CHANT CINQUIEME
Gens du bon ton, galants auprès des dames, Et qui souvent surprenez leurs faveurs, Dans vos discours insolents et moqueurs Vous dénigrez, vous outragez les femmes. Celles qu'amour jeta dans vos filets, Que vous avez, ou que vous avez eues, Celles aussi que vous n'aurez jamais.
Celles encor qui vous sont inconnues, Toutes enfin à vos malins propos Servent de texte, ou véritable ou faux. Hommes ingrats ! forts de vos privilèges, Pour triompher de leur faible raison, Vous osez tout ; de la séduction Devant leurs pas vous semez tous les pièges ; Les soins adroits, les transports renaissants, Et la louange, et la gaîté folâtre, Et les soupirs plus doux et plus touchants, Rien n'est omis ; elles ont à combattre Tout à la fois vous, leur cœur, et leurs sens : Et votre bouche accuse leur faiblesse ! Et sans profit souillant votre bonheur, Méchants et vils, à leurs tendres caresses Vous imprimez le sceau du déshonneur !
Lâches ingrats ! corrigeant son ouvrage, Si la nature à ce sexe charmant Voulait donner votre force en partage, On vous verrait changer timidement, Non pas d'esprit, mais au moins de langage. Que le mépris soit votre châtiment ; Il vous est dû : certains que la vengeance
Ne suivra pas une facile offense,
Vous outragez ce sexe désarmé,
Flatté toujours, et toujours opprimé.
Par ses refus du moins qu'il vous punisse.
Pour vous, lecteur, aux femmes plus propice,
Sur leurs erreurs fermez vos yeux discret-.
Et de l'amour respectez les secrets.
L'on est souvent méchant par jalousie,
Vous le savez : n'imitez pas les Saints,
Qui sur la belle et sensible Marie
Se permettaient quelques propos malins.
Du Paradis tandis que le parterre, En médisant, égayait l' Angélus, Plus loin nos Saints, employés au blocus, Riaient aussi, mais d'une autre manière. De ces remparts, que leurs yeux observaient, Subitement une porte s'entr'ouvre :
On s'arme, on tremble, on regarde, on découvre Un faible enfant que des femmes suivaient. C'était l'Amour conduisant des Bacchantes; C'était un piège à nos héros tendu.
Par leur beauté ces prêtresses galantes Peuvent d'un ange ébranler la vertu.
Nos gens alors reprennent leur courage, Serrent les rangs, et marchent à grands pas Sur l'ennemi qui ne s'enfuyait pas.
Et qui gaîment poursuivait son voyage.
« Ces femmes-là n'ont pas peur, et font bien, Dit l'ange Esral ; j'aime assez les déesses. » Saint Jean répond : « Leur habit, leur maintien, Ne semblent pas annoncer des princesses.
— Reconnais-tu ce que portent leurs mains?
— Un léger thyrse et d'excellents raisins. Ce sont, je crois, de jeunes vivandières ; A nous combattre elles ne songent guères.
— La peau d'un tigre enveloppe à demi Leurs corps d'albâtre : et conviens, mon ami, Que leur beauté vaut bien les frais d'un siège. Quel air fripon ! De pampres couronnés, Leurs cheveux noirs, aux vents abandonnés, Font ressortir leurs épaules de neige.
Leurs jeunes mains caressent tour à tour Ce bel enfant, qui sans doute est l'Amour.
— Serait-ce là le fils de Cythérée ?
Non ; voilà bien ses ailes, son flambeau ; Mais je ne vois ni carquois ni bandeau. Remarques-tu cette marche assurée, Ces pieds de bouc, ce regard indécent?
Il a tout l'air d'un Satyre naissant.
— Satyre ou non, partout il saura plaire ;
De l'autre Amour c'est sans doute le frère. » A l'ignorant, qui juge avec rigueur,
Cet entretien doit paraître un peu leste ;
Mais dans les camps cherche-t-on la pudeur ?
L'oisiveté, l'exemple si funeste,
A la licence y disposent le cœur :
On n'y croit pas à la valeur modeste ;
L'oreille y veut de graveleux discours,
Des mots hardis ; et l'homme le plus sage,
Sans le. vouloir, y prend en peu de jours
D'un grenadier les mœurs et le langage.
Il te sied bien, vain et chétif mortel,
De critiquer ce que l'on dit au ciel ! Esral approche, et fortement il crie :
« Halte-là ! — Soit, lui répond Agérie.
— Où courez- vous si gaîment? et pourquoi Porter ici votre pied téméraire ?
— Le sage a dit : On n'est bien que chez soi. Quittant du ciel la demeure étrangère,
Nous retournons sagement sur la terre.
