TOUS LES SAINTS
Allez, bien du plaisir. »
Débarrassés de Moïse et de Biaise, Nos gens enfin savouraient à leur aise Des voluptés le poison dangereux, Et s'en donnaient comme des bienheureux. Le Carpion, muni d'une bacchante, Et la flattant d'une voix tremblotante, Disait : « Je dois, charmante Théoné, T" offrir aussi mon frugal dé jeûné. » Elle sourit, et sa lèvre jolie Dévotement reçoit la blanche hostie.
Mais que dit-elle à ce repas nouveau ? « — Ce pain est fade. — Eh non. cest de l'agneau. Nous autres Saints, nous vivons de mystères.
Bois, maintenant ; et n'en crois pas tes yeux, Car ce vin-là... — Le Falerne vaut mieux.
— C'est cependant un Dieu que tu digères.
— Quel conte ! — Un Dieu réel et bien vivant. .Mais ne crains rien : quoique très succulent, Il est léger; aux malades il passe.
— Me voilà Sainte ! — Et Sainte je t'embrasse. » Mons Guignolet s'y prenait autrement ;
Car des pécheurs diverse est la manière.
Avec Aglaure il ose indécemment
Parodier tout ce que l'on révère.
Sur l'occiput il lui presse le jus
De ce raisin qui porte à la luxure,
Puis d'une croix y trace la figure,
Et dit ces mots : « Au nom du grand Bacchus,
Et de l'Amour, et de Vénus encore,
Je te baptise, et te nomme Aglaure. »
Avec deux doigts unis dévotement.
Sa ronde joue il frappe faiblement.
« Que fais-tu donc? dit en riant la belle.
— Je te confirme; et ma voix te rappelle Tes vrais devoirs, si simples et si doux. Trois mots sacrés les renfermeront tous ; Sur ces trois mots ton culte entier repose : Le pampre vert, et le myrte, et la rose. Au mariage il nous faut procéder.
Je suis ensemble et l'époux et le prêtre. Que tes beaux yeux n'osent me regarder ; Prends l'air timide, et tâche de paraître Ce qu'à coup sûr tu ne voudrais pas être,
— Vierge. — Est-ce bien? — Pas trop mal. Donne-moi Cette main blanche, en signe de ta foi.
Je nous unis d'une chaîne invisible, Conjungo nos. Croissons pour le bonheur, Croissons en grâce, en désirs, en vigueur : Ne décroissons jamais, s'il est possible ; Multiplions, et Dieu nous bénira.
Or maintenant, mon épouse nouvelle, Jure avec moi d'être toujours fidèle.
— r J'en fais serment, le tiendra qui pourra.
— Brava! brava/ Mais de la pénitence Le sacrement est nécessaire aussi.
De tes plaisirs confesse la licence ; Ne cache rien ; l'on ne ment point ici.
l'AKNY
— Tous mes péchés sont péchés de jeunesse. Et vous pouvez en deviner l'espèce.
Devinez- vous ? — Très bien; toujours Vénus. Combien de fois ? — Oh ! je ne compte plus.
— Compte à peu près. — Dix mille. — Tu te vantes Mais d'un seul mot je peux tout effacer : Absolvo te. De ces fautes charmantes
La pénitence est... de recommencer. »
Les mains alors il étend sur ses charmes...
Saint Guignolet, le tocsin sonne, aux arme* !
Vaine semonce ! il est sourd au tocsin,
Et dit tout haut : « De l'Amour libertin
Et de Bacchus, je t'ordonne prêtresse.
De leurs autels fais prospérer la messe ;
Prêche en leur nom ; mais point de longs discours ;
Prêche d'exemple, et prêche tous les jours. »
Vous le savez, frères, chaste est ma lyre ;
Le Saint-Esprit, qui me souffle et m'inspire,
Me presse en vain; je n'ose peindre tout.
O Guignolet ! vous n'étiez pas debout.
