FIN DE LA DEUXIEME PARTIE
PARODIE
DU
Le complot de la jésuitesse.
Avez-vcus des nerfs, cher lecteur ou adorée lectrice l — Vous avez des nerfs ; ah ! tant pis, ah ! tant pis !
Si j'ai un conseil à vous donner , c'est de les tendre le* plus possible , car je vais vous raconter des choses capables de faire dresser des cheveux sur votre tête, si toutefois vous en avez... des cheveux.
Nous avons déjà fait connaissance avec les Rodin , les d'Aigrigny et une foule d'autres paroissiens de la rue des Ursins. Eh bien ! tous ces disciples de saint Ignace ne sont que de la Saint-Jean auprès d'une jésuitesse !
A l'aspect d'une jésuitesse, le Constitutionnel ferait le signe de la croix et crierait : Vade reiro, Salanas ! à moins pourtant qu'elle ne vînt pour prendre un abonnement. — Règle générale , on ne dit jamais vade rétro à une personne qui se présente dans
un bureau de journal avec cette intention pieuse et louable.
Grâce à cette drôlesse de jésuitesse de princ» vous allez voir une jeune fille enfermée dans une maison de fous , deux autres jeunes filles claquemurées dans un couvent, trois autres... Mais que dis-je ! imprudent que je suis ! si je vous révèle à l'avance tout ce qui vous fera frissonner, vous ne frissonnerez plus du tout quand viendra le moment de vous livrer à ce divertissement. — Je ne vous dirai donc plus rien, sinon que dans tout ce que vous allez voir vous ne verrez pas le Juif errant , ce qui fait qu'il continue plus que jamais à donner son nom à tout l'ouvrage de M. Eugène Sue : il faut avouer que c'est un drôle de corps, — pas M. Eugène Sue , — le Juif errant.
Ceci posé , je recommence le récit que je vous ai déjà entamé le '2'2 août , puis réentamé le 5 octobre.
Pour vous mettre au courant de la conversation , fouillez dans vos souvenirs et dans votre collection du Charivari.
Vous saurez donc que la jésuitesse de Saint-Dizier, tante de mademoiselle Adrienne, a résolu de faire interdire comme folle sa nièce qui contrecarre tous
<es projets; et l'abbé d'A .:nv vient de son coté pousser à la roue de la voiture qui doit entraîner cette jeune fille loin de l'hôtel Saint-Dizier , lorsqu'il apprend que mademoiselle de Cardoville s'apprête à faire venir dans ce même hôtel le jeune Djelma , ce prince indien qui porte toujours sa médaille à la boutonnière , à l'instar d'un simple commissionnaire parisien.
La princesse de Saint-Dizier convoque donc un conseil de famille qui doit juaer la conduite de mademoiselle de Cardoville : conseil internai qui a eu l'idée
70 PARODIE Dl JUIF ERRANT.
de faire enfermer Adrienne dans une maison d'aliénés, sous prétexte qu'elle dépense un argent fou.
L'un des juges de l'état mental de notre jeune personne est l'abbé d'Aigrigny , qui arrive cette fois sans soutane, en redingote noire bien ajustée à la taille et taillée par Humann.
Bref, sous le jésuite perce l'ancien colonel des hussards; ainsi, toutes les fois que vous rencontrerez un monsieur ayant une redingote noire ficelée, dites-vous : Voilà un jésuite. De même que si vous rencontrez un
TROISIKMR PARTIR.
individu ayant un habit bleu barbeau et de gigantesques cols de chemise, — encore un jésuite !
Méfiez-vous surtout du vieux troupier à moustaches ! toujours un jésuite !
L'autre personnage appelé à jouer un rôle très-important dans ce conseil de famille , c'est le docteur Bedainier , externe des hôpitaux et de la congrégation de Paris,
Voici le portrait de ce médecin, et quand vous rencontrerez dans les rues un énorme bonhomme taillé sur ce modèle, dites-vous plus que jamais : Voilà un jésuite !
