‹ Parnasse et Symbolisme (1850-190) 2e EditionChapitre 15 sur 51 · PP VU RP FOUT TS · texte numérisé non relu

PP VU RP FOUT TS

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ne lui apporte que « des sanglots sauvages…., le roulement sourd des ondes furieuses ». Aussi souhaite-t-il alors l’anéantissement, le sien, celui de l'humanité, celui de la terre ; avec joie il figure « la dernière vision »: CR la nuit aveugle... la grande ombre », le Néant. Les livres hindous, qu’il a tant aimés, lui ont appris une philosophie qu’il voudrait faire sienne : la théorie de l’Illusion, le renoncement, l'idéal de l’ascète indien, qui parvient à éteindre en lui-même, avec le goût de la vie, le don et la souffrance de penser. Aux heures où - il était tenté par ces idées, Leconte de Lisle se sentait - bien loin de son enthousiasme confiant dans la pensée et la beauté grecques ; mais ce n'étaient que des heures ; ct, même alors, en cès pires moments de désespoir positiviste, il se rattachait, comme à la seule joie possible, à son idéal d'art.

5. La maîtrise de Leconte de Lisle. — En 1865, au 5 moment où se forme le groupement du « Parnasse con- . temporain », Leconte de Lisle avait écrit la plus belle partie de son œuvre : les Poèmes antiques et les Poèmes barbares ; sa doctrine d’art était arrêtée en de nettes formules. Son prestige fut considérable dans la généra- tion des jeunes poètes, et il fut très vite traité comme un maître infiniment respecté, exigeant d’ailleurs et jaloux de son autorité, qu’il exerçait parfois durement. Aucune œuvre alors, pas même celle de V. Hugo, ne . paraissait aussi forte, aussi pleine de pensée, aussi péné- trée des préoccupations les plus nobles de la pensée contemporaine : de fait, elle semble bien, à distance, résumer très exactement les joies d'esprit et les angoisses d’une bonne partie de l’élite intellectuelle française dans la.seconde partie du x1xe siècle.

- Mais c’est surtout au prestige de sa facture impec- cable qu’il dut cette maîtrise et l’espèce de royauté

qu’il exerça pendant plus de vingt ans dans le monde des poètes. « Personne ne fera les vers mieux que nous », affirmera-t-il à son disciple préféré, J.-M. de Heredia ; ce n’était pas un vain orgueil, car on en était unanimement persuadé, autour de lui, et d’ailleurs il savait le travail et l'effort qu’exigeaient ces parfaites réalisations. « Si le poète, disait-il, est avant tout une nature riche de dons extraordinaires, il est aussi une volonté intelligente qui doit exercer une domination absolue et constante sur l’expression des idées et des sentiments, ne rien laisser au hasard, se posséder soi-même, dans la mesure de ses forces. C’est à ce prix qu’on sauvegarde la dignité de l’art et la sienne propre. » Théophile Gautier et toute l’École de l'Art avaient eu cette ambition, mais jamais encore les scrupules de l’ouvrier en poésie n'avaient été si grands : il semblait, à chaque poème, que Leconte de Lisle se chargeât de parfaire un chefd'œuvre unique de maîtrise.

Son vocabulaire n’a point la richesse cherchée que désirait Th. Gautier. Ce qui le caractérise surtout, c’est « l'expression propre, précise, unique », le moyen le plus parfait, Selon le poète, pour atteindre l'idéal « à travers la beauté visible ». La composition de ses poèmes est très rigoureuse, d’une symétrie où les proportions s’accusent, pour mieux faire sentir l'harmonie du tout. Qu'il s'agisse d’étager les époques d’une grande synthèse d'histoire, de distribuer les plans d’un paysage ou d’emmêler étroitement dans le symbole l’idée et l’image, l'architecture du poème a toujours des lignes massives et admirablement simples. Le poète ne craint pas, pour assurer la liaison des différentes parties, de faire les « joints » si solides qu’ils sont visibles : il use des lourdes conjonctions dont les poètes, généralement, ont peur ; il allonge ses phrases ; cette construction

solide donne limpression, souvent, de l’immobilité !

