‹ Parnasse et Symbolisme (1850-190) 2e EditionChapitre 24 sur 51 · FEU · texte numérisé non relu

FEU

Gautier signale eomme caractéristiques les plus notables

Le goût des rimes entrecroisées, la fréquence des sonnets . « libertins », les stances «aux bruissements mono-

tones » avec des « ritournelles », l’usage fréquent des ‘« mots polysyllabiques ».

C’est sur les effets musicaux qu'il faudrait surtout insister, car le vers de Baudelaire est souvent de facture classique, la phrase parfois assez prosaïque ; la langue a des incertitudes ; la composition, très simple, très claire, donne, par moments, une impression de majesté un peu lourde. Le rythme de la stance, au contraire, la musique secrète des mots permettent au poète des effets très savants. Il avait d’ailleurs de grandes ambitions rythmiques.

La poésie, écrivait-il, touche à la musique par une prosodie.…. mystérieuse et inconnue... Tout poète qui ne sait pas au juste

combien chaque mot comporte de rimes est incapable d’ex-

primer une idée quelconque. La phrase poétique peut imiter (et par là elle touche à l’art musical...) la ligne horizontale -et la ligne droite ascendante, la ligne droite descendante... (Elle peut) exprimer toute sensation de suavité ou d’amertume, de béatitude ou d’horreur,-par l’accouplement de tel substantif ‘avec tel adjectif, analogue ou contraire.

Baudelaire allait jusqu’à rêver quelquefois, avec \ Poe, de pièces où ce serait l’obsession d’une musique | intérieure répétant un ou deux sons, qui aurait créé |

les mots harmoniques, puis les idées, puis le thème du.-

poème, faisant naître, au sens exact du mot, l’idée de la « forme ». Ses vers, et aussi ses « petits poèmes en

— prose », rythmés pour s’accommoder aux « ondulations

de la rêverie », sont tout pleins de ces soucis musicaux, Ni l'École de l'Art, ni le Parnasse n’avaient poussé aussi loin leur désir de donner au vers la puissance d’expression de tous les arts voisins.

Cette musique et l’ingénieux agencement des strophes et des rimes ont sans doute beaucoup contribué à donner

‘au vers de Baudelaire son pouvoir de suggestion ; mais

les comparaisons qu’aime le poète sont d’un effet plus

immédiat encore. Ce ne sont pas seulement des images plastiques, somptueuses et qui amusent un moment le

regard ; elles ne sont pas figées et immobiles dans leur beauté. Lumineuses, mais indéeises et flottantes, elles ouvrent la porte du rêve et jettent dans la sensibilité du lecteur une impression qui peut aller s’élargissant en de grändes ondes :

— Ma jeunesse ne fut qu’un ténébreux orage Traversé çà et là par de brillants soleils.

— J'ai longtemps habité sous de vastes portiques Que les soleils marins teintaient de mille feux.

. — Quand tu vas, balayant l’air de ta jupe large, Tu fais l’effet d’un beau vaisseau qui prend le large.

— Mon cœur est un palais flétri par la cohue... . — Je suis un cimetière abhorré de la lune.

.— Je suis comme le roi d’un pays pluvieux... — O mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l'ancre !

— La nature est un temple où de vivants piliers Laissent parfois sortir de confuses paroles.

Ces mots, ces images, qui apparaissent si souvent et si soudainement, agissent comme « une espèce de sor-

cellerie évocatoire ». Ils créent — et c’est le pouvoir .

suprême que Baudelaire voulait conférer à l’art « suivant la conception moderne » — « une magie suggestive contenant à la fois l’objet et le sujet, le monde extérieur à l'artiste et l’artiste lui-même ». « Rythme, par-

fum, lueur », tout concourt, en ces instants de parfaite.