Lepeintre jeune est un des membres les plus actifs de l'ordre de Loyola. Il dit que non; mais c'est un gros dissimulé.
Le conseil de famille qui doit délibérer sur le sort d'Adrienne , se compose en outre de deux ou trois gueux subalternes dont il est inutile de faire passer les noms à la postérité.
Mademoiselle Adrienne , coiffée comme toujours de
la manière la plus fantastique , est donc amenée de-
vant madame sa tante , qui se met à l'interroger et à lui faire le compte réellement fabuleux de tout ce qu'elle dépense en rubans , en brosses à dents , en pommade philocome, en eau de Cologne, en créosote Billard et autres parfums plus ou moins orientaux.
Le fait est que mademoiselle Adrienne de Cardoville ne se refusait rien de tout ce qui pouvait flatter ses sens , — honnêtement , s'entend ; — elle s'environnait jour et nuit des choses les plus agréables à l'œil et au nez.
Elle ne pouvait souffrir pour femmes de chambre que des jeunes filles belles comme des amours et s'appelant Florette ou Cynthia ; — pour rien au monde elle n'aurait pris un portier camus, — ses mouchoirs
80 PARODIE IX Jl il ERRANT.
ne se lavaient que dans de l'eau de Portugal , — dès le point du jour des pastilles du sérail monstres brûlaient sur sa cheminée, et pour oreiller elle avait, la nuit, un immense sachet odoriférant capable d'asphyxier un fort de la halle.
La jésuitesse , qui tenait à exalter le plus possible mademoiselle Adrienne, qui naturellement n'avait déjà que trop la tête près du bonnet, se mit à l'asticoter,
l'asticoter comme jamais ça ne lui était arrivé. — Elle tenait absolument à lui faire dire quelques bêtises que le notaire pût enregistrer pour servir de lettre d'entrée dans une maison de santé ; — mais, par extra or-
dinaire, Adrienne restait calme, et se contentait de
tirer la langue à sa respectable tante , en nièce bien apprise. Pourtant , lorsque la jésuitesse arriva au chapitre du jeune prince indien pour lequel Adrienne s'apprêtait à faire de nouvelles dépenses , et à qui elle avait déjà adressé un costume complet de marnamouchi pour remplacer celui qu'il avait perdu dans la tempête, — à ce moment, disons-nous , notre jeune fille s'anima et se mit à pérorer et à gesticuler ni plus ni moins qu'un avocat qui défend la veuve et l'orphelin, — ou qui l'attaque, — car alors il gesticule et pérore encore davantage , puisque la cause est mauvaise.
Ceci soit dit sans porter aucunement atteinte à la considération et au respect si bien dû à la corporation
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dos avocats, — nous savons trop bien qu'ils font cause commune et nous n'avons pas envie de faire crier dix ou douze mille personnes , — qui ne demandent que cela !
La colère de la jésuitesse arriva à son paroxisme lorsque Adrienne annonça que non-seulement elle s'apprêtait à recevoir dans l'hôtel Saint-Dizier le prince indien, le jeune homme à la plaque, mais encore deux autres personnes également plaquées , — les filles du maréchal Simon !
Sensation vive et prolongée dans toute la société !
Comme c'était régalant pour ces pauvres jésuites , d'apprendre que tous les personnages qu'ils faisaient pourchasser , tatouer et môme dévorer dans toutes les parties du monde , allaient se trouver réunis à Paris juste le 13 février , et juste dans l'hôtel de Saint-Dizier !
O bizarre hasard , — voilà bien de tes coups !
L'abbé d'Aigrigny était coquelicot de fureur, et ne cessait de se dire tout bas : Saperlotte, ça ne peut pas se passer comme ça !
Tout à coup la conversation fut interrompue par un laquais qui vint annoncer qu'un commissaire demandait à parler à l'instant même à madame le princesse de Saint-Dizier. Attention générale ! — Tableau !
