‹ ParnyChapitre 29 sur 38 · CHANT SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHANT SEPTIÈME

Pour vivre heureux,' il faut cacher sa vie. Ne briguez point la gloire et les grandeurs. Objets constants de la publique envie.

L'aveugle sort dispense les honneurs ; Mais quelquefois il se plaît à reprendre Tous ses bienfaits qu'en pleurant il faut rendre. Simple en mes goûts, j'ai désiré toujours L'obscurité d'un curé de village,

Qui, possesseur d'un liant ermitage,

Nonchalamment laissant couler ses joins.

Boit chaque soir, près de sa gouvernante,

Le vin fumeux qu'il recueille et qu'il vante ;

Et j'abandonne au vicaire de Dieu

Ses trois clefs d'or, ses fulminantes bulles,

Son Vatican, son cardinal neveu,

Ses beaux mignons, ses nièces, et ses mules.

Mais cependant j'aimerais cent fois mieux

Régner dans Rome, et diriger les voiles

De ce bateau dont les papes heureux

Firent depuis un corsaire fameux,

Que d'habiter par delà les étoiles,

Placé par l'homme au nombre de ses dieux.

Tomber d'un trône est une lourde chute,

Soit; mais du ciel! quelle horrible culbute!

Ils la feront sans doute ces païens,

Déjà chassés des murs olympiens.

C'est vainement qu'ils tentent sur la terre

De ressaisir leur puissance première.

La jeune Aurore, au visage vermeil, Vient entr'ouvrir les portes du soleil, Et son regard éveille la nature :

En rougissant elle répand des pleurs ; Et les zéphyrs, que sa présence épure.

De ce trésor enrichissent les fleurs.

Jadis elle eut son hymne matinale : Mais les mortels, tout entiers à Jésus, Méconnaissant l'amante de Céphale, Baissent les yeux, et disent V Angélus..

Neptune, armé du trident redoutable, De l'océan soulève tous les flots ; Et leur abîme aux tremblants matelots Offre la mort, la mort inévitable.

Sur les vaisseaux les fougueux Aquilons, Le peuple entier des vigoureux Tritons.

Et Téthys même, avec les Néréides.

Faisaient tomber des montagnes liquides.

Le dieu des mers criait dans son courroux : « Priez Neptune, ou vous périssez tous. » Sans l'écouter ils invoquent la Vierge, Et dans leur vœu lui promettent un cierge. Elle sourit à ce présent nouveau.

Se lève ensuite, et craignant de mal dire,

En rougissant elle dit : Quos ego...

Les vents ont peur ; des flots la rage expire ; Et les vaisseaux que protège un ciel pur, Semblent glisser sur le liquide azur.

Le roi des dieux veut effrayer la terre : D'un pôle à l'autre il roule son tonnerre. L'homme en effet pâlit à ce fracas ; Mais un pater, quelques jets d'eau bénite, Le son sacré des cloches qu'il agite, Font reculer la foudre et le trépas.

Belle Vénus, vous étiez plus que belle Après l'instant qui vit naître l'Amour.

Avec douceur votre bouche immortelle Baisa ses yeux qui s'entrouvraient au jour ; Dans tous ses traits vous retrouviez vos charmes ; Et vos genoux, de guirlandes couverts, Berçaient ce dieu, faible encore et sans armes, Mais qui bientôt maîtrisa l!univers.

Pour son sommeil les Grâces caressantes Forment un lit de myrtes et de fleurs ; D'un frais Zéphyr les ailes complaisantes Pour lui du jour tempèrent les chaleurs. Belle Cypris, sur ses lèvres de rose Vous voyez naître un sourire malin, De l'avenir présage trop certain.

Sur votre bras sa tête se repose ; Son pied s'agite ; et sa débile main Presse en jouant les lis de votre sein. Des immortels, instruits de sa naissance, Pour l'admirer, descendirent des cieux. Sur lui, sur vous, ils attachaient leurs yeux. Leurs yeux charmés, et dans un doux silence. Ils souriaient au plus puissant des dieux. Mais tout vieillit, ô reine d'Idalie !

L'homme a brisé cet antique tableau, Qui de Zeuxis illustra le pinceau, Et dont mes vers sont la faible copie. Voici l'objet de son culte nouveau :

Un charpentier, et sa moitié fidèle, Dans une étable, au milieu du troupeau ; Un peu de paille, et qui n'est pas nouvelle ; Sur cette paille, un panier pour berceau ; Dans ce berceau, le fils d'une pucelle ; Près de ce fils le taureau menaçant,

L'âne qui brait, et le bœuf mugissant; Sans oublier trois visages d'ébène, Des bouts du monde arrivant hors d'haleine, Pour saluer le taciturne enfant.

