‹ Parnasse et Symbolisme (1850-190) 2e EditionChapitre 42 sur 51 · Albert Samain et Charles Guérin. — Albert Sa · texte numérisé non relu

Albert Samain et Charles Guérin. — Albert Sa

main ét Charles Guérin ne furent guère sensibles à la contagion du symbolisme ; facilement on pourrait hésiter à les inscrire dans une histoire de la poésie symboliste. N’ont-ils pas, presque en commençant, donné de leurs vers à la Revue des Deux Mondes ? Et pourtant, on a pu reprocher récemment à Albert Samain (1) d’avoir « mis le Symbolisme à la portée des pharmaciens et des petites bourgeoises de sous-préfecture »! Si l’on prend les mots dans une rigueur de sens qu’ils n’ont eue qu’un très court moment, Albert Samain fut un « décadent » plutôt qu’un « symboliste ». Le Jardin de l’Intante à rendu assez populaire une poésie mièvre, alanguie, indécise, triste : l’Art, tel que le poète le conçoit, D'un séraphique archet de diamant et d’or,

Triste, laisse tomber des notes en étoiles, Et suscite l’immense extase d’une mort.

Un même motif revient sans cesse : le souhait de sensations si affaiblies, si ténues qu’on ne soit pas bien certain que la vie continue. Des images et des mots se répètent : la voix est un sanglot qui meurt; l’âme se gonfle de soupirs, le rêve ne veut pas se définir ; la pensée a le « vouloir de se taire » :

J'adore l’'indécis, les sons, les couleurs frêles, Et ce qui tremble, ondule et frissonne et chatoie :

Les cheveux et les yeux, l’eau, les feuilles, la soie, Et la spiritualité des formes grêles.

Le vers cherche à donner la sensation de cette fluidité, de cette inconsistance des thèmes :

Je rêve de vers doux et d’intimes ramages,

De vérs à frôler l’âme, ainsi que des plumages... De vers silencieux, et sans rythme et sans trame, Où la rime sans bruit glisse comme une rame,

(1) Voir page 196 : Notes complémentaires.

St UE

De vers d’une ancienne étoffe exténuée, Impalpable comme le son et la nuée….

et la litanie de ces « déliquescences » se prolonge, quelque temps encore, par des images qui, toutes, disent une langueur morbide et un parfum câlin.

Albert Samain use de symboles : ils sont élémentaires, très nets : de belles claires images, de grandes métaphores continuées : l'âme est une infante, triste et hautaine, qui se promène dans un vieux parc... Ces langueurs et ces symboles devaient être, chez le poète, un goût un peu artificiel, car dans les recueils qui ont suivi le premier dominent d’autres inspirations toutes différentes, et surtout le plaisir de dessiner, comme « aux flancs d’un vase », de belles images antiques, qui font souvent songer à un Chénier mignard et sentimental. Le vers de Samain, qui était resté très traditionnel, en dépit de quelques légères libertés, se trouve tout à fait à l’aise avec ces sujets classiques.

Charles Guérin (1), peut-être parce qu'il était plus jeune d’une quinzaine d’années, et qu’il débuta plus tard, à la belle heure du symbolisme, s’estima un vrai « décadent », prodigua les images nouvelles, multiplia les assonances, aima les néologismes à la mode: ses premiers recueils sont de tendance assez verslibriste. - Mais vite il se reprit ; le prestige d’Heredia, à qui il dédia son Semeur de cendres (1901), agit très fortement sur lui, comme sur H. de Régnier et Albert Samain. En 1904, il réédite et refond son Cœur solitaire, paru six ans avant ; et il efface bien des mots et des images qui portaient trop, dans leur ajustement, la date d’une mode symboliste un peu vieillie ; il refait ses vers selon le rythme traditionnel ; il écrit des sonnets ; il évoque des

souvenirs mythologiques. Lui aussi, il se mettait en -

marche vers le classicisme ; il voulait être très simple,

(1) Voir page 196 : Notes complémentaires

très clair et fixer, sous forme arrêtée, des sentiments . généraux sur la vie ou des pensées pieuses. Quelquefois, .- il regrettait de s’être obligé à ce dessein classique :