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- et de la raïdeur. Vite, cette manière devint une mode chez les disciples ; et, par réaction, elle sera fort critiquée à l’époque symboliste : la phrase cherchera à être aussi souple et fluide qu’elle fut, chez le maître, finalement renié, immobile et comme figée,

Les soucis rythmiques de Leconte de Lisle sont ceux de l’École de l’Art ; mais son goût et sa conception de l’art ne le portaient pas vers la virtuosité. Ses rimes sont riches, pour l’ordinaire, très somptueuses quelquefois, surtout quand s'inscrivent à la fin du vers les beaux noms de dieux grecs ou les noms barbares, tout hérissés de consonnes et d’accents. Le vers alexandrin domine : et le poète combine les coupes classiques avec les coupes romantiques. L’allitération est fréquente, mais point

recherchée de parti-pris, Comme un jeu. Les formes de strophes sont assez variées ; leur mouvement, lent ou

» rapide, se plie sur celui de la pensée. De temps en temps,

le maître s’amuse à des tours de force de rimes et de

strophes, à la manière de Banville ; maïs ils sont rares :

il laisse ces jeux à ses disciples. Il veut que le vers puisse

tout exprimer, par le moyen des sons : « la puissance, la passion, la grâce, la fantaisie, le sentiment de la nature

et la compréhension métaphysique et historique »; + mais, plus que la grâce ou la fantaisie, il s'attache à exprimer la puissance, la passion, la compréhension philosophique : la virtuosité musicale n’est point nécessaire, Les symbolistes, qui firent grâce à Banville, furent impitoyables pour l’harmonie du vers selon le mode de Leconte de Lisle ; ils n’y virent que le rythme d’une prose oratoire et rimée, et point du tout une expression musicale de la pensée poétique.

NOTES COMPLÉMENTAIRES

Leconte DE LIsLE est né à la Réunion, le 22 octobre 1818, d’une famille bretonne établie « aux îles » ; il quitta son pays

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à trois ans, y revint À dix ans, y acheva ses études, et vint, à dix-huit ans, faire son droit à Rennes. Il collabore alors à des revues locales et écrit des vers ; quelques lettres et des poésies de cette époque ont été publiées sous le titre de Premières poésies et lettres intimes, 1902. T1 séjourne à la Réunion de 1843 à 1845. En 1845, il revient à Paris et collabore assidûment aux journaux fouriéristes, la Phalange et la Démocratie pacifique ; il y publie des articles d’actualité politique, des « poèmes antiques » et des nouvelles ; ces dernières ont été éditées sous le titre : Contes en prose. Impressions de jeunesse, 1911. Leconte de Lisle essaie, en 1848, de jouer un rôle politique. Après 1851, il se consacre tout entier à la poésie. En 1852 il publie les Poèmes antiques (31 poèmes et une préface, ultérieurement reproduite dans Derniers poèmes ; l’édition définitive (1872) contient 56 poèmes) ; — en 1855, Poèmes et poésies (28 pièces, dont 24 reproduites dans les Poèmes barbares et dans les éditions ultérieures des Poèmes antiques ; une préface reproduite dans Derniers poèmes ; une deuxième édition (1857) est augmentée de la Passion, reproduite également dans Derniers poèmes) ; — en 1858, Poésies complètes ; — en 1862, Poèmes barbares (36 poèmes, publiés, pour la plupart, dans la Revue contemporaine ; édition ‘définitive, 1878 : 81 poèmes). À partir de 1861, Leconte de Lisle publie une série de traductions : Odes anacréontiques, 1861 ; l’Zliade, 1866 ; l'Odyssée, 1867 ; Hésiode, 1869 ; Eschyle, 1872 ; Horace, 1878 ; Sophocle, 1877 ; Euripide, 1885. Il accepte, en 1864, une pension impériale ; on la lui reprochera vivement, après 1870. Son Histoire populaire du christianisme, son Histoire populaire de la Révolution française, 1871, son Catéchisme populaire republicain, de ton assez vif, provoquent un incident au Sénat (6 juin 1872). A partir de 1872, une sinécure, celle de bibliothécaire au Sénat, lui permet de vivre honorablement, Le G janvier 1873, il fait jouer une adaptation de l’Orestie : les Erinnyes (publiée dans les Poèmes tragiques) : en 1884, il publie les Poèmes tragiques, et, en 1888, l’ Apollonide (recueillie dans Derniers poèmes). Il est élu à l’Académie française le 11 fé- ” vrier 1886 (réception le 31 mars 1887). Il meurt à Louveciennes, près de Versailles, le 18 juillet 1894. Les Derniers poèmes, recueil posthume (1895), contiennené des poésies inédites ou non recueillies, des préfaces anciennes et des articles de critique, son discours de réception à l’Académie ; une éd. des Poésies complètes (1927 et s.) contient des inédits et des variantes.

À consulter: J. VIANEY, Les sources de Leconte de Lisle,

1908 ; -— Ep. ESTÈvVE, Leconte de Lisle, 1922.

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