Mais il soupire, et sa voix affaiblie
Laisse échapper quelques mots languissants :
« Ceci, ma chère, est mon âme et ma vie. »
Aglaure ensuite, en reprenant ses sens,
Répond tout bas: « J'aime l'eucharistie. »
Pour elle encor Guignolet officie,
Et de baisers fortement appuyés
Couvre son front, et ses mains, et ses pieds,
Les pieds surtout ; ô parodiste impie !
— « Que fais-tu là? — C'est Y extrême-onction. Tu dois bientôt descendre sur la terre,
Et, sous l'abri des treilles de Cythère, Tu vas remplir ta douce mission :
Aux voyageurs cette onction est bonne ; Reçois-la donc, et pars ; adieu, friponne. »
Viennent alors les autres Bienheureux Que soutenaient leurs malignes compagnes. Ces renégats, l'ivresse dans les yeux, Le pampre en main, chancelants et joyeux, Allaient courant les célestes campagnes.
Aux sons flûtes des féminines voix, En rond l'on danse, on se heurte, on se presse, On rit, on jure, on bronche, on se redresse ; Et ces couplets sont répétés vingt fois :
« Ma Trinité, c'est la bouche de ro
Le sein de lis, puis encore autre chose. On l'aime au ciel, on l'aime et in terri On la conçoit, on la voit, on la touche ! Vive le sein, autre chose, et la bouche! Vive l'amour! Amen, in CyprisI
« L'heureux Bacchus avait une baguette, Et par Moïse elle fut contrefaite.
A l'ancienne il faut croire. Et 'perche? C'était de l'eau que donnait la dernièr<' : C'était du vin que versait la première. Vive la treille ! Amen! io Bacchef »
Survient Neptune, et sa voix magistrale A suspendu la sainte bacchanale.
« Du Paradis s'avance un corps nombreux ; Il vient à nous ; rentrez, mesdemoiselles. Et vous, messieurs, vous fuirez avec elles, Si de l'enfer vous redoutez les feux.
— Gens comme nous ne prennent pas la fuite. S'écrie Esral. — Et nous les attendrons. Poursuit saint Jean. — Et nous les combattrons. Dit Guignolet. — Et nous les rosserons », Dit Carpion, qui vainement s'agite Pour échapper à quatre jolis bras Dont les efforts l'arrachent aux combats. De ces héros la valeur on enchaîne ; Par leur jaquette, en riant, on les traîne. Ils résistaient : des nouveaux bataillons Leurs poings fermés défiaient le courage. Bronchant toujours, et toujours fanfarons. Par des hoquets coupant les faibles sons De leur voix rauque, ils parlent de carna Et dans l'Olympe entrent à reculons.
On les conduit sous de vastes portiques. Trop fatigués de leurs farces bachiques. Tous à la fois s'étendent sur le dos ; Point d' Angélus, de vêpres, ni d'office : Et le sommeil, aux ivrognes propice, Charge leurs yeux de ses plus lourds pavots.
ss
Cil \\ r SIXIl ME
.1 ';ii \ u l'Amour attaque] :
Cliarmante Elma ; tendre el respectueu \ if et soumis, il était danj i A son pouvoir il unissait l'adr< Tu combattais; mais un trouble inconnu, Adoucissant par «*«■; 1 1 b ta défei faisait rêver ta sage indifl Tu combattais : mais l'Amour eut vaincu, Alurs, t'armant d'une force nouvelle, Tu pria la fuite, et tu vainquis par «'Ile Ah ! nains toujours drs souvenirs confu Redoute même un dangei qui n'est plus M peut renaître. Une biche prudente, Dont la vitesse a lassé le chasseur, Longtemps après i onseï m-.
Et luit encor devant la m< ate.
Si ! rai avai
Bien répété ces utiles maxii Le ciel honteux n'aurait pas vu leurs crim< Kf dans l'( Hympe ils ne ronflera
Dieux liaient de l'et r;i I me.
El cependant félicitaient L'Amour.
« I lelas ! dit il ce t riomphe d'un jour
incertain, et notre peu Oui, nous perdons Priape et miens.
