‹ Parnasse et Symbolisme (1850-190) 2e EditionChapitre 16 sur 51 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

1. Revues et cénacles préparnassiens. — C’est entre 1860 et 1866 que se forme le groupement des poètes . parnassiens. Ilserait peut-être plus exact de parler d’une troisième génération des poètes de l'Art pour l'Art

. — Ja première génération étant représentée par Th.

Gautier, qui, en 1865, à près de soixante ans, et la

seconde par Leconte de Lisle et Th. de Banville, qui ont

alors dépassé la quarantaine. Les débutants, Catulle Mendès, Sully Prudhomme, Heredia, Verlaine, ont de vingt à vingt-cinq ans. Leur groupement s’est réalisé comme se produisent toujours, du moins au xix® siècle, cés sortes de groupements. Il y faut deux ou trois salons ou des « cafés » qui permettent les rencontres fréquentes, des réceptions chez quelques maîtres choisis et bienveillants, des revues « jeunes » de tendances diverses, dont les rédactions se mêlent ; un ou deux

animateurs enfin, qui ont la passion d’organiser des = réunions, de fonder des revues et de trouver des impri- - meurs. En peu d’années, ou en peu de mois, suivant les cas, il se fait un choix parmi les tendances et les goûts

ainsi affrontés ; quelques-uns sont mis provisoirement au rancart; d’autres, sur lesquels l’accord est à peu:

- près unanime, sont poussés.au premier plan. Quand ce

MARTINO : Parnasse et Symbolisme, 5

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, ne.

° mouvement de concentration est- terminé, on rédige les manifestes, on publie les recueils collectifs, on se donne ou bien on accepte une étiquette ; chacun publie, en profitant du bruit créé, le petit volume de vers qu'il venait d'écrire. Et déjà la dispersion commence : chacun retourne à ses goûts et s’affranchit du programme qui avait permis la concentration. Le public et la critique, au moment où ils entendent parler de« l’école nouvelle », sont surtout frappés par les divergences de ceux qui la composent, par la contradiction des œuvres et des théories. L'école n’a existé, au vrai sens du mot, qu’un court moment ; elle avait été une volonté d’union, elle devient un prinéipe de dispersion.

Le premier « animateur » du groupe parnassien fut Catulle Mendès, et la première revue la Revue fantaisiste (15 février-15 novembre 1861). C’est une revue sans tendances très caractérisées, une revue de jeunes, | qui croient à l'indépendance de l’art, aux droits de la fantaisie poétique. « Mes collaborateurs, dit le directeur, jouissent des plus grandes libertés ; ils ont le droit de se passer toute sorte de fantaisies, même celle d’être réalistes — à condition cependant que cette dernière ne leur vienne pas trop souvent. » De fait, Champfleury … | et Gozlan écrivent dans la Revue fantaisiste à côté de … | Mendès, de Th. Gautier, de Banville, de Baudelaire et : de Louis Bouïilhet ; Glatigny, Léon Cladel, Villiers de l'Isle Adam figurent parmi les collaborateurs. Le directeur, Catulle Mendès (il a dix-huit ans), est, à cause de 4 son Roman d’une nuit, condamné à un mois de prison | et 500 francs d'amende, pour « outrage à la morale | publique et religieuse ».

Deux ans après, paraît le second « animateur »; + | son rôle, quoiqu'il soit bien oublié aujourd’hui, fut fort ||

efficace. L.-X. de Ricard (1843-1911) fonde, à vingt ans, la Revue du progrès moral, littéraire, scientifique … |

: … et artistique (mars 1863-mars 1864) ; cette revue est de

tendances à peu près exactement contraires à celles de la Revue fantaisiste, car elle veut être politique et mal-

traite fort les poètes qui ne se soucient que de Art : :

on n’y aime point Th. Gautier, ni Flaubert, ni Vigny ; ; on y exalte la poésie scientifique et le génie poétique de Népomucène Lemercier ! Mais les articles de litté-

aux articles politiques. Au bout d’un an d’ailleurs, la

TRevue du progrès est saisie pour « outrage à la morale

religieuse » et pour avoir parlé, sans autorisation préalable, d'économie politique et sociale. Le nouveau groupement est dissous : il satisfaisait surtout les « politiques » parmi les jeunes ; Verlaine, qui était d'opinions fort avancées, apporta sa collaboration : quelques vers.

semer

rature semblent être là surtout pour se servir de paravent ;

Mais il était évident que la passion politique et philo-

2 sophique était impuissante à concentrer les aspirations

= des jeunes.

