Creuzer en dix volumes, où il enrichit considérablement et refond l'œuvre primitive {Les Religions dé l'antiquité considérées . principalement dans leurs formes symboliques et mythologiques, 1825-1851). Alors on s’enthousiasme devant une doctrine qui voit dans tous les mythes une série - d'images merveilleuses de la nature, telle que pouvaient la comprendre des esprits primitifs : tout est allégorie, +. tout est symbole, tout a un sens, mystique et philoso- ; phique ; Tes" légendes les plus banales reçoivent une
signification profonde ; et, dans l’ensemble, la philo- . sophie qui s'élève hors des symboles de la mythologie,
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ainsi expliquée, est assez belle pour trouver des adeptes
en plein xix® siècle. Louis Ménard et Leconte de Lisle prétendront trouver dans la religion grecque, bien comprise, la satisfaction de tous les besoins moraux et politiques de la France moderne.
Les idées de Creuzer sont combattues en France et en Allemagne ; on propose d’autres explications que les siennes, mais voisines ; et la théorie du « mythe » et de son interprétation symbolique triomphe vite. Un peu partout, vers 1840, on trouve des marques de ce nouvel état d'esprit : Lamennaiïs, Quinet, entre bien d’autres, étudient les religions anciennes pour y découvrir la matière d’explications mythiques. De nouveaux ouvrages vulgarisent les résultats du travail de recherches qui continue en Allemagne et qui a commencé en France: Thalès Bernard traduit en 1846, sous le titre de Dictionnaire mythologique universel, le Dirttionnaire de mytho- Jogie grecque et romaine de Jacobi (paru en 1830-1835) ; il donne, en 1853, une Ætude sur les variations du polythéisme grec ; en 1854, une Histoire du polythéisme grec. A. Maury publie une Histoire des religions de la Grèce antique (1857) ; on traduit en 1859 l’ Essai de mythologie comparée de Max Müller ; Louis Ménard vulgarise ses idées dans le Polythéisme hellénique (1863). Ce ne sont là, bien entendu, que quelques titres d'œuvres importantes, pour marquer l’ampleur du mouvement.
Après les religions antiques, on passe aux autres religions, aux religions du monde entier, et surtout à la
religion juive, à la religion chrétienne. Les Allemands :
l’ont fait. Pourquoi n’aurait-on pas appliqué la méthode « mythique »àlareligion de Jésus ? Strauss l’a tenté en écrivant un Vie de Jésus (1835), presque aussitôt traduite ‘en français (1839); ses adversaires lui reprochent de nier l’existence même de Jésus. Les savants de Trance s'engagent sur cette voie : en 1848, Renan est
bien décidé à écrire une histoire des origines du christianisme, car il sait que cette histoire, « écrite d’une manière scientifique et définitive, révolutionnerait la pensée ». Quinze ans après. il publie sa Vie de Jésus (1863), premier volume de son Histoire des origines du christianisme : c’est un, scandale énorme; mais c’est . aussi une des grandes dates de l’histoire intellectuelle du siècle. Pour une partie du public français, la négation - - du surnaturel est un fait acquis, une conquête définitive de l’esprit. La méthode d’explication critique et historique du fait religieux est désormais vulgarisée. Au même moment, — et c’est un synchronisme bien Le significatif, — Leconte de Lisle publie ses Poèmes =. barbares, une revue imagée de quelques religions du monde, y compris la chrétienne. Trente ans auparavant,
- il lui aurait été bien difficile de concevoir même le dessein de cette revue.
Leconte de Lisle n’était point du tout impartial ; Renan croyait l'être. Mais la plupart des lecteurs qui applaudissaient à son entreprise ne se contentaient pas : de la curiosité désintéressée du savant ; ils entendaient bien que l’étude critique de l’humanité ancienne et-de ses croyances aboutit à des conclusions utilisables pour les contemporains. Le positivisme était hostile à l’esprit - chrétien ; il se réjouissait de voir le catholicisme mis au — même rang que les plus grossières croyances, et expliqué, comme elles, par les lois fondamentales de l'esprit humain. Le positivisme était républicain, fidèle à la tradition révolutionnaire, sympathique aux aspirations - socialistes du temps : il voulait créer la république idéale, organiser scientifiquement et démocratiquement l'humanité. La religion lui paraissait le grand obstacle à
. vaincre. Ne se sentait-il pas et ne se disait-il pas une 3 vraie religion ? Aussi tout le travail contemporain de - recherche critique sur le passé était-il accueilli avec
passion, et comme un perpétuel encouragement aux désirs d’affranchissement. L’amour de Leconte de Lisle et de Louis Ménard pour le polythéisme grec tient en grande partie à ce que le polythéisme, selon eux, a permis l’existence de la république, et que la république grecque est à leurs yeux une image idéale, qui, en France, au lendemain de 1850, est un grand regret et un. grand espoir.
Tableaux des religions et des civilisations mortes, hostilité au christianisme, enthousiasme républicain et haine des autocraties, espoir d’une prochaïne régénération, foi absolue en la science. c’est le bilan du positivisme, ou plutôt de sa philosophie populaire ; ce sont aussi les thèmes favoris des Parnassiens, ceux que, entre 1850 et 1860, a magnifiés et vulgarisés Leconte de Lisle. Et c'est ainsi que se fondirent, fort curieusement, en une union étroite les anciennes aspirations de l’école de l’Art et les ambitions nouvelles du positivisme. En 1861, un an avant la publication en volume des Poèmes barbares, Baudelaire reconnaiïssait dans Leconte ‘de Lisle deux influences : l’influence de Th. Gautier « tous deux ils aiment à habiller leur pensée des modes variables que le temps éparpille dans l’éternité... Tous deux ils aiment l'Orient et le désert ; tous deux ils = admirent le repos comme un principe de beauté. Tous { deux ils inondent leur poésie d’une lumière passionnée » ; : l'influence aussi de Renan : « dans le poète comme dans % le philosophe je trouve cette ardente mais impartiale … curiosité des religions ebt ce même esprit d’amour À | universel... pour ces différentes formes dont l’homme a, | suivant les âges et les climats, revêtu la beauté et la 1 vérité ». Constater l'union de ces deux influences, c'était rRneE un grand fait de l’histoire intellectuelle : l’union de « la science et de l’art », de l'esprit : « artiste » eb de l’esprit positiviste,