Pris sur le fait, de la main des chrétiens Us ont gaîment accepte l'eau bénit Ces apostats, bien t Sont sur la terre, où Lui Doit. féconder la vigne de Jésus. »
Que dites voui nouvelles,
Pauvres bloqués? Vous prévîtes al Que les chrétiens, par le nombre plus forts. Vous chasseraient des plaines éternelles. Minerve tarde, et \ saut
Qu'à vos remparts on livrera bientôt.
Pour ajouter à leur humeur chagrine, Au milieu d'eux tombe le noir PJuton, Qui par la main conduisait Proserpine.
On aperçoit aussi le vieux Caron
Qui, s 'appuyant sur son vieux aviron.
Tient sur son dos la plus vieille des barques.
Viennent après les serpents d'Alecton.
Et Tisiphone, et Mégère, et les Parques.
« Quoi ! vous voilà ! s'écria Jupiter ;
D'où sortez-vous? — Eh, pardieu, de l'enfer,
Lui dit Pluton. — 0 l'étrange figure !
Mais pourquoi donc déménager ainsi ?
Que voulez-vous ? et par quelle aventure
L'enfer entier se trouve-t-il ici?
— Malgré mes droits du Tartare on me chasse ; Parmi les Dieux je reviens prendre place.
— Par qui chassé? — Par les diables chrétiens. De résister avais- je les moyens?
Leur aspect seul épouvanta Cerbère.
J'ai vu leur chef ; sa laideur est amère, Et malgré moi devant lui j'ai pâli; Mais en revanche on n'est pas plus poli. En apprenant ma disgrâce soudaine, Je descendis de mon trône d'ébène, Et pour m'aider il me prêta sa main.
L'humanité peut entrer dans son âme ; Il me plaignait ; et, quoique libertin, Avec respect il a traité ma femme.
Il fallut bien, sans espoir de retour, Abandonner le ténébreux empire :
Tambour battant, jusqu'aux portes du jour, Par ses démons Satan m'a fait conduire.
— De l'Elysée ils sont donc possesseurs !
— Oui; mais fort mal ils s'y trouvent, je pense. Leur premier soin, dans cette circonstance, Fut de courir vers ces lieux enchanteurs
Où le printemps prodiguait ses faveurs, Et qu'habitait, selon nous, l'innocence. D'un œil avide ils cherchaient le Léthé ; Car le passé, dit-on, les importune.
On leur montra ce fleuve souhaité.
Tous aussitôt d'une ardeur peu commune Sautent dans l'onde ; et l'implacable Dieu, Qui les poursuit, change cette onde en feu. En blasphémant ils gagnent le rivage ; Dans l'Elysée ils vont se rafraîchir.
L'un présentait au souffle du zéphyr Ses bras rôtis et son rouge visage ;
pakny
L'autre s'étend sous un humide ombrage ;
L'autre tout nu se roule sur les fleurs,
Et les dessèche : on entend leurs clameurs.
Ces noirs démons dans ce frais paysage
Couraient épars, et des légers ruisseaux
Leur soif ardente allait tarir les eaux.
Soudain le Styx gronde, bouillonne, écume.
Avec fracas s'élève sur ses bords.
Et sous des flots de soufre et de bitume
Il engloutit notre enfer et nos morts.
— Ah ! que je plains ces ombres vertueuses. De l'Elysée habitantes heureuses !
— Ce changement les damne pour jamais.
Et leurs vertus deviennent des forfaits. »
A ce récit la céleste assemblée Fut derechef incertaine et troublée.
Elle craint tout : la prise des enfers Lui présageait le plus grand des revers. Le dieu du Pinde assez mal la console, Quand il répète : « A quoi bon s'attri- L'homme est si sot, si dupe, et si frivole, Que son encens n'est pas à regretter.
De cet Olympe enfin si l'on nous chasse. N'avons-nous pas un asile au Parnasse?
Là sans rivaux nous régnerons toujours.
