‹ Parnasse et Symbolisme (1850-190) 2e EditionChapitre 12 sur 51 · CHAPITRE IT · texte numérisé non relu

CHAPITRE IT

1. Les années de jeunesse. — Le nom et l’œuvre de Leconte de Lisle (1) dominent toute l’époque parnassienne : ses deux plus beaux recueils de vers ont précédé le groupement des poètes qui, en 1866, furent dits des Parnassiens ; il a été leur plus haut modèle, leur maître le plus respecté ; quand il meurt, la réaction est si vive déjà que l’on peut considérer comme terminé le mouvement qu'il avait tant contribué à lancer. Si l’on regarde attentivement les faits, on s'aperçoit qu’une grande partie de ce pouvoir échut à Leconte de Lisle parce que, beaucoup plus que d’autres, il absorba en lui et sut exprimer, dans une œuvre admirablement réussie, les prineipales aspirations auxquelles pouvaient être sensibles les poètes, vers 1850. Écrire sa biographie intellectuelle, c’est retracer, en abrégé, l’histoire des grands courants intellectuels, entre 1840 et 1860.

Bien qu'il soit né « aux Iles », la plus grande partie de sa vie Se passa en France ; il n’a habité la Réunion

u’une dizaine d'années ; il est vrai que son plus long :

séjour y fut à l’époque où l’on reçoit les influences les

plus profondes, entre dix et dix-huit ans. Il assure que 6 c’est la lecture des Orientales qui lui révéla la beauté de « son pays ; mais, bien sûrement, elles nelui donnèrent que

(1) Voir page 63 : Notes complémentaires,

le goût et le moyen de dessiner le paysage natal avec une facture éclatante : les lignes et les couleurs de ce paysage, les fortes sensations qu'il en avait reçues, tout cela s’était peu à peu empreint dans son cerveau. Ces souvenirs enfouis remonteront en lui plus tard et ils s’épandront avec une singulière magnificence d’expression. . L'idée abstraïte de « la Nature », force toute-puissante, bonne ou mauvaise indifféremment et suivant les hasards, se concrétera presque toujours chez lui en un paysage de l’île de la Réunion : vallée à la végétation exubérante et fourmillante de vie, ou bien gigantesque panorama nocturne de mer et de montagne. J1 croyait se souvenir que, tout enfant, devant cette « grâce » et cette « beauté », il pleurait, « saisi de l’angoisse future, épouvanté de vivre. et d’être né », et peut-être forçaitil ainsi l'expression de son désespoir enfantin ; mais il réste ce fond de tableau, trop luxuriant ou trop grand pour ne pas inviter à de hautes pensées ; et ce tableau, on le retrouve souvent dans ses vers, largement dessiné, ou bien simplement entrevu, ou bien encore comme une vague et confuse suggestion.

Les lectures d’adolescent du poète furent celles des adolescents d'alors : V. Hugo, Lamartine, Walter Scott, George Sand. Comment n’aurait-il pas été romantique ? Ses amis de lycée étaient, comme lui, républicains et anti-catholiques : on était au lendemain de 1830 ! D’ailleurs son père, très féru de philosophie encyclopédiste, voyait sans déplaisir cette jeune exaltation. Elle s’exaspéra dans le milieu provincial de Rennes, où le conduisit la nécessité d'achever en France ses études. Auprès de ses parents de France, bons bourgeois de province que tourmentait l’appréhension d’un changement de régime, il faisait figure d’un véritable anarchiste. La mystique révolutionnaire, fort à la mode parmi la jeunesse d’alors, ne tarda pas à le gagner : il se fait fouriériste et fourié-

p2 PARNASSE ET SYMBOLISME

riste militant, collaborateur des organes officiels du groupe, la Phalange et là Démocratie pacifique.

C’est là qu’il débute véritablement comme écrivain, en 1845. Il à bien, à vingt ans, pendant son séjour en Bretagne, donné des vers à une revue locale ; mais ces

vers, quelquefois très spiritualistes, ne sont guère que

des pastiches où l'influence la plus notable est celle de George Sand ; tout cela, qui est très superficiel, est vite effacé. Les articles et les poèmes que Leconte de Lisle donne à la Phalange et à la Démocratie pacifique sont au contraire très personnels ; quelques-uns de ces