C'était bien un commissaire de police qui attendait à la' porte du salon , un commissaire de police pour de bon , entouré d'une écharpe tricolore et orné en outre d'une cravate blanche, d'un nez rouge et de lunettes bleues , nuances parfaitement assorties avec i'écharpe.
En général les commissaires de police ne sont pas beaux, c'est un droit qui leur est octroyé par la charte , mais très-souvent ils abusent de ce droit et se permettent d'être affreusement laids.
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Le commissaire annonça qu'il venait à la recherche du nommé Agricol , que l'œil de la police avait vu entrer dans l'hôtel et qui, n'en étant pas sorti, devait peut-être s'y trouver encore. — Il n'y arien de fort sur le raisonnement comme un commissaire de police.
M PARODIE Di .)i il l.lii; \M.
Adrienne dissimula son trouble , toujours en jeune fille parfaitement élevée, et se contenta de dire: •• Que l'on cherche partout , je m'en moque pas mal ! »
Règle générale , toutes et quantes fois on dit d'une chose je m'en moque pas mal , c'est que réellement on ne s'en moque pas du tout.
Parlez vaguement cachemire vert à une dame qui s'intitule vertueuse, ou r ortefeuille rouge à un député qui se qualifie souvent d' incorruptible, l'un et l'autre ne manqueront pas de dire : je m'en moque pas mal ! et le jour ou l'on traitera sérieusement cette question rouge ou verte la réponse se modifiera considérablement.
Tout ceci est de la haute diplomatie , comme dirait Bilboquet .
Le fait est qu'Adrienne était fort émue ; mais elle comptait bien que l'on n'irait pas dénicher Agricol dans le trou aux rats où elle l'avait fourré. — Pauvre petite chatte, comme elle s'abusait !
Ce trou aux rats devait devenir pour l'infortuné serrurier une véritable souricière !
Adrienne ne savait pas que l'œil de la police voit clair jusque dans les réduits les plus obscurs, surtout quand cet œil porte des lunettes bleues , et le commissaire n'avait pas commencé sa tournée depuis dix minutes , qu'il avait déjà flairé l'infortuné forgeron .
Aussitôt un garde municipal fut appelé, et il se mit à extraire Agricol du trou dans lequel il était inclus depuis quelques heures.
Xous devons dire, à l'honneur du fils de Dagobert,
qu'il fit une résistance digne de la vieille garde avant de se rendre ; mais le municipal était un malin qui savait parer toutes les bottes.
Agricol qui n'était pas tout à fait à la hauteur des sentiments de la vieille garde , ne mourut pas, il se rendit !
Je vous laisse à imaginer la joie du conseil de famille , qui était encore en permanence lorsqu'à tous ces griefs il put en ajouter un nouveau contre Adrienne !
Et un grief qui, nous devons l'avouer, ne manquait pas au premier abord d'une certaine gravité.
On pouvait lui passer d'avoir dans sa chambre à coucher des pastilles du sérail , de pots de giroflées , et même un crinum amabile , plante bulbeuse ; mais avoir sous son lit un jeune homme intitulé Agricol ,
s<i parodie: lh juif errant.
c'était vraiment un caprice de jeune fille qui passait toutes les bornes de la botaniaue.
Après ce nouvel incident qui lui donnait tant de forces , la jésuitesse rentra dans le salon en jetant un coup d'oeil d'intelligence à tous ses associés , et ça voulait dire : Nous pouvons risquer le grand coup !
Ce grand coup était de faire enfermer Adrienne , mais il s'agissait de l'amener , sans qu'elle s'en doutât , dans une de ces maisons dites de santé , parce qu'elles sont à l'usage des malades.
Ce fut le docteur Bedainier qui se chargea de l'affaire. Il faut vous dire que ce gros jésuite avait toujours fait semblant de protéger Adrienne : aussi fut-ce à lui que s'adressa la candide jeune fille pour protéger à son tour Agricol.
