TROISIÈME PARTI V
C. oui m eut, dans la famille Dagobert; toutes les têtes sont mises à l'envers.
Si, de la maison des fous, nous allons à la rue Brise- Miche, nous ne trouverons pas de scènes plus capables de nous réjouir le cœur, c'est-à-dire que c'est encore plus triste, si c'est possible.
Pour peu que vous teniez à vous mettre à l'unisson avec tous les personnages que vous allez visiter, tirez votre mouchoir, ne fût-ce que pour le prêter à madame Dagobert, ou à la Maveux, ou à Rose, ou à Blanche, ou même à Rabat- Joie, qui, tout chien qu'il est, pleure comme un veau. C'est encore une qualité particulière à cette belle race du Xord.
Le papa Dagobert est parti pour Chartres, où il avait probablement affaire, car je ne le soupçonne pas assez gastronome pour avoir entrepris ce voyage rien que pour. acheter un pâté de Strasbourg.
Depuis le départ de Dagobert, tout le monde se désole rue Biïse-Briche , 1° à cause de l'arrestation d'Agricol; 2° vu que toute la société n'a pas un sou vaillant ; 3° attendu que le confesseur de madame Dagobert a menacé cette femme âgée aussi respectable questupide, de la damnation éternelle, si elle ne profite pas de l'absence de son mari pour mettre Rose et Blanche dans un couvent où l'on doit achever leur éducation religieuse, que le vieux grenadier avait oublié de commencer.
Que voulez-vous, on ne peut jamais penser à tout ,
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et ce vieux brave est bien excusable de cette petite négligence , puisqu'il n'avait guère le temps en ramenant les deux jumelles du fin fond de la Sibérie, et en leur faisant suivre un ruban de queue de huit cents lieues , de leur faire suivre en outre le catéchisme ?
C'est encore par suite d'un tour de Rodin , qui veut séquestrer les filles du maréchal Simon à l'instar de mademoiselle de Cardoville, que le confesseur de madame Dagobert met tant d'instance à faire entrer ces jeunes personnes au couvent.
C'est la mère Dagobert qui avait toute sorte de droits à être insérée dans un couvent et notamment dans celui des oiseaux , — en sa qualité de vieille bécasse !
Et remarquez , s'il vous plaît , que toutes ces manœuvres que je ne crains pas de qualifier d'indélicates , se pratiquent toujours relativement à la fameuse médaille.
Saperlotte! si vous avez une médaille quelconque dans votre tiroir, je vous conseille bien de vous en défaire au plus vite ; on ne sait pas quel désagrément ça pourrait vous procurer par la suite. C'est à faire frémir quand on y pense !
N'y pensons pas.
La femme Dagobert lutte cependant, pour la première fois de sa vie, contre la volonté de son confesseur, car elle sait que son mari aime Rose et Blanche encore plus que ses moustaches, plus que ses bottes à l'écuyère, plus même que son bonnet à poil, et alors, depuis le matin, cette femme, nu milieu de toutes ces
TROISIEME l'AJUJL. «Jo
incertitudes, se décide enfin franchement aune seule chose, — c'est à repleurer!
Voici un commissionnaire qui arrive tout à coup dans la chambre légèrement marécageuse de la famille Dagobert. — Il apporte une lettre du vieux grenadier qui annonce... quoi? qu'il a perdu sa bourse et qu'il
est en plan au milieu des malles dans le bureau de* messageries Laffitte, mais peu gaillard.
En conséquence, Dagobert prie sa famille de venir le dégager vivement, attendu qu'une société de sacs de nuit et de bourriches d'huîtres n'est pas le fait d'un homme qui se respecte.
Hélas! hélas! à cette triste nouvelle, la Dagobert rererepleure de plus belle. Pas un monaco à la maison et un mari en gage ! — Le fait est que c'est là une position sociale que je serais bien vivement tenté de qualifier d'emberlificotante.
Heureusement que la Mayeux a une idée, c'est d'aller demander à madame sa tante, demeurant rue
des Blancs-Manteaux, de vouloir bien lui prêter une quinzaine de francs.