Et quelquefois, au contact dur De mes strophes trop ordonnées, Je souffre d’un regret obscur Pour l’art de mes autres années,

J’étais libre alors du souci D’atteindre à la forme parfaite :

Pourquoi ne suis-je pas ainsi Resté naïvement poète ? (1)

4. Francis Jammes. — Un peu après 1890, un jeune poète, qui vivait très loin de Paris, dans une ville minuscule de province, reçut la nouvelle que ses confrères de la capitale avaient décidément mis en pièces le vers romantique. La nouvelle dut être agréable à Francis Jammes (2), car elle l’encourageait à traduire, sans la moindre contrainte de style ou de métrique, en des lignes disposées comme des vers, les spectacles habituels de

- son existence et ses méditations sur ces spectacles. Sa vie devait ressembler à celle d’un de ses héros, gentilhomme campagnard :

Il s’occupe des travaux de la terre.

I1 nettoie son fusil et couche avec sa bonne, L'existence lui est douce, calme et bonne...

72 Il vit ainsi doucement, sans savoir pourquoi 3 ; F0 ‘Il est né un jour. Un autre il mourra.

Il vivait pour jouir de l’éclat et du parfum des fleurs, des chants des oiseaux, de la clarté du ciel, des promenades dans la campagne, des rencontres de simples et gracieuses jeunes filles, des faciles amours que le village

FI

FPS:

- (4) Voir page 197 : P. Quirrarp et P. Louys. (2) Voir page 197 : Notes complémentaires,

lui offrait. C’est tout cela qu’il mit dans ses poèmes, sans le moindre apprêt ; l’exquis s’y rencontre avec le vulgaire ou l’insignifiant; le sentimentalisme avec

l'humour ; la caricature avec l’image d’Epinal ; les vers

faux avec les vers très réguliers. | Jammes fit de cette absolue simplicité un système ;

en 1897, il s’amusa à l’appeler le jammisme, qui se rédui-

sait à cette formule très brève : « Toutes choses sont bonnes à décrire, lorsqu'elles sont naturelles » ; il n°y a pas à distinguer «la vie d’avec l’art ». De fait, les recueils successifs de Jammes prirent pour sujets : le pauvre pion « doux et sale », qui «a mal aux yeux » et un bras paralysé, les petits ânes qui trottent sur les routes, le petit veau qu’on va égorger, les menus événements de la maison et de la rue du village, les cancans de la petite ville... Cela tourne parfois à la nouvelle naturaliste ou à la pièce genre « Théâtre Libre ». Mais, à côté, on peut lire des poèmes selon la mode symboliste où tout a une âme et parle, bêtes, choses et gens ; — d’exquises évocations de jeunes filles anciennes, « qui avaient des noms rococo, des noms de livres de distribution des prix », de jolies et charmantes créoles : Clara d’Ellébeuse, Almaïde d’Étremont, Sylvie Laboulaye. De « vieillottes romances se traînent » alors, « comme un soleil mourant», dans la voix du poète; —- un peu plus loin

s'offrent des élégies, parfois très sensuelles, maïs d’une ©

sensualité fraîche, sans la moindre complication.

Aux approches de la quarantaine, F. Jammes, qui jusque là n’avait pas été bien sûr de l’existence de Dieu, se découvrit très catholique. Ses lignes rythmiques aevinrent des prières ; elles devinrent même des vers, bientôt ; le vers libre à quelque chose d’hérétique, et n’est généralement pas reçu, pour s'adresser à Dieu ! C'était là un double retour à la tradition ; le poète l’a fixé en un « bref, mais sûr art poétique »+

Ca STAND NRA * £ æ D ae E

C’est ainsi que le vers dont j’use est bien classique, Dégagé seulement par la seule logique...

Le vers libre ne nous fit pas très bien sentir

Où la strophe s’en vient commencer et finir...

