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lotus pousse en larges plates-bandes dans le jardin des :
poètes. L'effet est très rapide: on en peut juger par Leconte de Lisle : il a commencé à écrire, dès 1845, avec Hélène, ses poèmes « antiques » ; en 1847, on le voit qui donne à la Démocratie pacifique un récit inspiré du Bhagavata Purana ; et les Poèmes antiques de 1852 se termineront sur un Souwrya et un Bhagavat; dans les éditions ultérieures, ces poèmes, accompagnés de plusieurs autres sur les mêmes thèmes, prendront le pas sur les poèmes proprement antiques, et ouvriront le recueil,
C’est que, aux yeux de Leconte de Lisle et de beaucoup de ses contemporains, la véritable « antiquité », riche d'enseignements et de symboles, est là, dans ces mythes bouddhiques et brahmaniques, beaucoup plus que dans les légendes trop simples, trop stylisées de la Grèce, ou dans les théogonies confuses et grossières des pays Scandinaves. Ces poèmes indiens ne donnent pas au lecteur moderne que des visions exotiques et de prodigieuses sensations de dépaysement ; elles lui enseignent une philosophie dont il peut se faire une nourriture substantielle. La spéculation métaphysique hindoue joue avec les idées d’être et de non-être ; elle donne des
affres aux clairs esprits latins ; mais, au terme, elle leur
révèle une théorie simple et profonde : la théorie de l’Illusion. La grande erreur est de croire à l’existence de la réalité ! et qui peut parvenir à se persuader que, en lui et autour de lui, il n’y a qu’apparences chimériques et néant réel, celui-là est sauvé. Le monde est un rêve, un reflet. Cette conviction donne la plus absolue des quiétudes possibles. Schopenhauer, grâce à la connaissance des livres hindous, révélés plus tôt en Allemagne
qu’en France, était parvenu jusqu’à cette philosophie |
de l’Illusion ; maïs sa doctrine n’était pas encore vulga-
risée chez nous, en 1850 ; et c’est bien la révélation du
nirvâna hindou qui renouvelle alors en France l’expres-
. sion du pessimisme moderne et du désenchantement romantique.
Auprès de cette grande influence, celle qu’a exercée la révélation de la. Chine paraît médiocre ; mais elle existe, et on en trouve souvent la marque, au milieu - et dans la seconde moitié du xix® siècle. Cette révélation a commencé plus tôt : dès 1811, Abel Rémusat à publié son Essai sur la langue et la littérature chinoises. Avec St Julien, Bruguière de Sorsum, Th. Pavie, — auxquels viendront se joindre Hervey de St Denis et G. Pauthier, — il a fait connaître un certain nombre de poèmes et d'œuvres dramatiques chinoises, de livres de morale et de philosophie ; les revues et les journaux littéraires tiennent le public au courant de ce travail. Mais peu d'écrivains s’intéressent assez à ces publications pour s’en inspirer. Sous le nom de Judith Walter, la fille de Théophile Gautier, instruite par un Chinois auquel son père avait donné l’hospitalité, se fait, à partir de 1867, une spécialité de traductions et d’adaptations du chinois. Bouilhet s’adonne dix ans à l’étude du chinois, avec … l'espérance de renouveler la forme de sa poésie. La Chine = fournit ainsi un certain nombre de thèmes aux poètes en mal de curiosité exotique ; mais elle ne leur donne pas cette forte nourriture intellectuelle que l’on demande alors à la Grèce antique et à l’Inde ; et c’est pourquoi, sans doute, son influence reste secondaire.
3. Deux poètes érudits et philosophes : Louis Bouilhet et Louis Ménard. — La gloire de Louis Bouilhet (1) n’est pas grande, — et ce n’est pas une injustice, — mais l’amitié que Flaubert eut pour lui entraîne à prononcer souvent son nom ; et il est, par ailleurs, un fort bon exemple de la curiosité des poètes, vers 1850, pour
(1) Voir page 48 : Notes complémentaires,
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l’érudition antique et orientale. Son livre de début, Melaenis (1851), est un conte archéologique, écrit avec le style dandy de Musset, mais extrêmement informé et bourré d’intentions érudites. Flaubert, qui le lut en manuscrit et qui lui donna ses suins, chercha à atténuer ce caractère trop technique ; il fit disparaître, en particulier, toutes les notes justificatives que Bouilhet avaït rassemblées. Aussi bien celui-ci avait-il voilu, en une série de tableaux pittoresques, reconstituer la vie romaine à l’époque de la décadence ; sa lecture antique avait été considérable et il avait fait feu de toute l’archéologie du temps. C’est la méthode de Salammb6 : l'imagination de l’écrivain ne peut s’enflammer qu’après un long échauffement au contact des textes et d'images représentant les monuments de l’antiquité.