Ces deux tableaux, malgré leur différence, Entre eux pourtant ont quelque ressemblance. Vulcain, Joseph, inutiles témoins, Ne font point fête aux deux aimables mères ; Et ces maris, qui boudent dans leurs coins, Semblent surpris et honteux d'être pères.

Momus en vain sur ce monde attristé Veut de nouveau régner par la gaîté.

L'enfer est là, Momus ; et l'homme sage Ne rit jamais dans un tel voisinage.

Le chapelet succède à tes grelots, Et Jérémie a vaincu tes bons mots.

Quel changement ! quelles métamorphoses ! Ces jeunes fronts, jadis joyeux et fiers, Qui s'entouraient de pampres et de roses, Tristes, baissés, de cendres sont couverts. Le goupillon qui lance une eau chrétienne A remplacé le thyrse de Bacchus, Et Mardi-Gras fait oublier Silène.

Loin donc, bien loin les festins de Cornus : Nous adoptons l'Abstinence au teint blême, Le Jeûne étique, et le maigre Carême.

La beauté même, abjurant les plaisirs, Au crucifix porte tous ses soupirs.

De blanches mains déroulent un rosaire.

Un joli sein dont le doux mouvement Semble appeler les baisers d'un amant, A ces baisers oppose un scapulaire.

Femme, dit-on, veut plaire, et toujours plaire : La discipline outrage cependant, Et sans pitié sur la dure on étend Ces bras mignons, ces formes arrondies, Formes d'amour, autrefois si chéries, Qu'adoucissaient les parfums onctueux, Et qui foulaient un lit voluptueux.

Fuis, ô Vénus ! par un dévot caprice De ta ceinture on a fait un cilice.

Grâces, fuyez : sévère est notre loi : Elle proscrit vos leçons dangereuses ;

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Et vous avez trois rivales heureuses, La Charité, l'Espérance, et la Foi.

« Ainsi donc l'homme, imbécile et volage, Porte à Jésus son triste et plat hommage, Dit Jupiter : tel maître, tels valets. Mais ces valets, bénissant l'esclavage.

Vexés, battus, ne regimbent jamais ; De ces nigauds sans risque l'on se jonc Tout leur est bon ; et leur pieuse joue Vient d'elle-même au-devant des soufflets. Pour les tyrans rien n'est aussi commode. Et Constantin du système à la mode Avec raison vante les agréments.

Grâce aux chrétiens, ce scélérat habile Sur le duvet goûte un sommeil tranquille. Le sang d'un fils couvre ses bras fumants ; Dans un bain chaud il étouffa sa femme : Il étrangla les deux Licinius ; Au chien vorace il livra les vaincus : Et les remords ne rongent point son âme ! Et les pavots descendent sur ses yeux ! Il dort, le tigre, et des spectres livides N'agitent pas son sommeil ! et ses dieux Ne tonnent point ! Volez donc, Euménides, Et tourmentez cet hypocrite heureux. »

Il dit : soudain ces déesses terribles, Joignant leurs cris, s'arment de fouets piquants, Fendent les airs, font siffler les serpents Entrelacés sur leurs têtes horribles, Et du coupable assiégeant le repos, A la lueur des funèbres flambeaux, En traits de sang lui retracent ses crimes, Et sous ses yeux font passer ses victimes. Mais Constantin, calme, et sans s'éveiller, Leur dit : « Trop tard vous arrivez, princesses. Il fut un temps où vos mains vengeresses De ces longs fouets auraient pu m'étriller : Ce temps n'est plus. De quelques peccadilles J'étais coupable, et les prêtres païens N'ont pas osé m'absoudre : les chrétiens M'ont pardonné ces royales vétilles.

Ils ont fait mieux ; courageux et rusés. Ils m'ont donné l'évangile et l'empire.

LA GT7EBRE DE8 DIE1 lu

Tous deux sont bons : c'est assez von- en dire : Laissez-moi donc; vos serpenta sont osés. »

Sur l'homme encor le fils de Cythéi Veut essayer le poison des plaisirs.

])u ciel il part sur l'aile des zéphyrs, Et comme un trait fend la plaine azuré Sur le chemin qui conduit au désert lu jeune couple à ses yeux se présente. « Fort bien;, dit-il ; la fortune me sert. Belle Thaïs, votre âme est innocente :

Mais l'innocence aime sans le savoir.

Et quatorze ans plaisent sans le vouloir. Vous, Elinin, sensible autant que sage.

De vos seize ans on pourra faire usage. Sur vos coursiers, où fuyez-vous tous deux : Votre naissance au trône vous appelle : Sur vous d'hymen on prépare les nœuds : Mais de Jésus la doctrine nouvelle Vous a séduits, et vous fuyez pour elle : Car vos parents, fidèles à leurs dieux. Dans tout chrétien punissent un rebelle. Fuir est trop peu ; dans vos saintes ferveurs Vous abjurez le monde et ses douceurs ; Et vous voulez, miraculeux ermites.