Francis Jammes revient alors à la rime, à la règle de: Palternance des rimes ; il ne se permet plus que très peu des libertés rythmiques du jour. Son vers, d’une monotonie voulue, s'emploie, comme autrefois, à décrire la vie du poète à la campagne ; maïs sa foi transfigure sa vie ; une imagination douce, tendre et pieuse transforme la réalité ; celle-ci semble n’offrir plus aucun événement notable, mais seulement des occasions pour l’âme

de s'élever vers Dieu. F. Jammes déclare que ceux qui

n'aiment point ses vers sont bien près d’être corrompus ! Une telle ingénuité de foi, une telle simplicité de moyens d'expression désarment la critique. Il y a d’ailleurs là un certain charme ; une partie du public l’a senti assez vivement à l’heure où l’on était lassé de la mystique, de

- la métaphysique et de la métrique symbolistes.

- 5. Verhaeren. — L'évolution de Verhaeren (1) fut plus longue, plus complexe, et son « classicisme » final beaucoup moins conforme à la tradition. Aussi bien revenait-1il de plus loin ; et comme il vivait hors de Paris, il fut moins immédiatement que d’autres sensible aux caprices de la mode parisienne. Quand il commença à écrire, la jeunesse littéraire belge était naturaliste avec fougue. Ses premiers vers, les Flamandes (1883), sont des contes ou des descriptions, très réalistes, qui font songer à Maupassant ; des paysages nets et étincelants de soleil, des spectacles de la campagne flamande. Tout y dit la puissance de l'instinct : les garçons se battent, ou se soûlent, ou Se précipitent violemment sur les « garces » et les « gouges » : c’est une kermesse universelle

(1) Voir page 197 : Notes complémentaires,

emportée dans un mouvement violent. La phrase du poète est robuste, son vers solidement construit, son rythme très parnassien. On avait affaire à un homme sanguin, amoureux de la vie et qui aimait à l’exalter, à en exagérer le tumulte, plutôt que de la mépriser ou de l’embrumer, comme faisaient les symbolistes.

En 1887, pourtant, Verhaeren se révéla « décadent » ». Les Soirs, dédiés à Rodenbach, offrent des paysages tristes, des méditations où le poète dit son dégoût du «journalier mirage » ; il blasphème et rêve de mourir. Les Débâcles et les Bords de la route sont de la même inspiration : Verhaeren cherche à s’affadir, à s’alanguir, Il se peut bien qu'il y ait eu alors, dans sa vie, une crise maladive ; maïs sa santé et sa robustesse naturelles étaient si anachroniques, vers 1890, qu'il fallait bien qu’il les dissimulât, en attendant qu’un nouveau changement de la mode poétique lui permît de reprendre sa silhouette naturelle. En même temps, il s’essayait à assouplir son vers trop solidement forgé et à en rendre le rythme inégal et incertain, selon la manière de Verlaine. Bientôt la « Décadence » le conduisit au symbolisme et le symbolisme au vers libre.

Contre cet envoûtement, il se défendait, par une révolte instinctive. Il bourrait ses livres de symboles ; mais ces Symboles sont clairs et simples ; ses poèmes en -vers libres ont des parties très exactement rythmées et rimées, Surtout, il se lassait de son impressionnisme factice, de cette recherche volontaire de l’ hallucination à laquelle il s’était obligé deux ou trois ans durant ; il revenait à ses tableaux réalistes, par où il avait débuté, et qui lui permettaient de lâcher sa fougue intérieure :

1 ver rent dragon las dntiéià pa

de ais

qd ar LA fe de

RME Lt dou nu

RCA

RM

L’ardeur de l’univers

Me rajeunit et me pénètre.

Que m'importe d’avoir souffert,

D'’avoir raclé mon cœur avec la chaîne = — Qui vient et va — de la douleur humaine ?

Que m'importe ! — je sens Mon corps renouvelé vibrer de joie entière D'être trempé, vibrant et sain, Dans ce brassin De formidable et sauvage matière.