vers, conservés dans les Poèmes antiques, portent la

marque d’une maîtrise bien assurée. A ce moment-là, — il a près de vingt-cinq ans, — Leconte de Lisle vit dans une vraie fièvre intellectuelle : il croit à la révolution prochaine, à la République universelle, à la grande destinée de son groupe, qui doit organiser « sociétairement » l'humanité. Et, en même temps, avec Louis Ménard il s’enthousiasme pour la Grèce ; avec lui il apprend le grec ; avec lui il trouve une clef pour l’explication des mythes helléniques : ces mythes ne sont pas autre chose que des symboles républicains, socialistes au besoin ! Un poète qui les fera revivre et les commentera écrira un bel Évangilé moderne. Mais la Révolution échoue, et très vite ; la misère menace le poète : il faut vivre, il faut attendre. Il se résigne à n’être que poète, à écrire des vers simplement greës, et non plus grécofouriéristes. « Les grandes œuvres d’art, écrit-il en 1849, — pour se défendre et pour se consoler, — pèsent dans la balance d’un autre poids que cinq cents millions d’almanachs démocratiques et sociaux. L’œuvre d’'Ho-

mère comptera un peu plus dans la somme des efforts’

moraux de l'humanité que celle de Blanqui. » À demi désabusé, il glisse vers l’Art pour l'Art ; il retouche ses vers grecs ; il en écrit d’autres ; il publie les Poèmes antiques,

PU V Se PPT PET

2. Les «poèmes antiques ». — La plupart des « poèmes ‘antiques » — une quarantaine dans l'édition définitive des Poèmes antiques et une quinzaine environ dans les - autres recueils — ont été écrits par Leconte de Lisle au

temps de sa plus grande ferveur pour l’étude du grec,

pendant les années où il pensait, comme son ami Louis

Ménard, que rien n’égalait les formes de la Pensée et de |

la Beauté grecques. En même temps, il s’adonnait à un

travail de traduction : il a publié, à partir de 1861, une dizaine de volumes qui prétendirent faire apparaître les grandes œuvres grecques sous un aspect plus « grec »

. qu’on n’avait coutume de le faire ; il mit à la mode une nouvelle orthographe des noms de dieux et de héros, pour mieux les transcrire dans leur vraie forme, avec, presque, leur sonorité originelle. La première de “ces traductions à paru en 1861, mais le travail du poète est

- bien antérieur : la traduction de l’Iliade est des environs de 1850, et, en 1855, Leconte de Lisle annonçait la

publication prochaine d’une série de traductions comme

une œuvre commune de lui et de Louis Ménard.

Un certain nombre de « poèmes antiques » ne sont

d’ailleurs que des traductions en vers : du Théocrite,

du vrai et du faux Anacreon. Le poète se borne à regrouper plus harmonieusement les traits du modèle,

il silhouette, au besoin, un décor. Puis ce sont des

pastiches, des petits quadri à la manière d’André Ché-

nier, où reluit une marqueterie de textes anciens. Ailleurs Leconte de Lisle se livre à un travail d'adaptation plus savant : en même temps qu’il dessine la scène où conte la légende antique, il suggère l'explication mythi- | que, il souligne la philosophie naturaliste enclose dans | cette vision mythologique. Jamais il ne s’éloigne beau- | coup du livre ancien qu'il a ouvert sur sa table à écrire.

Les larges poèmes sont beaucoup plus indépendants à

l'égard des « sources » ; Leconte de Lisle tente et réussit

des synthèses où il rassemble les traits caractéristiques des grandes époques de la civilisation hellénique : la Grèce préhistorique dans Miobé et Khirôn, la Grèce homérique dans Hélène. Il utilise non seulement les textes littéraires, mais les découvertes récentes de l’archéologie ; il ne veut pas — il reproche à Vigny et à Hugo de l'avoir fait — emprunter à l’histoire et à la légende des cadres bons seulement pour enfermer lexpression stylisée de grands sentiments contemporains ; il prétend que ses peintures aient une valeur historique : il décrit les demeures, les armes, les vêtements, les sacrifices, les fêtes, les rites des funérailles. L'image qu’il donne de la Grèce est drue, savante et pittoresque.

Le paysage, il ne le connaît point : il l’imagine à travers les œuvres pastorales, celles de Théocrite surtout : le paysage méditerranéen, l’étroite vallée qui, parmi les arbustes parfumés, s'ouvre sur la mer très bleue, les pasteurs et les troupeaux au repos, une grande pureté et une grande simplicité de lignes. Le génie grec, tel que le poète le comprend, est fils de ce ciel clément, de ce Soleil radieux ; il est juste, doux, humain, modéré, épris de raison et de beauté, point ardent au plaisir, volontiers chaste. Aphrodite, la plus grande de ses divinités, n’est pas la Cypris de Banville, escortée d’amours roses et rieurs, elle est la « Vénus de Milo », symbole d’ordre et d'harmonie universelle.