Les Fossiles (1854) sont une œuvre plus originale, car ils sont, au x1x® siècle, un des premiers poèmes inspirés par des préoccupations scientifiques. Ce souci de créer une « poésie scientifique » inquiéta alors quelques écrivains (1); et les purs adeptes de l’Art pour l’Art eurent peur de ce goût soudain de modernisme. Bouilhet expose dans les Fossiles ce qu’il a retenu des grandes synthèses de la biologie moderne ; son poème est une brève histoire de la terre, conduite depuis les millénaires où la vie n’y était point apparue jusqu'aux temps modernes, jusqu'aux temps futurs où à nouveau l'humanité aura disparu de l'univers. Le dessein a de la grandeur ; il y a de belles descriptions de paysages primitifs ; et Bouilhet a su trouver dans les livres de vulgarisation scientifique des images pittoresques et la possibilité d'exprimer fortement quelques-unes des émotions de l’esprit moderne devant les affirmations de la science.
‘ Sa probité artistique fut extrême ; comme Flaubert,
À (4) Voir page 48 : La poésie scientifique vers 1850.
il visait à la perfection absolue de la forme par le travail ; - il espérait que cette probité lui tiendrait lieu de génie. ” Ona vu qu’il apprit le chinois afin de recevoir des poètes … d'Extrême-Orient le secret de rythmes nouveaux et de | réalisations plus difficiles. Tout son effort a tendu comme à celui de Flaubert à augmenter la puissance d'expression harmonieuse des mots.
Louis Ménard (1) eut l’ambition plus grande. Sa culture érudite était immense et son intelligence étincela - souvent. Son influence fut considérable ; il à été le vrai maître intellectuel de Leconte de Lisle, et, par lui, de maint Parnassien. Personne n’a mieux vulgarisé, sous Fe une forme immédiatement assimilable à la poésie, tout le travail des mythologues de France et d'Allemagne, - Dès 1844 il avait publié un Prométhée délivré, en vers, . où il donnait une explication, à sa manière, de ce grand è D the, alors très en faveur.Peu après il se remettait à l’é- … tude du grec, s’y passionnait et entraînait à sa suite vers ‘ce nouveau goût ses amis, Leconte de Lisle et Thalès - Bernard (2). Lui aussi, il a écrit des «poèmes antiques », -mais ils sont pâles auprès de ceux de Leconte de Lisle, et c’est dans ses œuvres de critique et d'histoire — La … morale avant les philosophes ; Le Polythéisme hellénique ; … Réveries d’un païsn mystique — que l’on se donne l’idée la plus juste de son talent et de son influence. - Il à toute une théorie de l’hellénisme, que l’on peut retrouver, en fragments, dans les préfaces de Leconte de Lisle. Le polythéisme hellénique, selon lui, est un grand mythe, une prodigieuse association de mythes, qui expliquent toute la civilisation, toute la société, tout l’art grecs, et dont la valeur de suggestion reste > vivante, aujourd’hui. Son admiration est passionnée ; F elle lui fait mépriser tout ce qui, dans l’histoire de l’hu-
(1) Voir page 48 : Notes complémentaires, : (2) Voir page 49 : Notes complémentaires.