— Je vous en crois ; mais l'on ne passe pas. J'en suis fâché pour vos jeunes appas.
— Beau général, votre bouche est sévère, Heureusement vos regards sont plus doux. Vous nous prenez pour femmes d'importance. Vous vous trompez : grisettes comme nous Peuvent passer, et sont sans conséquence.
— Mais vous portez des vivres à vos dieux ; C'est aux chrétiens un dommage, une injure.
— Non, ces fruits-là sont pour nous, je vous jure. On se nourrit autrement dans les cieux.
— Elle a raison. Quoi ! ces grappes vermeilles Ne tentent point vos maîtres' dédaigneux ?
— Jamais Noé n'en cueillit de pareilles, N'est-il pas vrai? — Je le crois. — Faites mieux, Goûtez. — Oh ! non. — Goûtez-en, je le veux.
A vos soldats mes compagnes honnêtes Ont présenté leur déjeuné frugal;
Faites' comme eux, aimable général.
— Eh bien, donnez, friponne que vous êtes.
— Je reconnais cette insigne faveur.
— De ces raisins exquise est la saveur. J'ai voyagé quelquefois en Syrie :
Du bon Noé je daignais visiter
L'humble cabane et la treille chérie ;
Chez Abraham j'aimais à m'arrêter ;
Loth m'hébergea dans la ville coupable
Dont le nom seul outrage la beauté :
Vous concevez comme j 'étais fêté !
Des fruits choisis pour moi couvraient leur table.
J'ai touché même à ces fameux raisins
Que rapportaient de la terre promise
Les éclaireurs envoyés par Moïse :
Ils étaient bons, les vôtres sont divins. »
Tous dé jeûnaient avec pleine assurance. Trop confiants, aucun n'a soupçonné De ces doux fruits la magique puissance ; Ils enivraient. Déjà l'ange étonné Dans son cerveau cherche en vain sa prudence ; Il y trouvait le trouble et la gaîté.
Il se console, et croit gagner au change. Des étourdis qui l'avaient imité Plus vite encor la tête se dérange.
Au milieu d'eux, de ses hardis projets L'Amour malin contemplait le succès.
A nos soldats, que charmait sa figure, Il avait fait d'adroites questions ; Du bon Priape et de ses champions Par nous il sut la bizarre aventure : Il se vengeait, et nous le bénissions.
Voyez un peu ces galantes prêtresses Aux yeux lascifs, aux perfides caresses, A nos guerriers tendre de jolis bras, De pampre verts orner leurs cheveux plats, Et leur presser des raisins sur la bouche. Aux coups légers du thyrse qui les touche, De leur bon sens le reste a disparu.
Dieu ! quels propos alors se font entendre ! Chacun déjà d'une belle est pourvu, Et dit Amen. Les Saints ont le vin tendre.
De nos guerriers cependant quelques-uns, Toujours grondeurs et toujours importuns,
80 PARNÏ
Vieux impuissants, qui jamais n'ont su rire.
Et que l'Amour dédaigna de séduire,
De ces péchés spectateurs envieux,
Criaient, tonnaient et prêchaient de leur mieux.
MOÏSE
Comment, chrétiens ! ici, dans le ciel même ! On punira cette insolence extrême ; Dieu saura tout ; il est le Dieu vengeur.
SAINT BLAISE
Oui, faux élus, l'enfer va vous reprendre.
MOÏSE
Ils font les sourds ; quel excès d'impudeur !
SAINT BLAISE
Oubliez-vous que votre créateur
Par un seul mot au néant peut vous rendre
L ANGE ESRAL
Mon créateur? Votre Dieu ne l'est point.
SAINT BLAISE
Vous blasphémez.
L'ANGE ESRAL
Les nations antiques Ont reconnu des esprits angéliques.
Le monde entier fut d'accord sur ce poiv.t. Juifs et chrétiens, venus après les autres. Nous ont trouvés tous faits : « Soyez des nôtres, Nous dirent-ils, et peuplez notre ciel. — Très volontiers, répondit Gabriel » ; Et pour nous tous il portait la parole. Tais-toi donc, Biaise, et retourne à l'école.
SAINT GUIGNOLET, à MoïSC
Quoi ! vous pillez Mages, Phéniciens, Brachmanes, Grecs, Parsis, et Chaldéens ; Lépreux et nus, encroûtés d'ignorance, Du Nil au Gange on vit votre indigence Quêter, voler, au hasard ramasser De vieux haillons, les recoudre en Syrie, Sur votre corps sans goût les entasser ; Et puis, tout fiers de cette friperie, Pour créateurs vous voudriez passer ?
SAliNT CARPION, à MoïSC.
Ton beau serpent, natif de Phénicie, D'un autre Eden franchissant le fossé, Attaqua l'homme et s'en vit repoussé.