Cette harmonie, Leconte de Lisle l'avait aimée d’abord comme un symbole de l «harmonie » fouriériste : Hélène

et Vénus lui étaient apparues comme de clairs et sévères

symboles phalanstériens. Il remania ses poèmes et atténua leur signification symbolique, trop précise ; il enferma en eux d’autres symboles, plus larges, pour dire, comme avaient fait les Grecs, « ce qui sera éternellement donné à l’esprit humain de sentir et de rendre», Niobé n’est pas seulement chez lui un tableau de la vie

primitive, ou l’histoire du conflit de. deux traditions religieuses, c’est le symbole de la raison humaine, longtemps comprimée par la religion, mais qui sait que son jour viendra. Les Plaintes du Cyclope symbolisent la poésie, seul remède à la douleur de l’homme. La chimère « Ekhidna » dévore tous les amants de l’idéal, tous ceux qui, philosophes, artistes, veulent être plus que des hommes, etc. De pareils symboles, Leconte de Lisle en trouve surtout dans les légendes les plus anciennes ; et c’est pourquoi il aime, de préférence, non pas, comme Louis Ménard, l’Athènes républicaine du ve siècle, mais la Grèce toute primitive, celle des géants, des centaures et des faunes, où les dieux, les héros et les hommes n'étaient encore que des émanations des grandes forces naturelles’; avec Zeus et ses dieux sujets, une grande contrainte a commencé à peser sur l’humanité. Mais ce ne sont que des nuances dans son admiration de l'antiquité. Au total, le paganisme, surtout quand il l’affronte aux autres religions, lui apparaît comme une religion de beauté et de science ; les autres religions, la chrétienne surtout,sont des religions de laideur et d’ignorance. Deux fois, pour le dire, Leconte de Lisle revient à évoquer l’histoire d’'Hypatie et de Cyrille et la vision de la belle païenne meurtrie et tuée par la foule des Chrétiens barbares.

8. « Poèmes barbares ». — Déjà, dans la première édition des Poèmes antiques, deux poèmes « hindous » annonçaient l’élargissement de la curiosité du poète et indiquaient, suivant les mots de la préface, « une voie nouvelle » : Leconte de Lisle commençait, par l’Inde, une revue des principales formes religieuses de la pensée humaine. À cette revue est employée la plus grande partie des Poèmes barbares. Tieconte de Lisle estime « barbare », au sens antique, tout ce qui n’est

point gree, tout ce qui est en dehors de la tradition du polythéisme grec. Il évoque successivement les légendes religieuses hindoues, juives, égyptiennes, musulmanes, scandinaves, finnoises, celtiques, polynésiennes, écloses dans l’esprit des hommes sous l’influence du paysage et du climat qui les enveloppent. Toutes, après un temps, elles disparaissent et vont s’enclore dans ce Panthéon des dieux morts que le poète fera sortir des brumes funéraires dans sa Paix des dieux. Laà religion chrétienne est vivante encore, mais il escompte sa mort inévitable : il lui fait une place particulièrement grande.

Cette curiosité d’amateur mythologue permet que surgisse du passé tout un monde d’évocations pittoresques : l’Inde des ascètes avec la philosophie de FIllusion, le Dieu jaloux de la Bible et ses prophètes menaçants, l'Égypte des momies ét des tombeaux, les étranges légendes cosmogoniques du Nord et les civilisations farouches qui les ont rêvées, la conquête musulmane et les croisades espagnoles, les barbares imaginations des sauvages du Pacifique, les « siècles maudits » du catholicisme médiéval, l'immense entreprise de la Papauté appuyée sur l’Inquisition.

Une bien noire vision de l'humanité ! car, hormis les croyances de l’Inde, toutes ces théogonies paraissent à Leconte de l’Isle fort grossières, et elles ont permis d’épouvantables crimes. Depuis que le polythéisme a disparu, la puissance que l’homme a de créer ses dieux a déchaîné sur le monde l'esprit de haine et de massacre. Le mot « barbare », qui était d’abord un simple mot

de classification géographique, a maintenant, dans la

pensée du poète, le sens d’un dur jugement moral : l’histoire du monde, telle que son imagination la ressuscite en des tableaux précis et pittoresques, est un vrai cauchemar.

rt

Page 1