PARS Y
Sans y penser, le bras de cet ami S'étend, se courbe, enveloppe à demi Un corps charmant qu'avec douceur il presse. « Bon ! dit le dieu, j'ai vaincu leur sagesse. Dans un désert avant de s'exiler, Il faut du moins apprendre à le peupler. » Il se trompait; d'une cloche voisine Le son subit dans les airs retentit.
Ce bruit pour eux fut une voix divine. Une leçon que leur cœur entendit.
Des voluptés ils repoussent l'image, Et promptement s'éloignent du bocage. - . L'Amour commande ; aussitôt l'aquilon D'un voile humide a couvert l'horizon : La nuit survient, et la pluie avec elle. Ce contre-temps afflige notre belle.
« Pour nous, hélas ! le ciel est sans pitié ». Disait sa peur. Mais son guide fidèle Rassure un peu son esprit effrayé :
De son manteau lui donne une moitié, Conserve l'autre ; à son pied qui chancelle Montre la route ; et pour les pas glissants, Il l'enlevait dans ses bras caressants.
Pour eux enfin s'ouvre un gîte modeste. L'hôte leur dit : « Une chambre me reste. Elle est à vous. » Ils s'y rendent joyeux : Mais un seul lit se présente à leurs yeux. Et de Thaïs l'innocence murmure.
« Ne craignez rien, pour vous sera le lit, Dit Elinin ; un siège me suffit. »
Et de Thaïs la pudeur se rassure.
Des vêtements qu'elle avait usurpés, Et que la pluie a sur elle trempés, Elle ne peut débarrasser ses charmer.
Il fallut donc, malgré quelques alarmes. A son ami confier ce travail.
Pour leur vertu quelle épreuve pénible ! Abrégeons-la du moins, s'il est possible. En abrégeant cet amoureux détail.
La couche étroite a reçu notre sainte.
Et du sommeil elle attend les pavots.
Son compagnon, sans humeur et sans plainte. Va sur un banc chercher quelque repos.
Mais Cupidon de nouveau les menace.
« A moi, Borée! » Il dit; avec fureur
Borée accourt des antres de la Thrace,
Et sans pitié souffle sur le dormeur.
Un simple lin le couvre, et la froiduo-
Saisit bientôt ses membres délicats :
Il grelottait, et gémissait tout bas.
Thaïs entend ce douloureux murmure.
« Qu'avez- vous donc vous souffrez, j'en suis BÛre. »
Transi de froid, il ne pouvait parler.
« Ah ! sur ce banc j'eus tort de l'exiler ;
Sur les coussins tandis que je repose.
Il va mourir, et j'en serai la cause. »
Disant ces mots, du lit elle a sauté.
Et du jeune homme avec vivacité
Touche le front, prend la main engourdie,
Presse le sein, ensuite elle s'écrie :
« Oui, sous mes doigts je sens battre son cœur.
Viens, mon ami, des coussins la chaleur
En peu d'instants ranimera ta vie. »
Le même lit tous deux les a reçus.
L'humanité n'est-elle pas sagesse?
La belle donc, dans ses bras demi-nus Prend Elinin, et doucement le press»-.
C'était ainsi qu'Abisag autrefois Couchait auprès du plus sage des rois.
Et, sans pécher, réchauffait sa vieillesse. Mais d'un ami réchauffer la jeunesse Vaut mieux encor. Ce remède charmant Sur le malade opéra promptement :
Il a repris sa force naturelle ; Bientôt s'y joint une force nouvelle.
« Oui, dit Thaïs, j'ai tremblé pour tes jours. J'eus tort ; le ciel nous devait son secours : Sa volonté traça notre voyage.
Dans le désert nous arrivons demain ; Nous choisirons chacun notre .ermitage, Notre cellule, et notre humble jardin.
De ton réduit le mien sera voisin.
De me quitter aurais-tu le courage ?
— Jamais, jamais, lui répond Elinin.
Deviens ma sœur, et je serai ton frère. A mon salut Thaïs est nécessaire.
La solitude a, dit-on, ses dégoûts Et ses dangers : contre eux unissons -nous :
Sans peine alors nous vaincrons les obstacles. Le même lieu, par nous sanctifié, Verra toujours notre tendre amitié, Notre ferveur, nos vertus, nos miracles. Mourant ensemble, ensemble ensevelis, Au ciel encor nous resterons unis. »
Ainsi parlant, nos deux anachorètes Par amitié se tenaient embrassés ; Par amitié leurs bouches indiscrètes, Leurs fronts brûlants, et leurs seins oppressés Se rapprochaient : une ivresse fatale Dans tous leurs sens allume les désirs ; Et de Thaïs l'haleine virginale, Et d'Elinin les innocents soupirs, Sont confondu.; : la volupté timide, Et la langueur, et le baiser humide, Ouvrent déjà leurs lèvres... Par bonheur Pour eux, pour moi, pour le sage lecteur, Un coq chanta : le fracas du tonnerre N'eût pas produit un effet plus certain. Ce triple cri leur rappelle soudain Le reniement du coupable Saint Pierre, Et le remords que porta dans son cœur Du coq hébreu le chant accusateur.
Sautant du lit, à genoux sur la pierre, Tous deux au ciel adressent leur prière, Et prudemment répètent sur leurs fronts Le signe heureux qui chasse les démons. L'Amour chassé s'envole avec colère, Et va gémir dans les bras de sa mère. Muni d'un fer qu'il tourne adroitement, Tel un filou qu'enhardit la nuit sombre, Avec lenteur, sans bruit, tout doucement, D'un riche avare ouvre l'appartement, Ecoute, avance, et se glisse dans l'ombre : Déjà sa main touche le coffre-fort, Et va... Jamais l'avarice ne dort; Et tout à coup dans la chambre voisine A retenti la sonnette argentine :
Le voleur fuit, abandonnant cet or Qu'il crut saisir, et qu'il convoite encor. Ou tel un loup sur la verte prairie Voit deux agneaux nouvellement sevrés Mêler leurs jeux, goûter l'herbe fleurie,
En folâtrant du troupeau séparés, Et du taillis s'approchant par degrés ; Du bois il sort, et sur eux il s'élance : Mais aussitôt se montre le berger, Branlant sa fourche, et que son chien devance. Le loup surpris se dérobe au danger ; Laissant l'agneau qui bondit avec joie, Rapide il fuit dans les buissons touffus, Entend de loin les bêlements confus, Et sous sa dent mâche l'absente proie.
Veillez, bergers, veillez sur vos troupeaux. Ne forcez point mes fidèles pinceaux A retracer des images fâcheuses ; Et que jamais dans mes rimes heureuses Les loups adroits ne croquent les agneaux.