‹ Parnasse et Symbolisme (1850-190) 2e EditionChapitre 19 sur 51 · QUELQUES POËTES PARNASSIENS (1860-1895) DE GLATIGNY A HEREDIA · texte numérisé non relu

QUELQUES POËTES PARNASSIENS (1860-1895) DE GLATIGNY A HEREDIA

1. Albert Glatigny. — Glatigny (1) fut un des parnassiens de la toute première heure : son livre de

- début, Vignes folles, date de 1857. La grâce poétique

lui fut donnée à dix-sept ans, le jour où dans une petite ville de province, au cours d’une tournée, — il était un assez misérable comédien ambulant, — il lut les Odes funambulesques de Th. de Banville, qui venaient de

paraître. Sa vocation lui apparut : il serait un bon disciple ; il apprendrait à réaliser ces acrobaties du vers ;

Jui aussi, il S’'avancerait sur la corde raide en jonglant avec des rimes lourdes de richesse... Et, quelques semaines après, il publia ses Vignes folles, qu’il dédia à Th. de Banville. Il se faisait gloire de l’avoir « copié d’une façon servile », d’avoir « perdu l’haleine à souffler dans son cor ». « Son culte pour Th. de Banville, raconte Bergerat, confinait à la pure idolâtrie. Il ne tolérait point la restriction la plus minime sur quoi que ce. fût, vers, prose ou parole qui émanait de ce génie, et il fallait rompre tout de suite sur ce sujet, si l’on ne voulait point que les choses tournassent au pire. »

” (1) Voir page 88 : Notes compléreentaires,

On s’en aperçoit bien à la lecture des vers de Glatigny : ce sont les mêmes caprices, les mêmes fantaisies, la même richesse de rimes poussée jusqu’au calembour, des hymnes à la beauté, des évocations de belles statues grecques, etc. Les sujets comptent bien peu.

Voilà tout ce que je fais :

J’accouple des mots, jaunes, bleus ou roses, Où je crois trouver de jolis effets.

La virtuosité de Glatigny était grande naturellement ; l'exercice l’exagéra ; il en fit métier : bientôt il donna des séances d'improvisation : on lui jetait un sujet, des rimes ; il les attrapait « au vol » et les rendait aussitôt très convenablement fichées, en aigrette, au bout des vers qu’on lui avait demandés.

I1 essaya de se hausser jusqu'aux grands thèmes parnassiens et de « faire du Leconte de Lisle » comme ilavait« fait du Banville ». Les Flèches d’or sont dédiées à l’auteur des Poèmes antiques ; elles contiennent des tableaux mythologiques, des pièces d'inspiration panthéiste, des hymnes à la divine Poésie... Mais sur ces sévères monuments antiques grimpent aussitôt les « vignes folles » de sa poésie, couvrant le tout d’un enjolivement capricieux, mais uniforme. Quelques tableaux d’un assez solide réalisme descriptif attirent un moment le regard, et déjà on à fini le léger volume.

Heureusement la légende s’est emparée de Glatigny : sa vie fut pleine d'aventures pittoresques. Il devint l'enfant chéri du Parnasse, et un enfant gâté : un poète naturel et spontané, à qui les fées avaient donné de ne pouvoir éerire que des mots fleuris et joyeux. La légende a Sauvé son nom.

2. Léon Dierx. — Léon Dierx (1) tint une bien autre place dans le Parnasse. Catulle Mendès, en 1900,

(1) Voir page 88 : Notes complémentaires,

le saluait comme « le plus pur poète, l’âme la plus irréprochable de toute une génération. un des saints, non : le moins méritoire, de la religion poétique ». A la mort de Mallarmé, il fut élu « prince des poètes » : c'était l'hommage de deux générations, la parnassienne et la symboliste, réunies, un moment, dans un grand sentiment d'amitié et de respect.

Nul ne fut plus parnassien ; on a l’impression, parfois, qu’il est plus parnassien que Leconte de Lisle lui-même : c’est à force de lui ressembler, parfaitement et continument. Les principaux poèmes de Léon Dierx ont l'air d’avoir appartenu à une édition très complète de Leconte de Lisle, dont on les aurait retranchés avant l'impression, pour éviter le retour trop fréquent de certains thèmes et de quelques effets. Il se faisait gloire d’ailleurs de cette ressemblance ; et ses Poèmes et poésies - sont dédiés à son « cher et vénéré maître Leconte de Lisle ». Ce sont des visions bibliques, égyptiennes, celtiques, des aventures tragiques et compliquées, qui montrent l’histoire de l'humanité comme une succession de crimes abominables, et qui concluent à la vanité du catholicisme, au désespoir philosophique, à l’effroyable inutilité de la vie. Lazare sort de son tombeau pour se lamenter de sa résurrection ; il souhaite de mourir ; il emplit ses yeux d’une vision radieuse, celle de la destruction de toute vie sur la terre. La dernière pièce des Lèvres closes évoque aussi l’image de cette catastrophe cosmique, de ce néant, si souvent rêvés par Leconte de Lisle.

Et ces poèmes sont composés et écrits comme ceux du maître : solennels, froids, solides dans leur architecture, avec une expression uniformément martelée et . ferme. Dierx, il est vrai, ne s’est pas toujours obligé à porter ces vêtements somptueux, encore qu’il les préférât évidemment, pour faire avec plus de dignité cortège

à son maître. Abandonnant le vers hautain et la musique solennelle dont on usait dans les offices quotidiens du Parnasse, il s’est parfois plu à essayer des rythmes nouveaux, à jouer un peu de musique avec le vers ; et c’est pourquoi les symbolistes lui ont fait si bon visage, passant condamnation, j'imagine, sur le reste de son œuvre. Quelques poèmes montrent le poète qui cherche des réalisations difficiles : il veut, avec des effets très simples, des refrains, des allitérations, des retours de mots, créer dans la sensibilité de celui qui lit des correspondances de couleurs, de sentiments et de sons. L'influence de Baudelaire à agi. — Un soir d'automne. un paysage triste et brumeux, des tintements de cloche qui se répètent... Peu à peu la tristesse du poète, la tristesse du paysage, la tristesse des sons de cloche se fondent en une sensation unique : la cloche sonne à la fois tristement dans la plaine et dans le cœur. — Ou bien ce sont deux sensations de blancheur animée, distribuées des deux côtés d’une « croisée ouverte » : les touches d’un piano sur lesquelles courent des mains de jeune fille, un vol de pigeons sur le pré voisin; ces deux mouvements accordent leur rythme, et puis se fondent en une même sensation. Ces « réussites » étaient bien dans la tradition de l’Art pour l'Art, et le Parnasse ne les avait certes point condamnées ; mais, trop préoccupé de philosophie et d’antiquité, il avait tendu, de plus en plus, à se les interdire.

8. Sully Prudhomme. — Sully Prudhomme (1) a été, sinon un des plus populaires, du moins un des plus connus parmi les Parnassiens. Dès 1865, Sainte-Beuve citait avec complaisance son Vase brisé et, depuis, les anthologies et les récitations scolaires ont vulgarisé ces vers plus qu’à souhait. Vers 1880, les milieux

(1) Voir page. 88: Notes complémentaires.

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