MOÏSE
Chicane ! Allons, ma pomme est plus jolie.
SAINT CARPION
Soit ; mais déjà la curiosité,
Bien avant Eve, avait séduit Pandore :
Ce trait charmant, ta plume l'a gâté.
SAINT BLAISE
Quel baragouin !
SAINT GUIGNOLET
Et du déluge encore Oseras-tu t 'attribuer l'honneur ?
MOÏSE
Je l'oserai, car j'en suis l'inventeur.
SAINT GUIGNOLET
Deucalion, Ogygès
MOÏSE
0 prodige !
Saint Guignolet savant !
SAINT BLAISE
Il a trop bu.
MOÏSE
Carpion parle !
SAINT BLAISE
Il a trop bu, te dis-je.
MOÏSE
De ces raisins quelle est donc la vertu ?
SAINT CARPION
Au grand Bacchus, rends sa baguette antique. Sa double corne, et son pouvoir magique.
MOÏSE
Si j'ai volé, ce fut sans y penser.
82 PABNY
SAINT GUIGNOLET
Au moins, mon cher, il faut t'en confesser.
SAINT CAEPION
Votre Samson, si gros, si ridicule, Ressemble en laid au vigoureux Hercule.
Par une femme ils sont trahis tous deux.
SAINT GUIGNOLET
Jephté, son vœu, sa fille infortunée, Rappellent trop le Grec Idoménée.
MOÏSE
Vous tairez-vous, raisonneurs malheureux?
SAINT CARPION
De Josué vantez moins l'harmonie ; C'est d'Amphion la plate parodie.
Par ses accords Amphion bâtissait :
En détonnant Josué renversait.
MOÏSE
Des nouveaux Saints voilà bien l'injustice ! Des pauvres Juifs ils se moquent toujours. Que feriez- vous pourtant sans leur secours ? Otez la base, adieu tout l'édifice.
Le Christ est Juif, et Juive la beauté Que l'Esprit Saint...
SAINT GUIGNOLET
Bah ! bah ! la Trinité !
Du nombre trois j'ignore la puissance; Mais de tout temps il eut la préférence. Bien avant nous le Gange proclama Vishnou, Shiven, et leur aîné Brama.
MOÏSE
La Trinité serait donc Indienne ?
SAINT GUIGNOLET
Jadis l'Egypte avait aussi la sienne, Isis, Horus, et le père Osiris.
On la retrouve en de lointains pays.
Nous combattons la Trinité païenne, De cet Olympe antique souveraine.
Mais lis Platon, et tu reconnaîtras
Le germe obscur de la triple personne
Que pour du neuf aujourd'hui l'on noua donne.
SAINT CARPION
Il a raison : in vino veritas.
SAINT BLAISE
Du grec?
MOÏSE
Eh non. du latin.
SAINT BLAISE
C'est tout comme.
Voyez l'ivresse ! Il était si bon homme ! Ah çà, messieurs, croyez- vous à Jésus?
SAINT CARPION
La question, mon cher, est délicate,
Et distinguo. Je crois à ses vertus,
A sa morale encore, et rien de plus.
J'admire aussi Zoroastre, Socrate,
Confucius, tous les sages enfin
Qu'il traduisit, et que l'on damne en vain,
SAINT GUIGNOLET
Mais à quoi bon transmuer une eau claire En vin fumeux, pour des gens déjà gris? Pourquoi gâter Philémon et Baucis ?
Mal copier vous est chose ordinaire.
MOÏSE
Eh quoi ! tu ris de cette impiété, Saint Jean?
SAINT JEAN
Un peu.
MOÏSE
Ciel ! un évangéliste !
SAINT JEAN
A ton avis, je suis donc un copiste ? MOÏSE
Mais ce miracle est par toi raconté.
SAINT JEAN
Par moi?
MOÏSE
Sans doute.
SAINT JEAN
Apprenez, imbéciles, Qu'au siècle deux on fit ces évangiles Selon saint Marc, saint Luc, et saint Mathieu, Qui tout au plus savaient leur croix de Dieu, Selon moi-même et selon beaucoup d'autres ; On fit aussi ces Actes des Apôtres, Qui ne sont point des actes de raison. N'allez donc pas crucifier mon nom Sur ces recueils de sottises grossières, Et laissez-moi, j'ai bien d'autres affaires.
MOÏSE
0 mon ami, reviens à toi ; partons.
Ne touche plus ces profanes tétons ; Ils sont maudits.
SAINT JEAN
Que le diable t'emporte !
SAINT BLA1SE
C'est trop parler, Moïse, il faut agir. Au Paradis allons chercher main-forte.
MOÏSE
Allons, cher Biaise.