L'esprit, les arts, les grâces, les amours, Le don de plaire, et le talent d'instruire, Sont pour jamais soumis à notre empire. Ce pis aller me paraît assez doux.
Disgraciés par l'inconstance humaine.
Nos ennemis un jour, ainsi que nous.
Déguerpiront du céleste domaine :
Partout siffles, ces gens à Te Deum, Avec leur croix, leurs clous, et leurs épines Leur chant niais, et leurs tristes matines, Iront pourrir dans quelque muséum. »
A nos dépens tandis qu'il prophétise.
Un cri d'alerte annonce les chrétiens.
Ils s'approchaient des murs olympiens, Dont la conquête à leurs bras est promise. Le grand Michel, sévère avec douceur, Des premiers rangs gourmandait la lenteur : Et Jésus-Christ, placé sur les derrières. Criait de loin aux phalanges dernières :
« Couragi . enfants, et soutenez mes droits '.
Sur cet Olympe il faut planter ma croix.
Pourquoi trembler et pâlir de la sorte?
Quel risque enfin avez-vous à courir?
On nous battra, dites- vous. Eh ! qu'importe !
Vous pouvez bien être assommés, souffrir.
Souffrir longtemps, mais non pas remourir. »
Sa voix, son geste, et sa mâle éloquence,
A ses poltrons rendirent l'assurance.
Les yeux fermés ils marchent en avant,
Et sous les murs arrivent en bronchant.
Les longs épieux, les lances meurtrières,
Les javelots, les flèches, et les pierres,
Les flots brûlants de poix, d'huile, et de vin.
De mille clous les solives armées,
Le plomb fondu, les poutres enflammées.
Tombaient sur eux sans relâche et sans fin.
Combien alors de têtes entamées,
De fronts fêlés qu'on ne guérira pas,
De nez sans bout, de mains cherchant leurs bras,
De poils roussis, et d'ailes consumées î
Ce beau spectacle échauffa par malheur Du Saint-Esprit la verve psalmitique.
« Je veux, dit-il, par un brillant cantique De nos soldats soutenir la valeur.
JÉSUS-CHRIST
Quelle folie ! En vain sur le nuage
Vous vous perchez : dans cet affreux tapage
Votre fausset sera-t-il entendu ?
Je ne crois pas d'ailleurs qu'un impromptu
Dans un assaut puisse être fort utile.
LE F-ÈRE
L'enfant dit vrai : triomphant et tranquille. Vous reprendrez vos psaumes éternels.
LE SAINT-ESPRIT
De votre goût je craindrai la finesse.
LE PÈRE
Je ne suis pas savant, je le confesse,
Et j'en rends grâce à messieurs les mortels.
Ils ont donné par faveur singulière
A vous l'esprit, à Jésus la douceur, A moi la barbe et le titre de père.
Ce titre-là vaut bien celui d'auteur ; Quant à ma barbe, elle est belle, j'espère
JESUS-CHRIST
Pourquoi, Seigneur, ainsi vous courroucer?
LE PÈRE
Moi, du courroux ! pouvez-vous le penser ?
Le Saint-Esprit sait à quel point je l'aime.
Il est permis de se gronder soi-même. »
Les assiégeants, durant ces beaux discours,
Bravaient des coups la grêle renaissante.
Contre le mur flanqué de fortes tours
Ils ont dressé l'échelle menaçante :
Mais sa hauteur glace nos champions.
« A toi. — Nenni. — Va donc. — Ma foi je n'ose.
— Je crains la poix. — Je crains les horions.
— Moi les soufflets. » Tous craignent quelque chose. Grand, gros, cagneux, gothiquement sculpté,
Tel qu'il brillait naguère à Notre-Dame,
Christophe arrive : un saint amour l'enflamme
Pour Jésus-Christ que son dos a porté.
Le premier donc sur l'échelle il s'élance.
Trente guerriers y grimpent après lui.
Ils se prêtaient un mutuel appui ;
L'on est poussé, l'on pousse, et l'on avance.
