‹ Parnasse et Symbolisme (1850-190) 2e EditionChapitre 23 sur 51 · FAR · texte numérisé non relu

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et la ménage ; une pensée trouble, inquiète, une sen-

L« sensualité » sans cesse frémissante, qui ne cherche dans les somptuosités de l’expression que des motifs complémentaires de jouissance... On était bien loin de l'esprit du Parnasse ; mais, en s’en tenant à la lettre de la doctrine, on ne voyait plus cette grande contradiction, et, de fait, il y eut souvent toutes les apparences d’une entente. Sur quelques points, d’ailleurs, Baude-

bilité romantique et tenait les « élégiaques » pour des

l'indépendance absolue à l’égard de la morale. Le Parnasse, lui, reconnaissait les droits de la fantaisie | du poète. Bien qu’il préférât certains thèmes et certains ‘: sujets, il n’en faisait point une obligation ; toute matière, / revêtue de la beauté de la Forme qui lui était propre, devenait une Idée, un symbole et recevait la dignité ao art nécessaire. Quelques lecteurs, vers 1860, eurent l'impression que les Fleurs du mal étaient une des manifestations les plus typiques de l’École de l'Art. Baudelaire, d’ailleurs, au lendemain de leur publication, chercha, pour répondre aux critiques qui s'étaient élevées contre lui, à bien définir sa propre esthétique ; et, soit qu’il fût influencé par les mots et les idées à la mode, soit que ce fût là sa pensée intime

Je sais, écrivait-il en vue d’une deuxième édition des Fleurs du mal, que l'amant passionné du beau style s’expose à la haine des multitudes ; maïs aucun respect humain, aucune fausse pudeur, aucune coalition, aucun suffrage universel ne me contraindront à parler le patois incomparable de ce siècle ni à confondre l’ericre avec la vertu.

Des poètes illustres s'étaient partagé depuis longtemps les provinces les plus fleuries du domaine poétique. Il m’a paru

sibilité, pu plutôt, car ce mot prête à l’équivoque, une :

laire était d'accord avec ses amis ; il méprisait la sensi- |

« canailles » ; il détestait « le progrès », les affirmations H de l'éthique officielle, il ignoraiït la politique, il disait |

il parla tout de suite de « Beauté » et d’« Art pur» :

plaisant et d'autant plus agréable que la-tâche était plus dtffis cile, d'extraire la beauté du mal. Ce livre,essentiellement inutile et absolument innocent n’a pas été fait dans un autre but que de me divertir et d'exercer mon goût passionné de l’obstacle,

Quelques-uns m'ont dit que ces poésies pouvaient faire du mal ; je ne m'en suis pas réjoui. D’autres, de bonnes âmes, ; qu’elles pouvaient faire du bien; et cela ne m'a pas affligé, : La crainte des uns et l’espérance des autres m'ont également étonné, et m'ont servi à me prouver une fois de plus que ce siècle avait désappris toutes les notions classiques relatives : =. à la littérature.

Th. Gautier et Th. de Banville eussent pu signer ces déclarations, mais c’est justement ce qui doit nous les = faire tenir pour un peu suspectes. Ces propos sentent l’apologie : Baudelaire, pour se blanchir aux yeux du grand public, fait appel à des sentiments et à des idées sur l’art qui commençaient à avoir cours. Maïs sa vraie pensée n’est point là ; il ne se croit point si «innocent » ; il ne se juge pas un « pur artiste », heureux de triompher de la difficulté ; il sait qu’il y a, dans l’« art moderne » et dans son art à lui, une tendance « essen-

(, tiellement démoniaque » : le goût de la révolte et de la [« perversité », jaillies hors d’un désespoir que rien n’a | pu calmer. C’est dans ses journaux intimes qu'il faut chercher la véritable esthétique baudelairienne. A

\ /nouveau, nous nous trouvons très loin du Parnasse

et de l’École de l'Art.

J'ai trouvé la définition du Beau, de mon Beau.

C’est quelque chose d’ardent et de triste... Une tête séduisante et belle, une tête de femme veux-je dire, c'est une tête qui fait rêver à la fois, mais d’une manière confuse, de volupté et de tristesse ; qui comporte une idée de mélancolie, de lassitude, même de satiété, — soit une idée contraire, c’est-à-dire une ardeur, un désir de vivre, associés avee une amertume refluante, comme venant de privation ou de désespérance. Le mystère, le regret sont aussi des caractères du Beau.