Fa
manité, à suivi les siècles radieux de l’hellénisme. Maïs : aussi, que ne trouve-t-il pas dans l’hellénisme ? Tout. absolument, jusques et y compris la réalisation de ses aspirations républicaines et socialistes, que la France, : apeurée, n’a pas osé satisfaire, aù lendemain de 1848. . Le polythéisme grec, rénové par les explications des mythographes,apparaît à Louis Ménard comme l’expression symbolique de l’ordre, de l’harmonie dans le mul-. tiple ; il signifie le concert des forces libres, qui, dans tout l’univers, cherchent à réaliser un grand but. Dans l’image de ses dieux, qu’il à créés, l’homme grec admire et vénère son plus haut idéal de raison et de lumière. Tout s'explique alors par le polythéisme : l’art n’eut longtemps d’autre rôle que de traduire de manière plastique cette conception de la divinité et du Cosmos ; la tra-. dition monothéiste, sémitique et chrétienne, a détruit, au contraire, toutes les vraies traditions d’art. La Fès blique grecque est l’image et le produit du polythéisme ; | au monothéisme et au panthéisme correspondent les. gouvernements détestables de la monarchie et de l’aris-* tocratie. La république, c’est l’ordre dans la liberté, le concert des dieux groupés autour de Zeus. Si l’on parve-# nait à restaurer cette foi morte, on rendrait faciles. immédiatement les plus belles manifestations républi-* caines ; la France, troublée et inquiète, oublierait ses. peurs et trouverait subitement la solution des ni difficiles problèmes de politique et de philosophie. On le voit : Louis Ménard était bien un « païen myse. tique », comme il s’en est donné le titre. Jamais cette ardeur de foi ne diminua ; mais elle se fit assez large pour accepter peu à peu toutes les formes de l’idée de. divinité et les fondre en une seule. Louis Ménard: fit | même l'effort auquel Leconte de Lisle se refusa toujours, | et qui le conduisit à comprendre un peu de l'esprit du christianisme. Sa passion d'interpréter les mythes le
FE d
POSITIVISME ET en
. poussa à ne pouvoir croire que les dieux, tous les dieux, symboles du divin sous ses diverses formes, pussent jamais mourir ; et il cherchait à reconstituer en lui un Panthéon intérieur où, sous la protection des sereines
images de Zeus et d’Athéné, tous les efforts de l'âme
humaine pour créer l'idéal divin eussent trouvé leur chapelle, avec un autel et de l’encens.
NOTES COMPLÉMENTAIRES
I. QUELQUES ŒUVRES « ANTIQUES » VERS 1850. — On ne peut pas ne pas rappeler Maurice DE GUÉRIN (1810-1839), qui se prit d’un grand amour Pour la mythologie grecque et les explications « naturistes » qu’on commençait à en donner.
Fe Son Centaure (publié en 1840) et sa Bacchante évoquent, avec É beaucoup de charme et de puissance, la vision de la terre aux premiers temps de la vie, et les êtres divins de l’antiquité, pures émanations des forces naturelles. Leconte de Lisle n’a point ignoré le Centaure (voir son Khirôn).
De 1840 à 1860 sont publiés, sans parler des traductions
en vers, de nombreux recueils de poésie et des œuvres drama- . tiques à l’antique, notamment : E. QUINET, Promélhée, 1838 ; . Ch. CorAN, Onyx, 1840 ; A. RENÉE, Heures de poésie, 1841 ; LA ROCHEFOUCAULD-LIANCOURT, Agrippine, 1842; Achille - à Troie, 1848 ; PONSARD, Lucrèce, 1843 ; Horace et Lydie, 1850 ; Études antiques, 1852 ; Ê. AuGrER, La Ciguë, 1844 ; Le Joueur de flûte, 1845; Ph. D'ARBAUD-JOUQUES, Einéennes, 1845; É Täylles antiques, 1846 ; La Corinthienne, 1850, etc. ; Mme DE — GIRARDIN, Cléopâtre, 1847 ;-J. AUTRAN, La Fille d’Eschyle, 1848 ; À. BARTHET, Le moineau de Lesbie, 1849 ; Le chemin de C'orinthe, 1853 ; Théâtre complet, 1861; P. DEXTUF, Idylles intiques, 1851 ; Louis MÉNARD, Poèmes, 1855 ; E. DE WAILLY, La lyre antique, 1855 ; J. MÉRY, Les vierges de Lesbos, 1858, etc. Le succès de la Belle Hélène de MEILHAC et HALÉVY, qui est de 1865, ne se comprend bien que si l’on tient compte de la - puissance et de la durée de cette mode antique. Il faut signaler aussi une partie de l’œuvre de V. DE LA- PRADE (1812-1883): Psyché, 1841; Odes et poèmes, 1844 ; -Idylles héroïques, 1858 ; Harmodius, 18710 ; Œuvres poétiques, 878-1881, 6 vol. Son inspiration est souvent puisée aux sources grecques. « J’appris », dit-il en 1853,
à marier dans Athènes ma mère Le verbe de Platon et la lyre d' Homère...
