‹ Parnasse et Symbolisme (1850-190) 2e EditionChapitre 22 sur 51 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

1. Les influences et les premières œuvres. — Avec un plan strictement chronologique, il eût fallu déjà faire paraître Baudelaire (1) dans cette histoire du mouvement poétique français au xix® siècle. Il était du même âge que Leconte de Lisle, et les Fleurs du mal ont paru dix ans avant le Parnasse contemporain. Mais l'influence de Baudelaire ne fut pas immédiate comme celle de l’auteur des Poèmes antiques : il avait beaucoup moins que lui subi l'influence des grands courants intellectuels du temps ; son génie fut plus original et sa formation plus spontanée. Son influence a agi souvent, il est vrai, dans le même sens que celle de Banville, de Th. Gautier et de Leconte de Lisle ; maïs il n’a jamais fait partie vraiment des cénacles parnassiens ou préparnassiens. Il s’est donné pour le üiscipie de Banville et de Th. Gautier, à qui il a dédié les Fleurs du mal ; il fut leur ami ; mais c'était un ami souvent ironique et un disciple douteux.

L'Art pour l’Art et le Parnasse sont allés d’un grand élan vers l’antiquité grecque : on ne lit dans l’œuvre de

Baudelaire que de très rares vers inspirés par le souci Ge

la beauté « grecque » ; il a raïllé durement, dans l’année

(1) Voir page 107 : Notes complémentaires:

éd

où parurent les Poèmes antiques, « l’école païenne » ;

- c'était l’école de ses meilleurs amis. Il a condamné en

termes formels l'ambition de l’Art pour l’Art. Sa conception de la poésic était tout autre, en effet : il avait, lui aussi, le culte de la Beauté, il croyait nécessaires les stylisations de l’art; mais sa « Beauté » était étrangement personnelle et moderne, ses stylisations tout à fait originales. Les thèmes de poésie qu'il apporta sont profondément nouveaux ; il ne les demanda point au positivisme ambiant ; et c’est pourquoi son action ne devint toute puissante qu’à l’époque de la décadence du positivisme dans les milieux de gens de lettres. Sur le moment, elle ne s’exerça que chez ceux — et ils étaient rares — qui se fatiguaient très vite de la foi positiviste et du dogme parnassien.

L'idéal de beauté de Baudelaire est si original qu’il faudrait, pour le bien comprendre ct l'expliquer, définir d’abord la nature du poète, j'entends sa nature physielogique. Mais qui oserait, malgré les éléments que l’on possède, donner comme de véritables explications ses

tares héréditaires, les tourments de sa santé, le mal qui

pesa longtemps sur lui et finit par le terrasser ? Il faut se contenter à moins de frais : ses troubles de santé se traduisirent en des tourments d'esprit. « Tout enfant, écrit-il dans un de ses journaux intimes, j'ai senti dans mon cœur deux sentiments contradictoires : l’horreur de la vie et l’extase de la vie. C’est bien le fait d’un paresseux nerveux. » Cette horreur et cette extase, mélées, ou alternées, le firent très tôt victime de « l’'Ennui » : une sorte d’ennui intime, un ennui des

sens, des nerfs. Il passa son existence à tenter les curio-

sités et les expériences qui pourraient rompre ce grand « Spleen ». Sa sensibilité, sans cesse bouleversée ot remuée à fond, s’est développée dans une atmosphère d'orage.

F2 Or. la Bohème avait ses thèmes, bien à elle, qui peu à

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Hate PARNASSE ET SYMBOLISME |

Le milieu où il vécut, dès vingt ans, contribua en outre à lui donner une vision spéciale de l’humanité. Sauf pendant quelques années, au début, où il fut riche, il dut vivre très misérablement, et ses relations, son expérience de la vie furent presque toutes enfermées dans le milieu de « la Bohème », celle de Courbet, de Champfleury, de Murger, de Nadar. La silhouette dn poète passe deux ou trois fois dans les Aventures de Mlle Mariette (1853), de Champfleury, qui sont l’histoire vraie de ce petit monde de gens de lettres et d'artistes.