évocation, à l’apparition de la Beauté ; le poète perçoit

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les infinies « correspondances » de la Nature, ses symboles, où « se répondent les parfums, les couleurs et les

sons », et ses images créent un moment l'illusion que

ces symboles puissent devenir familiers et clairs. Vers 1880, on devint sensible, non plus seulement

à l’art de Baudelaire, mais aussi à sa pensée : le pouvoir.

de suggestion de son œuvre s’accrut encore (1). Huysmans donna à des Esseintes (4 rebours, 1884) « une admiration sans bornes » pour Baudelaire, qui lui paraît avoir fixé les « états morbides les plus fuyants, les plus tremblés, des esprits épuisés et des âmes tristes ». Dans le même temps, Bourget (Æssais de psychologie, 1883) retrouvait dans Baudelaire l'expression la plus parfaite des angoisses métaphysiques contemporaines. Alors les Fleurs du mal apparurent comme le livre de choix des « décadents » ; on les préféra à tous les livrea du Parnasse, comme une l'expression des révoltes de la pensée et du sentiment qui lançaient la jeune génération contre les croyances et les images de la génération qui l’avait précédée. Le prestige de Baudelaire devint si grand qu'il tendit à effacer celui de tous les autres poètes du x1x®° siècle ; même après le déclin du symbolisme, sa gloire ne décrut point ; aujourd’hui son nom, dans quelques milieux de gens de lettres, est tenu comme sacré ; on n’y admet pas sans colère la moindre réserve sur son génie ; on proteste violemment même contre les expressions d’une insuffisante admiration,

NOTES COMPLÉMENTAIRES

I. BAUDELAIRE. — Charles Baudelaire est né à Paris le 9 avril 1821 ; son père avait alors soixante et un ans, Sa mère, devenue veuve, en 1827, épousa, en 1828, le colonel Aupick ; l’enfant le détesta, et ces sentiments de haïne et de contrainte

- (1) Voir page 109 : Quelques poètes d'inspiration baudelairienne.

- ont fortement agi sur lui pendant sa période de formation. Il fait ses études au collège de Lyon (1832-1836), puis au lycée Louis-le-Grand (1836-1839). Il veut se faire homme de lettres ; sa famille s’y oppose ; le dissentiment ancien éclate, plus grave que jamais ; on embarque le jeune homme pour un voyage CE forcé, qui doit le mener aux Indes ; il ne va pas plus loin que l’île Maurice et l’île de la Réunion, et revient à Paris (mai 1841février 1842). Ce voyage laisse à Baudelaire le goût des visions exotiques. Pendant les premières années qui suivent sa majorité, il mange un petit capital et peut se croire riche ; mais, très vite, et jusqu’à la fin de sa vie, il se trouve sans grandes ressources, quelquefois vraiment dans la misère. Il fréquente les milieux de la bohème littéraire et artistique de l’époque.

A partir de 1841, il écrit peu à peu les poèmes qui composeront les Fleurs du mal. En 1845, il publie le Salon de 1845, $ et, l’année suivante, le Salon de 1846, qu’il signe Baudelaire- Dufays (Dufays était le nom de sa mère). En 1848, il s’enthousiasme, assez bizarrement, pour la Révolution ; et, pendant quelques semaines, il est un journaliste fort violent. De 1858 à 1865, il publie une traduction des Contes fantastiques de Poe,

qu’il avait découverts quelques années auparavant. ;

Le 11 juillet 1857, paraissent les Fleurs du mal (101 pièces). Baudelaire, poursuivi pour outrage à la morale publique, est condamné le 20 août 1857 à 300 francs d'amende, réduits, | par la suite, à 50 francs, grâce à une démarche de l’Impératrice qu'avait fait solliciter le poète. Le jugement avait visé

\ six pièces, qui furent enlevées à coups de ciseaux dans les exemplaires restant en magasin, et ne figurèrent pas dans les éditions ultérieures (en 1861: 127 pièces, 82 nouvelles ; en 1868 : 152 pièces, dont 25 ajoutées assez arbitrairement). Les pièces condamnées parurent, en 1866, dans les Épaves. Le texte intégral des Fleurs du mal a été donné en 1911 (les Maî- à tres du livre), en 1917 (éd. Van Bever, J. Madeleine, etc.) et plusieurs fois depuis. À

Baudelaire publie, en 1860, ses Paradis artificiels ; en 1861,° Richard Wagner et Tannhüuser ; il fait paraître dans plusieurs revues ses Petits poèmes en prose. A la fin de 1861, il esquisse une candidature à l’Académie française. D’avril 1864 à juillet 1866, il habite à Bruxelles, où il tombe gravement malade; on le ramène à Paris, aphasique et paralytique. Il y meurt

le 31 août 1867. SR

Les Œuvres complètes (1868-1870) comprennent 7 vol. : I. Les Fleurs du mal; — II. Curiosités esthétiques ; — III. L'Art romantique (les vol. II et III contiennent les ouvrages

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