O jeunes filles ! jeunes filles ! on vous abusera donc éternellement, d'une manière ou de l'autre, — plus souvent de l'autre.
Il y avait encore d'importantes améliorations sociales à apporter sur ce point drlicat, il faut espérer que M. Eugène Sue daignera y consacrer un jour huit ou dix volumes; quand on est romancier philantropique il faut accomplir en entier sa divine mission sur la terre et dans les cabinets de lecture.
Rien ne fait plaisir comme de remplir une bonne action en dix volumes , surtout quand un directeur de journal veut bien y mettre le prix : — cent mille francs , — M. de Monthyon ferait les choses moins largement.
Le docteur Bedainier était médecin d'un ministre ; Adrienne le supplia de faire des démarches auprès de
ce personnage ; bien plus , elle demanda à aller lui parler elle-même.
Le docteur offrit de la présenter immédiatement , et Adrienne, prenant à peine le temps de mettre un chapeau orné d'une légère plume , se mit en route
pour suivre avec la plus grande candeur ce gros fourbe de Bedainier.
Avez donc confiance dans les médecins ! — Ma parole d'honneur, c'est à dégoûter des pharmaciens eux-mêmes !
P.MïODTB HT' .TriF ERRANT.
Ine mauvaise farce de im'tfecin.
11 faisait nuit sombre (règle générale : quand il arrive quelque chose d'extraordinaire aux jeunes filles, il fait toujours nuit). La voiture du docteur s'arrêta
devant une porte de médiocre apparence , et notre rusé jésuite, voyant que cet hôtel de ministre semblait peu somptueux à mademoiselle Adrienne, lui assura que depuis la révolution de juillet les ministres apportaient la plus grande économie dans leurs dépenses et ne coûtaient pas plus de douze mille francs par an à l'Etat. Une fois entré dans une antichambre assez triste , le docteur dit qu'il allait prévenir son ami le ministre, — il laissa la jeune fille toute seule, et alors elle entendit d'étranges bruits; il lui semblait que
dans toutes les chambres voisines on da nsait la polka, on criait d'une furieuse façon dans d'autres
en poussant des cris qui ne sont pas de l'école de M. Cellarius. — Mademoiselle deCardoville eut peur, elle se mit à crier au secours et à la garde. — Hélas !
elle ne se doutait guère de la sorte de garde qui allait arriver !
C'était une effroyable mégère armée d'un martinet, qui venait faire connaissance avec la nouvelle pensionnaire amenée par le perfide Bedainier. A cet aspect horrible, Adrienne, qui n'aimait que le joli, détourna la tête en recriant de plus belle à la garde ! à la garde ! ce qui fit qu'il en arriva deux nouvelles toujours armées du même instrument inventé pour les habits, mais que des médecins philanthropes appliquent également à leurs malades. Toutes ces femmes, s'imaginant qu'elles avaient affaire à une folle furieuse, ne trouvèrent rien de plus convenable que
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de lui mettre une camisole de force, autre invention philanthropique et calmante.
L'infortunée jeune fille sentit sa chevelure tout en-
tière se dresser d'horreur sur sa tête ! C'était l'unique consolation qui lui restait clans la circonstance.
Une fois bâillonnée et camisolée, Adrienne se tint tranquille, et le docteur de rétablissement se frotta les mains en se disant : « Voilà ma cure qui commence. »
Le lendemain matin le gros jésuite vint trouver
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Adrienne comme si rien d'extraordinaire ne s'était passé entre eux, et il lui dit de l'air le plus tranquillement affectueux, comme s'il venait la visiter dans son ravissant boudoir de l'hôtel du faubourg Saint- Germain : « Eh bien , comment avons-nous passé la nuit, ma petite chatte? ••
Oh ! le jésuite , le jésuite ! — avouez que voilà un énorme jésuite !