Et, pressant les beaux fruits de la; sagesse antique, J’en ai fait, sous mes doigts, jaïllir le vin mystique.
II. Louis BoUILHET. — Louis Bouilhet (1829-1869), après une tentative malheureuse pour vivre dans le milieu littéraire parisien, passa sa vie à Rouen, où la place de bibliothécaire de la ville le sauva de la misère. Ses œuvres poétiques, Melænis, 1851: Festons et astragales, 1859, (qui contient les Fossiles, parus en 1854); Dernières chansons (recueil posthume publié par Flaubert), 1872, ont été réunies en 1 vol., 1880. Des poésies inédites ont été publiées en 1919 par L. Letellier comme appendice à son Louis Bouilhet, sa vie et ses œuvres d’après des documents nouveaux ; elles montrent de façon intéressante l’adhésion progressive de Bouilhet, sous L'influence -de Flaubert. à la doctrine de l’Art pour l’Art. Bouiïlhet a fait jouer un certain nombre de drames en vers dans la tradition du théâtre romantique.
III. LA POÉSIE SCIENTIFIQUE VERS 1850. — Les progrès de l’industrie et l’approche de l'Exposition universelle de 1855
mirent en faveur la poésie scientifique et accessoirement la -
poésie d'intention sociale (faveur alors des « poètes-ouvriers »).
Voir l’article de L. ULBACH, La liquidation littéraire (Revue de
Paris, mars 1853) et surtout sa préface de Suzanne Duchemin (1855) ; les Chants modernes de Maxime Du CAMP (1855) et leur préface (parue d’abord dans la Revue de Paris du 1er octobre 1854) : l’auteur s’en prend à l’Art pour l'Art, parle de l’imprescriptible progrès et écrit des hymnes.sur la vapeur et les chemins de fer, Il y eut d’ailleurs, sous le Second Empire, une grosse reprise de l’activité saint-simonienne, détournée
vers des réalisations pratiques. La préface des Poèmes et poésies |
de LECONTE DE L1SLE (1855) attaque ces tendances nouvelles.
IV. Louis MÉNARD. — Louis Ménard (1822-1901), après avoir passé par l’École normale (1842), publie un Prométhée délivré (1844), puis devient chimiste et découvre le collodion. Très lié aux groupes révolutionnaires, il est condamné au lendemain des journées de Juin, et passe trois ans à Londres, En 1852, revenu à Paris, il se consacre tout entier à l'étude
du grec et des religions antiques commencée quelques années -
auparavant en compagnie de Leconte de Lisle. Il publie en 1855 ses Poèmes avec une préface significative, devient doc-
teur ès lettres en 1860 avec une thèse sur La morale avant les | philosophes, dont il vulgarise les conclusions dans le Poly- |
Lau
ame hedéniqe, 1863. Ils ’adonne ensuite à la peinture, et publie plusieurs ouvrages d’éxrudition et de critique, parmi lesquels le plus significatif de ses livres, les Réveries d’un païen mystique, 1876 (réimprimé plusieurs fois ; éd. augmentée en -
V. THALÈS BERNARD. — Thalès Bernard (1821-1872) est une figure curieuse et qui vaudrait d’être étudiée. D’abord adonné à vulgariser les études de mythologie comparée (traduction du Dictionnaire mythologique de Jacobi, 1846 ; Étude sur les variations du polythéisme grec, 1853 ; Hisloire du polythéisme grec, 1854), il s'emploie ensuite à faire revivre la poésie lyrique populaire, idéaliste et religieuse (Adoralions, 1856 ; Mélodies pastorales, 1856-1871 ; Poésies nouvelles, 1857 ; Poésies mystiques, 1858 ; Lettre sur la poésie, 1868). Mais il continuait à prendre comme modèles les chefs-d'œuvre de la littérature grecque, « sinon pour la doctrine, du moins pour la méthode, c.-à-d. pour la composition et le style ». I1 exerça une certaine influence.