Du grand Pacôme égaler les mérites.

C'est votre plan; j'ai fait aussi le mien. Un habit d'homme enveloppe vos charnus. Jeune Thaïs, et je n'en dirai rien ; De la pudeur j'approuve les alarmes.

Mais votre voix féminine, et vos cris.

A chaque pas de ce coursier rapide :

Vos pieds mignons de l'étrier sortis. Et replacés par votre aimable guide.

De votre corps l'équilibre incertain.

Votre embarras, et cette blanche main Qui se refuse à la flottante bride.

Et de la selle a saisi le pommeau, Tout vous trahit ; et cet habit nouveau Aux curieux n'en imposera guère :

Voyagez donc, mais d'une autre manière. »

Après ces mots, il pique du coursier Le flanc poudreux : moins rapide est la flèche ; Mais, en partant, sur l'herbe molle et fraîche Il a jeté son charmant cavalier.

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De sa fiayeur avec peine remise,

Thaïs se lève, et son âme soumise

Rend grâce au ciel, qui, prévoyant et bon,

Avait pour elle épaissi le gazon.

Elle s'abuse en tenant ce langage ;

De l'Amour seul ce miracle est l'ouvrage.

Pour éviter un semblable danger,

Son compagnon avec elle partage

Sa selle étroite ; et ce groupe léger

Au petit pas se remet en voyage.

Mais Cupidon avait d'autres projets,

Et par degrés sa puissance maligne

Du Bucéphale affaiblit les jarrets.

Bientôt il bronche, et la belle se signe ;

Il bronche encore, il fatigue la main

Qui le relève ; et Thaïs alarmée,

De négligence accusant Elinin,

Lui répétait d'une voix animée :

« La bride échappe, alors qu'on est distrait.

Si vous voulez, nous ferons un échange. »

Sans répliquer, le jeune homme discret

Cède la bride, et de place l'on change.

L'Amour sourit : le cheval en effet

Ne bronche plus, et Thaïs triomphait.

Elle est si simple encore et si novice !

En croupe assis, pour trouver un appui,

Il fallait bien qu'Elinin malgré lui

Entre ses bras serrât sa conductrice ;

Il lui fallait croiser sa double main,

Non pas dessus, mais au-dessous du sein,

Et sur ce cœur que l'innocence habite,

Mais qui pour lors plus vivement palpite.

Pour être saint, l'on a beau tout braver,

Cette posture est douce, et fait rêver.

Nos voyageurs, qu'un trouble vague agite,

Rêvaient beaucoup, et leur âme séduite

Se complaisait dans ce fatal oubli.

Mais une croix sur la route placée

Frappe leurs yeux, épure leur pensée,

Et rend la force à leur cœur amolli.

« Notre projet, dit Thaïs, est louable ;

Dieu l'inspira : mais nous débutons mal.

Oui, nous péchons par un luxe coupable.

Vit-on jamais ermites à cheval?

Allons à pied, mon ami; cette allure Est à la fois plus modeste et plus sûre. » A pied tous deux poursuivent leur chemin, Et, sans s'asseoir, marchent une heure entière. Lassés alors, dans un bosquet voisin.

Ils vont chercher un repos nécessaire.

Pour eux l'Amour avait tout préparé.

Ils trouvent donc une épaisse verdure, Un lit de fleurs du soleil ignoré, Un frais zéphyr, un ruisseau qui murmure, De pommes d'or l'oranger parsemé, Le doux figuier et le melon timide, De l'ananas le trésor parfumé, Et le dattier qui porte un miel solide. Ce lieu dut plaire au couple voyageur.

Thaïs s'assied, de fatigue affaiblie ; Et d'Elinin la main légère essuie Son joli front que mouille la sueur.

Les fruits divers qu'adroitement il cueille Sont présentés aux lèvres de Thaïs ; Sa bouche ensuite en reçoit les débris. Il prend enfin la verte et large feuille Du bananier que baigne le ruisseau, En la creusant y retient l'eau captive, Et sa compagne, à ses soins attentive, Boit en riant dans ce vase nouveau.

Témoin caché, de ses ruses nouvelles Le dieu malin s 'applaudissant tout bas, Veut qu'un dessert couronne leur repas, Et sous leurs yeux conduit deux tourterelles. Vous connaissez de ces oiseaux fidèles Les vifs transports, l'heureux roucoulement, Leurs jeux, leur grâce, et le frémissement Que les désirs impriment à leurs ailes, Et leurs baisers si délicats, si doux, Baisers d'amour, trop imités par nous : Le marbre même en les voyant s'anime.

Sans y penser nos ermites naissants Suivent de l'œil ces oiseaux caressants, Et par degrés leur abandon exprime Ce qui pour lors se passe dans leur cœur. " Sans y penser, Thaïs avec langueur, Sur son ami nonchalamment penchée.

Prend une main qu'elle n'a point cherchée.

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