- Il s’offrait à toutes les fortes impressions qui mon-

{aient de la terre de son pays ; un vague panthéisme lui faisait croire que toutes les « forces tumultueuses » de l'univers et de l'humanité entraient en lui ; il ne « distinguait plus le monde de lui-même ». Il voyait les - « villages illusoires », les « campagnes hallucinées »

la « ville tentaculaire ». Tout, dans la campagne, lui - parlait de mort, d'abandon ; tout, dans la ville, annon- - çait le triomphe d’une grande foi moderne, la religion de l'effort, le culte de l'énergie.

Dès lors, il s’employa à exalter la cité moderne, les grandes villes à usines ; ets’ilse plaisaità évoquerle passé, c'était pour faire réapparaître les heures où la volonté, la force, la brutalité des ancêtres s'étaient manifestées splendidement. Les révoltes, les émeutes, les conquêtes, voilà le passé qu’aime Verhaeren. Et, pour le présent, ilse plaît à montrer les trains, lancés à toute vitesse, qui trouent la nuit et qui ceinturent le monde ; les usines

sement de leur incendie intérieur ; les maisons de ban-

sion des navires qui entrent et qui sortent, et la dure activité des débardeurs; l’or qui conquiert le monde ; la science qui détruit la foi et prépare la religion de l’hu- - manité ; les idées sociales qui enflamment le peuple et le - soulèvent; toutes les manifestations de « la vie élargie » : : - Ja « force sainte », « la lutte avide et la fièvre féconde », 4 ‘SR C’est l’angoisse, c’est la fureur, A . C’est la rage contre l'erreur, 4 C’est la fièvre qui sont la vie...

MARTINO : Parnasse et Symbolisme, 13

dépeuplées de leurs habitants qu’attire, de l’horizon;

avec leurs fenêtres toutes rouges dans le soir et le bruis-

que agitées et bourdonnantes ; les ports, avec la ‘confu-

(Re

J'aime la violente et terrible atmosphère Où tout esprit se meut, en notre temps, sur terre, Et les essais et les combats et les labeurs.

Les Visages de la vie, les Forces tumultueuses, Toute la Flandre, la Multiple splendeur, les Rythmes souverains, les Flammes hautes, tels sont les titres des recueils qui ont succédé aux Soirs, aux Débâcles, aux Flambeaux noirs. Les images du poète sont ardentes et prennent souvent l’aspect de flamboyantes hallucinations ; son expression est passionnée et magnifique. Le vers, très assoupli par les techniques nouvelles, est maintenant un instrument dont le poète fait ce qu'il veut, bon pour les descriptions exactes ou pour les moments d'ivresse lyrique.

Les derniers recueils témoignent que Verhaeren com. mençait à se lasser de ce vers libre, trop souple ; il x introduisait.de fortes mesures dominantes ; il marquaiït très fortement la rime, en rimant, bien entendu, pour l'oreille et non pour les yeux ; la phrase et le vers prenaient un pas plus sage. Les Blés mouvants (1912) montrent que cette sagesse « classique » atteignait l’inspiration elle-même. Le poète revient aux spectacles des — campagnes de Flandre ; il ne les voit plus « hallucinées », 1 comme autrefois, ni même désertées ; il a relu Théocrite 3 et Virgile, et sa vision des choses rustiques s’est apaisée ; … il chante de jolies chansons de village, les regrets des bons vieux paysans, l'amour du cultivateur pour sa terre, l’idylle aux champs. Ce sont encore, tout cela, des « forces », mais des forces « souveraines », point çtumultueuses ». Il est probable d’ailleurs que les poèmes … { que Verhaeren a consacrés aux énergies modernes, sous : 4 | leurs formes les plus véhémentes, sont ceux: qui résiste. … ! ront le plus longtemps à l'oubli, car ils portent, très | forte, l'empreinte d’un tempérament vigoureux et original. C’est du moins ce qu’il espérait lui-même : ER

Page 1