Une belle tête d'homme... contiendra aussi quelque chose d'ardent et de triste, des besoins spirituels; des ambitions ténébreusement refoulées, l’idée d’une puissance grondante et sans

emploi, quelquefois l’idée d’une insensibilité vengeresse... le mystère, eb enfin (pour que j'aie le courage d’ayouer jusqu’à quel point je me sens moderne en esthétique),.le malheur: Je ne prétends pas que la Joie ne puisse pas s'associer avec la Beauté, mais je dis que la Joie est un des ornements les plus vulgaires, tandis que la Mélancolie en est, pour aïnsi dire, l’illustre compagne, à ce point que je ne conçois guère (mon cerveau serait-il un miroir ensorcelé ?) un type de Beauté où il n°y ait du Malheur. Appuyé sur — d’autres diraient : obsédé par — ces idées, on conçoit qu’il me serait difficile de ne pas conclure que le plus parfait type de Beauté virile est Satan — à la manière de Milton.

Toutes les complications de la rêverie baudelairienne et des imaginations du poète sont là, parfaitement définies, avec l'explication de leur pouvoir d’évoquer. Jamais encore on n’avait apporté dans des poèmes de tels complexes de sensations et d'idées ! L’esthétique de Th. Gautier se préoccupait surtout de plaire aux yeux;

celle de Leconte de Lisle, plus ambitieuse, voulait satisfaire à la fois un idéal de beauté plastique et de pensée philosophique ; cellé de Baudelaire dédaigne tous les \

efforts de l’homme pour se plaire à autre chose qu’à |

lui-même, et pour seulpter des images ou des idées en | statues assez belles pour. qu’on les adore ; elle invite, | au contraire, à remuer le tréfonds de l’âme humaine,

l'âme de l’homme d’aujourd’hui, l’homme civilisé des

grandes capitales, et à en faire surgir tout ce que

l’on tenait caché, par pudeur ou par peur. Il y à dans. ce tréfonds une telle force de passions, de désir et de

tristesse, une telle volonté de l’homme d’« être toujours

ivre... de vin, de poésie ou de vertu..…., pour ne pas

- sentir l’horrible fardeau du temps », qu'il est vraiment

assez oiseux de se démander si sa révélation apporte

une nouvelle forme de la Beauté.

4, L'art et l'influence de Baudelaire. — Dix ans après les Fleurs du mal, Baudelaire commença à être connu

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et à exercer une certaine influence. Leconte de Lisle, en 1864, parla de son œuvre avec une déférence qui ne lui était point habituelle. En 1865, dans'une belle étude donnée au journal > Art, Verlaine, qui comprenait

mieux cette œuvre parce qu'il la sentait, en définit le

caractère moderne et fiévreux. Sainte-Beuve, qui venait de lire cet article, écrivit (janvier 1866) à Baudelaire, qui était alors en Belgique : « Si vous étiez ici, vous deviendriez, bon gré mal gré, une autorité, un oracle, un poète-consultant. » Il était tout cela déjà, mais pour un très petit nombre de poètes. Aux environs de 1870, | son exemple commence à créer un mouvement de déri- | vation dans le Parnasse. Ce courant, peu à peu, s’en- || flera, et, quinze ans après, il se trouvera tout naturel- | lement mêlé au courant du symbolisme, qu’il a d’ailleurs alimenté par une incessante et souterraine infiltration. Tout s’est passé comme si cette influence s'était avancée en deux étapes. On fut d’abord plus sensible aux procédés d’art de Baudelaire ; ensuite on comprit mieux son génie intime, l’âme même de sa poésie. La métrique et la prosodie baudelairiennes ont été tout de suite très admirées. Son vers,

poli, treillis d’un pur métal, Savamment constellé de rimes de cristal,

a eu de bonne heure des imitateurs. « Le vers de Bau-

delaire, écrit Th. Gautier, — et il le décrit fort bien, — qui accepte les principales améliorations -ou réformes romantiques, telles que la rime riche, la mobilité facultative de la césure, le rejet, l’enjambement, l'emploi du mot propre ou technique, le rythme ferme et plein, la coulée d’un seul jet du grand alexandrin, tout le savant mécanisme de prosodie et de coupe dans la stance et la strophe, a cependant son architectonique parti-

culière, ses formules individuelles, ses secrets de métier,

son tour de main, si l’on peut s’exprimer ainsi. » Th.

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