Succès trompeur ! déjà notre héros
De sa main large empoignait les créneaux :
Le fougueux Mars rugit à cette vue.
Soudain il court à sa propre statue,
Qui sur le mur en marbre figurait ;
Il la saisit, non sans quelque regret ;
Du piédestal son bras nerveux l'arrache ;
Et l'élevant par-dessus son panache,
Il s'écriait, en riant aux éclats :
« Voyez, amis, je ne m'épargne pas ;
Ainsi que moi que chacun s'exécute. »
Notre gros Saint sur l'estomac reçoit
Ce poids énorme, et subite est sa chute.
L'un après l'autre et l'un sur l'autre on voit
Dégringoler d'une vitesse extrême
Ses compagnons renversés par lui-même.
L'ange Azaël qui plus loin combattait, D'un meilleur sort vainement se flattait. A peine il touche au sommet de L'échelle, Le dieu des mers le saisit par son aile. A bout de bras il tient l'ange chétif Qui l'implorait du ton le plus honnête, Et par trois fois le tournant sur sa tête, Sur les chrétiens il le lance tout vif. Samson se fâche, et contre la muraille De son gros dos appuyant la largeur, Pour l'ébranler il pousse avec vigueur, Et tout son corps se roidit et travaille. Ses reins charnus, son énorme fessier, Font à peu près l'office du bélier. Le mur tient bon, l'Hébreu pâlit de rage ; Des pieds, des mains de nouveau s'escrimant, Il cogne, il rue, il heurte vainement, Et la sueur inonde son visage.
Hercule alors cria d'un ton moqueur :
« Tes sept cheveux ont repoussé bien vite, Ami Samson, et je t'en félicite.
Mais apprends-nous pourquoi tout ce labeur ? Que prétends-tu ? La chétive masure Qu'au temps jadis renversèrent tes mains Ressemblait mal à notre architecture : Nous bâtissons mieux que leâ Philistins. Au reste, pousse, et vois si je t'abuse ; Pousse, mon cher, puisque cela t'amuse. »
A quelques pas un brasier allumé, Hercule y cherche un tison enflammé.
Prends garde à toi, Samson, la foudre arrive ! Il n'est plus temps, et notre champion Droit sur le crâne a reçu le tison.
En un clin, d'œil le saint toupet s'allume, ■ En un clin d'œil la flamme le consume. Fut-on jamais plus brave et moins heureux ? Il ressemblait avant cette disgrâce, Au coq superbe, au taureau vigoureux, A l'étalon ardent et belliqueux.
Tous trois sont fiers, fougueux, brillants d'audace, Grands tapageurs... Mais qu'un fer envieux A ces héros retranche quelque chose, Et des hauts faits supprime ainsi la cause, Plus de taureau, de coq, ni d'étalon ;
Le nouveau bœuf, le désolé chapon, Et le bidet dont le courage expire, Baissent la tête, et la queue, et le ton. Tel à peu près l'infortuné Samson, Chauve et confus, dans les rangs se retire.
Par ces revers les chrétiens affaiblis Changeaient déjà leur attaque en défense. Par le succès les païens enhardis Sentaient tripler leur force et leur vaillance : Ils se battaient comme des furieux, Comme des fous, enfin comme des Dieux.
Leur noble ardeur passe jusqu'aux déesses. Du haut des murs on voyait ces princesses Jeter sans choix ce qui s'offre à leur mains. Les trônes d'or, les précieux coussins, De leurs plaisirs ordinaire théâtre, Les doux parfums dans leurs vases divers, Les beaux miroirs, et les bidets d'albâtre. De pourpre fine avec soin recouverts.
Si Josué, fameux par sa musique, De Jéricho ne s'était souvenu, Des assiégés le courage eût vaincu.
« Parbleu, dit-il, un concert hébraïque Doit renverser ce rempart odieux.
A moi, tribus, à moi prêtres, lévites, Chefs et soldats, sapeurs Israélites, De Jéricho vainqueurs harmonieux ! »
Il dit, on vient, et l'orchestre s'arrange. Des instruments quel habile mélange !