peu gagnèrent le roman à la mode ; Baudelaire, après … les avoir sublimisés, en introduisit quelques-uns en poésie. On vivait parmi des « excentriques » et des déclassés ; on avait pour amies des filles faciles et qui ne se prêtaient pas à être chantées sur le mode lamartinien. On se persuada que l'écrivain devait peindre ces « bas-fonds », ces « mondes spéciaux », le « demimonde », faire le portrait des plus étranges parmi tous ces excentriques, conter des histoires étranges et macabres. Champfleury était bien persuadé que Baudelaire « partageait ses idées en art », avait « un tempérament parallèle au sien »! « Nous nous entendions, : dit-il, sur le comique et le grotesque ». E. Feydeau, qui a consacré une amusante pochade (Sylvie, 1861) à peindre quelques bizarreries de l’existence de Baudelaire, l’a représenté sous les traits d’un « Jeune France » exaspéré. L’explication, à elle seule, serait ridiculement insuffisante ; mais il y eut, au départ, quelque chose de cela. / En tout cas, dès ses premières œuvres, on voit bien que Baudelaire, comme ses amis de la Bohème, n’envi- [sage l'art que comme une expression directe de la \« vie moderne », sous sa forme la plus aiguë, celle . d’un petit monde parisien de gens de lettres et d’ar- -

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tistes énervés et fiévreux, en qui la recherche du nouveau, du bizarre est devenue un besoin. Ses parangons d'art sont d’abord Delacroix et Balzac, Delacroix surtout, encore qu'il dise préférer Balzac à Homère L’héroïsme de la vie moderne, écrit-il, en 1845, nous entoure - ct nous presse. — Nos sentiments vrais nous étouffent assez pour que nous les connaïssions... Celui-là sera le peintre, le - vrai peintre, qui saura ah à la vie actuelle son côté épique, et nous faire voir et comprendre, avec de la couleur : et du dessin, combien nous sommes grands et poétiques dans nos cravates et nos bottes vernies.

Il répète ses affirmations en 1846:

L'élément particulier de chaque beauté vient des passions et comme nous avons nos passions particulières, nous avons - notre beauté... La vie parisienne est féconde en sujets merveilleux. Son merveilleux nous enveloppe et nous abreuve comme l’atmosphère ; ; mais nous ne le voyons pas.

Ce sont là les principes, très sugsestifs, qui dirigent Baudelaire dans la revue qu’il fait des œuvres d’art de l’année, en 1845, 1846, 1855, 1859. Il se réclame volontiers de Stendhal qui ‘a légitimé le beau moderne. Son « beau moderre » à lui, il le retrouve dans Dela-

-s’exhale de toutes ses œuvres, la douleur humaine... On dirait qu’on assiste à la célébration de quelque mystère douloureux ». Dans les Femmes d'Alger, il croit sentir « je ne sais quel haut parfum de mauvais lieu qui nous guide assez vite vers les limbes insondés de la tristesse ». Ne dirait-on pas qu’il parle d’une série de gravures noires à encarter dans les Fleurs du mal ? On retrouverait ces goûts et ces sentiments dans

l'admiration profonde de Baudelaire pour Poe : il à

tant aimé son étrangeté, tant goûté sa tristesse intime que, souvent, il semble s'identifier avec lui. On pourrait citer aussi quelques passages d’une nouvelle, la Fan- farlo, publiée dès 1847, où paraît un jeune poète fait à

eroix : « une mélancolie singulière et opiniâtre qui

sa propre image, Samuel Cramer, qui écrit des Orfraies, des poèmes bizarres et tourmentés, et qui donne comme but à la poésie la peinture du vice, du malheur et des bizarreries de sa vie. Mais il est inutile d’insister sur cette esquisse, un peu caricaturale. Déjà, à cette époque, Baudelaire a écrit la plus grande partie de ses Fleurs du mal ; il sait bien qu'il à réalisé en poésie le miracle des tableaux de Delacroix, ct qu'il est, lui aussi, « le peintre de la vie moderne ».

2. Les « Fleurs du mal ». Les thèmes baudelairiens. — Les Fleurs du mal causèrent, au moment de leur apparition, en juillet 1857, un profond étonnement ; la réaction, surtout, fut vive ; et le procès qui aboutit à une condamnation de l’auteur, pour avoir publié six poésies qu'on se plut à considérer comme plus outrancières que les autres, n’en est que la forme offcielle.