” Le salon où recevait Mme de Ricard était plus littéraire que la revue fondée par son fils : on y rencontrait Verlaine, Catulle Mendès, Coppée, Sully Prudhomme, Villiers de l’Isle Adam, tout l’état-major du jeune Parnasse qui allait naître. Ces jeunes gens se réunissent aussi chez Nina de Callias, un salon littéraire pittoresque et bruyant. Ils vont chez Th. de Banville, chez Leconte dé Lisle. C’est l’année (1864) où ce dernier publie une série d’articles au Nain Jaune, avec l'exposé d’une esthétique qui semble nouvelle. Il apparaît à ces jeunes gens enthousiastes comme « le grand moteur du mouvement poétique » : il faut vulgariser ses idées et rénover la poésie. L.-X. de Ricard se fait une seconde fois directeur de ‘journal ; il abandonne l’art social et vient à l'Art pour l’Art. Il est vrai que la doctrine bien comprise de Leconte de Lisle permet de sauver quelque chose de la

foi politique et du désir d'action sociale. Le nouveau

périodique, un journal RTE NES se donne pour titre L'Art (2 novembre 1865-6 janvier 1866); il est édité par un petit libraire accueillant : « Lemerre, 47, passage Choiseul ». Les rédactions de la Revue fantai- “siste et de la Revue du progrès se fondent : Verlaine ést un collaborateur assidu ; Leconte de Lisle envoie des vers ; Coppée et Dierx figurent plusieurs fois au sommaire de la revue. On y encense à la fois Quinet, Michelet, — côté Revue du progrès, — Leconte de Lisle, Flaubert, Th. Gautier, Baudelaire, Banville — côté « Art ». On attaque Musset et. Lamartine. Surtout on paraphrase les préfaces et les articles de Leconte de Lisle : art et science.…., philosophie hindoue..., l’idée et la forme.., facture impeccable.

La nouvelle génération poétique, y affirme-t-on, bien convaincue que la rêverie et les négligences de forme sont les signes caractéristiques de l’enfance dans l’art, se distingue surtout par un culte sévère de cette forme tant dédaignée et par la précision mathématique de ses idées. Le nom de Puritains que lui donna un jour M. Sainte-Beuve lui conviendrait sans l'interprétation religieuse à laquelle il pourrait donner lieu, car elle ne reconnaît d’autre religion que celle de l’art.

Le poète idéal n’est point ce vates épileptique que l’on nous peint échevelé, les yeux hagards, émettant indéfiniment et d’un seul jet, sous l'inspiration de je ne sais quelle muse bavarde, des vers faciles et incohérents, maïs un penseur sérieux,

qui conçoit fortement et qui entoure ses conceptions d’images hardies et longuement ciselées.

C’est bien uné marqueterie d'expressions de Leconte

de Lisle. La lumière émanée du maître illumine le Parnasse naissant.

2. Le « Parnasse contemporain » (1866-1876). — Le groupement était, au début de 1866, vraiment réalisé. Point de dissidences graves, de l'enthousiasme !...

Presque tout le personnel parnassien — auteurs et 4

imprimeur — était rassemblé. Malheureusement l’ar-

gent manqua, et l’ Art mourut ; mais l’étan était donné ; d’une façon ou d’une autre, il fallait que le jeune groupe: manifestât son existence : il était devenu batailleur et avait vivement « donné » pour venir au secours de « l'Art », lors des représentations tumultueuses d'Henriette Maréchal. En place d’un organe périodique, trop lourd à soutenir, on décide de faire paraître, à des intervalles plus ou moins éloignés, un « recueil de vers - nouveaux ». On dispute longtemps sur le titre : c’est une grande affaire qu’un titre pour une école nouvelle !.…. « Formistes »,... « Stylistes »..…, « Impassibles »…., ce sont les injures qu’on leur à déjà jetées, et cela pour-

- rait servir ; mais le programme est trop haut, trop large, et ces mots, équivoques et étriqués. Alors un huma-

niste — Marty-Laveaux, sans doute — proposa d’appeler lé nouveau recueil... Recueil tout simplement, ou, - comme l’on disait au xv11e siècle, Parnasse. On se résigne à ce titre un peu vieillot, qu’on est d’ailleurs obligé d'expliquer par une glose : le Parnasse contemporain, recueil de vers nouveaux (1866). Le volume paraît en livraisons, de mars à juin ; et le libraire Lemerre es-

tampille la feuille de titre d’une belle vignette : un pay-

- gan, très chaudement habillé, qui bêche sous la devise

Fac et spera. Plus tard, on complètera le symbole en y joignant un soleil levant et en dévêtant le paysan, à Vantique. Ainsi l’image symbolique de la nouvelle école

est complète : travail, lumière ae beauté de

l'antique, Le Parnasse contemporain de 1866 n’est pas un bien

= gros volume : moins de trois cents pages. Les premiers

vers qui y paraissent sont des vers de Th. Gautier, de

4 Banville et de Leconte de Lisle, les maîtres. A leur trinité

on joint Heredia, qui est célèbre déjà, quoiqu'il n’ait

# rien publié encore ; maïs les revues et les lectures de

. cénacle ont fait connaître ses sonnets. Baudelaire vient

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