Les gros serpents, les violons discords, Le porte- voix, la trompette, les cors, Le fifre aigu, les cloches, la crécelle, Et oes cornets qu'à bouquin l'on appelle, Et les chaudrons que l'on frappe à grands coups. Les assiégés d'un orchestre si doux Avec raison redoutent les merveilles, Et des deux mains ils pressent leurs oreilles. Ils ont beau faire, ils n'esquiveront pas , De nos archets la sainte mélodie.
D'un sforzando tout à coup l'harmonie Brise et remplit leurs tympans délicats. Cette musique est pour eux infernale, Pour nous céleste : infernale surtout Quand Josué, pour les pousser à bout.
Y fait entrer cent voix de cathédrale,
Et cent faussets, dont vingt miaulent en sol,
Cinquante en ut, et trente en ré-bémol.
Pour les païens ce fut le coup de grâce.
Ils essayaient de couvrir nos accords
Par de grands cris ; mais de nos fiers Stentors
Le beuglement redouble et les terrasse.
Tous en jurant désertent le rempart ;
Un long chorus presse encor leur départ.
Du saint Trio la personne première En ce moment prit une voix guerrière, Et s'écria : « Vaincus à coups d'archet ! Plus fort ! plus fort ! et votre œil satisfait Verra ces tours, longtemps inébranlables, Sur les remparts soudain dégringoler, Et les remparts sur leur base trembler, Et du palais la voûte s'écrouler.
Plus fort ! plus fort ! et l'Olympe est aux diables. »
Ces grands moyens devenaient superflus.
Les prisonniers, qui sans ordre étendus Depuis longtemps ronflaient sous les portiques, Désenivrés, à leur bon sens rendus, Ouvrent enfin les yeux, et tout confus, Se rappelaient leurs sottises bachiques.
L'étonnement, la crainte, et le remords, D'un pourpre vif colorent leur visage.
L'ange piqué se taisait, mais de rage ; Saint Guignolet reprend son plat langage ; Et Carpion était à peindre alors.
À deux genoux ils confessent leurs torts, Offrent à Dieu leur repentir sincère ; Et, se livrant à leur juste colère, Sur ces païens déjà presque vaincus Ils font pleuvoir des coups inattendus.
D'autres, forçant une garde revêche, A leurs amis, dont les chants discordants A la muraille avaient déjà fait brèche, Ouvrent la porte, et les voilà dedans. Les assiégés à leur prompte ruine Cherchaient en vain dans leur tête divine Quelque remède ; ils n'en trouvaient aucun. Jupiter seul, dans ce trouble commun, De sa raison conserve un faible reste ; Et s 'adressant à la troupe céleste :
1 )( i PARNY
« Ils ont vaincu : dans ce palais sacré Demain peut-être ils brailleront des messes ; Mais leur succès n'est pas très assuré. Vite qu'on forme un bataillon carré ; Que dans le centre on place les déesses ; En combattant reculons vers le nord.
Là des chrétiens finit le territoire ; Odin y règne ; Odin aime la gloire ; Et l'avenir peut changer notre sort. »
• On obéit à cet ordre fort sage.
Ce bataillon subitement formé, De javelots et de lances armé, Frappant toujours, et jamais entamé, De nos chrétiens étonne le courage. Le fier Neptune, Apollon, et sa sœur, Bellone et Mars, le vaillant fils d'Alcmène, Pluton, Bacchus, et les frères d'Hélène, Faisaient souvent reculer le vainqueur.
De Jupiter l'œil perçant et rapide Veillait à tout ; et son bras intrépide, Armé du foudre, inspirait la terreur.
En ordre. ainsi s'opérait la retraite.
Le jour baissait ; un accident fâcheux, Qui fut suivi d'un autre plus heureux, Rendit alors la phalange incomplète.