Le gouvernement impérial, qui n'avait pas alors renoncé

à son droit de regard et de contrôle sur la littérature, condamnait cette tentative d’art, comme il donnait, . dans le même temps, un blâme au réalisme, à l’occasion de Mme Bovary. Ce procès et la condamnation des Fleurs du mal déterminèrent tout un mouvement de protestations ; pour mieux défendre Baudelaire, on chercha à le bien comprendre et à l'expliquer ; les Flewrs du mal furent, dès alors, présentées au publie avec la vraie lumière qui leur convenait. Victor Hugo, résumant en un mot ce que beaucoup pensaient, déclara magni-

fiquement que l’auteur venait de révéler un « frisson

nouveau ).

Ce « frisson », c'était celui que Baudelaire ressentait

en lui depuis quelque quinze ans. Pas de livre plus personnel que le sien.

Dans ce livre atroce, écrira-t-il plus tard, j’ai mis toute ma pensée, tout mon cœur, toute ma religion (travestie), toute

deg ter,

. ma haine. Il est vrai que j'écrirai le contraire, que je jurerai mes grands dieux que c’est un livre d’art pur, de singerie, de jonglerie ; ‘et je mentirai comme un arracheur de dents.

Les thèmes des Fleurs du mal, c’est en réalité les diverses attitudes intellectuelles du poète devant les

” spectacles que lui offre sa vie et devant les angoisses - de sa pensée. Toute son expérience du monde, un peu étroit et particulier, mais original et vivant, dont il fait partie, toute sa sensibilité maladive et exaspérée s’y

- sont traduites et réalisées en des images qui, au bout - d’un certain nombre d’années, apparaîtront comme un - nouveau canon de beauté, et aideront à modifier la

- sensibilité de plusieurs générations d’intellectuels.

La plus grande partie des poèmes des Æleuwrs du mal sont rassemblés sous le titre général de Spleen et Idéal. Ce titre dit clairement le conflit de l’'Ennui, — l’Ennui baudelairien, le plus « laid, plus méchant, plus immonde » de tous les vices,

(Quoiqu'il ne pousse ni grands gestes ni grands cris,

I1 ferait volontiers de la terre un débris

Et dans un bâillement avalerait le monde),

- le conflit de cet ennui avec tous les efforts, toutes les jouissances qui, nous élevant au-dessus de nousmêmes, permettent qu’on lui échappe. L’Idéal, ce sont les aspirations, plus ou moins vagues, de l’âme evers l’au delà, le goût de la religion, soit qu’elle laisse entrevoir, au loin, une porte de salut, soit plutôt qu’elle donne au vice lé ragoût d’être un péché ; — c’est le charme des visions exotiques, « l'invitation au voyage » qui fait rêver d’un port, de navires tout gréés et balancés -par la houle, de pays de lumière, « là-bas », où l'amour est plus voluptueux, où les désirs, si grands ME soient, peuvent être assouvis. L’Idéal, c’est aussi l'amour, quelque chose de puissant et de terrible, « un cheval euragé qui dévore son maître, un démon aux yeux = MaAnTINO : Parnasse et Symbolisme. 7

cernés par la débauche et l’insomnie, traînant comme un spectre ou un galérien des chaînes bruyantes à ses chevilles, et secouant d’une main une fiole de poison, et de l’autre le poignard sanglant du crime » ; l'amour, surtout celui du « débauché pauvre » pour « l’antique catin », triomphe du Spleen, car il apporte des sensations âcres et brutales, maïs il consume l’amant, ül le tue.

L’Idéal, c’est encore le goût de la mort, l'attrait des « paradis artificiels », le vin, l’opium, qui exaltent l'individu et lui donnent l’illusoire joie de vivre ou bien celle de s’anéantir ; c’est aussi, par moments, la révolte : révolte contre la société, anathème contre la religion, une espèce de « satanisme » qui va jusqu'à donner envie de tenter le crime, pour « broder de plaisants dessins le canevas banal de nôs piteux destins » ; c’est un esprit de« perversité », qui fait aimer et rechercher la souffrance en soi et chez les autres. L’Idéal, c’est enfin et surtout le « vice » ; « les vices de l’homme, si pleins d'horreur qu’on les suppose, contiennent la preuve de son goût de l'infini; seulement c’est un goût qui se trompe souvent de route »; sur ces mauvaises routes seulement on peut cueillir les belles « fleurs du mal », dont le parfum est l’antidote le plus sûr du Spleen ; mais ce parfum est vénéneux et il empoisonne.