Diane avait épuisé son carquois :
D'un fer tranchant elle s'était saisie, Et hors des rangs s'avançait quelquefois, Pour mieux frapper. Diane est très jolie, Chaste surtout ; mais de ses belles mains, Elle rossait nos Anges et nos Saints.
Un ange donc, c'était Zéphrin, je pense, Qui de son bras éprouva la puissance, De se venger épia le moment.
Et par derrière il fondit bravement Sur la déesse. Elle était sans cuirasse, Leste et pieds nus, comme en un jour de chasse Sur son beau cou le fer tombait en plein : Un mouvment subit, involontaire, Sauva ce cou ; mais le glaive assassin Endommagea la tunique légère, Et de la fesse effleura le satin.
Un sang vermeil rougit le cul divin Dont la blancheur faisait honte à l'ivoire.
Diane alors, comme vous pouvez croire, Tourne la tête, et court après Zéphrin. Courir après, lui baner le chemin, Et du secours lui ravir l'espérance.
Suivre son vol avec persévérance Dans les détours qu'il fait pour échapper, Le joindre enfin, ses deux ailes couper, Changer en fouet un large cimeterre, Et de sa fesse ainsi venger l'honneur : Voilà sans doute, équitable lecteur, Ce qu'elle fit, et ce qu'elle dut faire. Au nord ensuite elle tourne ses pas, Courant dans l'ombre, et cherchant les Etats Du grand Odin, où s'était repliée De ses amis la troupe humiliée.
Sur son chemin se trouve Gabriel, Ange galant, ange qui sait son monde, Ange à la mode, et le héros du ciel : Il marchait seul, et commençait sa ronde. « Qui vive ? » Il dit ; la païenne aussitôt, Levant sur lui sa redoutable épée, Répond : « Chrétien ». Et du glaive et du mot En même temps son oreille est frappée.
L'ange, étourdi par ce coup imprévu, Penche la tête, et recule, et chancelle. Mais revenant à lui, le bras tendu, Avec fureur il fond sur l'immortelle.
On le reçoit de même ; et les deux fers, Se rencontrant, se brisent dans les airs. L'ange irrité, saisissant la déesse.
De ses deux bras l'enveloppe et la presse. Diane, ainsi se voyant prise au corps, Prend à son tour, et sa pudeur murmure ; L'incognito cependant la rassure.
Lestes tous deux, tous deux souples et forts, Jeunes et beaux, seuls dans la nuit obscure, Ils pouvaient mieux employer leurs efforts. Mais Gabriel était loin de connaître Tout son bonheur. Il s'en douta peut-être, Lorsqu'étreignant le corps le plus parfait, Il crut sentir, et sentit en effet Je ne sais quoi de saillant, d'élastique, Et d'arrondi, dont la douce chaleur Trouble les sens, et passe jusqu'au cœur.
Il écarta ce soupçon pacifique, Et se remit de son émotion.
Diane aussi faisait attention A la peau fine, à la forme, à la grâce, Des membres nus qu'en luttant elle embrasse, De tels pensers prolongeaient le combat. Mais Gabriel médite un coup d'éclat.
Il tire à lui son charmant adversaire : De son bras gauche avec force il le serre ; Et l'autre main, qu'il baisse adroitement. S'en va saisir sa cuisse rondelette, Croyant ainsi soulever aisément Et renverser ce redoutable athlète.
De la victoire il était déjà sûr ; Quand cette main, qui tient le blanc fémur, Glisse dessus, un peu plus haut arrive, Et reste là : délicate et craintive, Elle frémit sur cet endroit charmant.
N'ose presser, et presse doucement.
Nos champions dans un profond silence Gardaient toujours la même contenan Mal à propos ils sont embarrassés :
Leurs bras d'albâtre étaient entrelaces.
Leurs seins brûlants se touchaient ; quelle avance ! L'ange d'ailleurs avait déjà la main Sur ses lauriers ; il les cueillit enfin. Muet il fut, ainsi que la déesse.
Mortels bavards, imitez leur sagesse- Muets encore, et soupirant un peu, Du geste seul ils se dirent adieu.