Dès 1846, Baudelaire rêvait d’un « musée de l'amour »

où tout aurait sa place, depuis la tendresse inappliquée de sainte Thérèse jusqu'aux débauches sérieuses des siècles ennuyés..… Le génie sanctifie toutes ces choses et si ces sujets étaient traités avée le soin et le recueillement nécessaires, ils ne seraient point souillés par cette vbscénité révoltante, qui est plutôt une fanfaronnade qu’une vérité.

LA Lesbos, Les Femmes damnées, Une martyre, A celle

qui est trop gaie, d’autres pièces encore sont des tableaux |

de ce musée de l’amour ; ils disent les égarements des

sens et de l'esprit, qui sont pour l’homme « moderné »

une perpétuelle tentation, car il pense que peut-être

ils vont lui apporter le calme, peut-être ils apaiseront ce « goût d’infini » dont le Spleen n’est que le symptôme extérieur.

A côté de ces images, que Baudelaire fait quelque- fois très pittoresques, — mais point du tout, comme le croyait Champfleury, par goût vrai de réalisme, — sont appendus des «tableaux parisiens », des visions de la rue et de la ville-:

Le cœur content, je suis monté sur la montagne

D'où l’on peut contempler la ville en son ampleur, Hôpital, lupanars, purgatoire, enfer, bagne,

Où toute énormité fleurit comme une fleur.

Je voulais m’enivrer de l'énorme catin

Dont le charme infernal me rajeunit sans cesse. Que tu dormes encor dans les draps du matin,

Lourde, obscure, enrhumée, ou que tu te pavanes Dans les voiles du soir, passementés d'or fin,

e Je t'aime, 6 capitale infâme ! Courtisanes Et bandits, tels souvent vous offrez des plaisirs Que ne comprennent pas les vulgaires profanes.

C’est sa vision intérieure, son angoisse et ses espérances de bonheur que le poète projette Sur la ville ;

- il y cherche le malheur et la souffrance, le érime et le Fe

vice, tout ce qui est analogue à son Spleen, et tout ce qui peut lui permettre de lutter contre lui. Il ne connaît

que le Paris des faubourgs, des brouillards et des pluies, des hôpitaux et des maisons closes ; il voit passer les fous, les mendiants, les aveugles, les « petites vieilles », toutes les images grotesques ou douloureuses du malheur, toutes les silhouettes amusantes ou excitantes du crime et du vice. Les Petits poèmes en prose viennent ici com-

pléter les Fleurs du mal, comme un cahier d’ébauches écrites en une prose très rythmée, mais beaucoup moins stylisées, et restées loin encore de la transfguration poétique.

Ames « modernes », inquiètes eb passionnées ; vices « modernes », aigus et raffinés ; villes « modernes », agitées et douloureuses... tout cela constitue bien « l’héroïsme de la-vie moderne », tel que Baudelaire l’avait si vivement senti et compris depuis longtemps dans Balzac et dans Delacroix. Son grand souci est de traduire ces spectacles, comme il les à vus où vécus, profondément, nerveusement, avec des sens exacerbés, un regard qui fouille dans les yeux, une exaltation du cerveau qui rend toutes les sensations « plus retentissantes,.… où les sons tintent musicalement, où les couleurs parlent, où les parfums racontent des mondes d'idées ».k« L'idée », en effet, n’est jamais absente des Fleurs du mal ; il n’y a guère de livres qui soient plus philosophiquement pensés, au sens large du mot ; mais l’idée ne cherche que bien rarement à s’abstraire ; elle arrive portée par la sensation, et encore enveloppée en elle. C’est bien Ià le « frisson » dont parlait Victor Hugo ; il est tantôt voluptueux et tantôt douloureux, mais si fort toujours qu’il se communique aisément, et recrée chez le lecteur les images, les sensations et les pensées qui l’ont provoqué chez l’auteur. La puissance de la poésie de Baudelaire est, au vrai sens du mot, une force de suggestion.

8. L’esthétique baudelairienne. — Rien de commun entre les thèmes baudelairiens et ceux que préférait

le Parnasse : une expression de la réalité extérieure ou :

intime qui semble directe, du moins point d’obligatoire stylisation à l’antique ou à l’hindoue, point d’attitude hautaine, ni de visage de penseur qui connaît sa force

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