La Mayeux sait que cette excellente parente ne refuse jamais ce service, pour peu qu'on lui donne en nantissement quinze fois la valeur de l'argent prêté. .. et prêté à douze pour cent. — Et de plus, quand on vient pour se libérer de cet onéreux service, il faut encore absolument qu'on montre sa reconnaissance !
La jeune fille se met donc à rouler sa bosse du côté du mont-de-piété, après avoir mis en paquet trois jupons, une paire de bottes, un couvert en métal d'Alger argenté par Ruolz, un vieux parapluie, enfin tous les objets précieux qui lui tombent sous la main.
La Mayeux est donc en train de trotiller avec son paquet, lorsque tout à coup, et toujours à l'instigation des jésuites, la pauvre petite bossue est empoignée par un sergent de ville, comme suspectée d'avoir la bosse du vol ! — horrible calembour; mais que vou-
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lez-vous, les seigenta de \ill<- ae wmt pas de la foivtj des brigadiers de gendarmerie , demandez plutôt à Bilboquet.
Moins heureuse que l'illustre >altimbanque , l'infortunée Ma veux prit le chemin de la prison et ne s'arrêta pas en route. — Elle lut complètement fourrée dedans !
Les jésuites s'imaginaient que du moment où on ne pourrait pas trouver d'argent pour paver la place de Dagobert, ce vieux brave resterait éternellement en plan dans les bureaux de la diligence.
Mais pas du tout : pleins de confiance dans sa bonne
mine et dans sa mauvaise redingote, les commis laissèrent partir Dagobert, qui commençait à les ennuyer beaucoup, et notre homme vint lui-même rue Brise- Miche chercher l'argent qu'on lui faisait attendre si long-temps. Dagobert n'avait pas encore grimpé son escalier qu'un autre commissionnaire venait le prier de tirer à son tour d'embarras la pauvre Mayeux, qui était en plan chez le commissaire de police du quartier.
A peine si, dans sa colère, Dagobert prit le temps de s'appliquer un coup de poing sur le bonnet à poil,
puis il courut expliquer à la justice que la Mayeux, k>in d'être une voleuse, était la jeune fille la plus vertueuse de la rue Brise-Miche.
Le commissaire s'empressa dès lors de faire relâcher la Mayeux, son couvert, ses bottes et son parapluie ; puis il administra ce qu'en terme gouvernemental on nomme imsuifaM sergent de ville qui avait
eu le tort d'empoigner si légèrement une jeune fille innocente ; puis notre sergent, désavoué ainsi en public, fut sans doute félicité en particulier par notre commissaire, qui lui dit : « Empoignons, empoignons, il en reste toujours quelque chose ! »
Pendant que Dagobert est en train de réclamer sa Mayeux et ses bottes, les jésuites ne perdent pas leur temps, et voyant que tout est perdu s'ils ne brusquent
pas l'aventure, ils expédient à madame Dagobert la femme de confiance de la princesse de Saint-Dizier, madame Grivois, qui vient réclamer Rose et Blanche au nom du confesseur pour les conduire au couvent qui doit décidément faire leur bonheur.
Madame Dagobert ne peut pas résister à cette dernière attaque, et du moment où on lui parle de flammes éternelles, elle grille du désir de voir partir Roe et Blanche à l'instant même pour la pieuse maison où on veut bien les recevoir. Seulement, voyez la malice de la vieille jésuitesse de Grivois, elle fait croire aux jeunes filles qu'elle les emmène chez une des parentes de leur père, le maréchal Simon.
Rabat- Joie, apprenant qu'on va chez une personne de la famille, veut absolument être de la partie, et se met à suivre obstinément Rose et Blanche ; il prétend même monter dans le fiacre ; mais comme madame Grivois l'en chasse avec impolitesse, il suit la voiture avec cette intelligence si commune dans la belle race du Groenland, pays où, par parenthèse, en fait de chiens, on ne trouve guère que des ours.
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PARODIE DU JUIF l'RRANT.
En attendant, voilà nos deux pauvres jeunes filles livrées aux mains de leurs ennemies !
Rassurez-vous pourtant. — Moi, j'ai encore bon espoir : si Rabat -Joie a suivi le fiacre et s'est crotté comme un vulgaire barbet, c'est qu'il avait son idée. — Il rumine quelque chose, laissons-le ruminer. En attendant, il se pass^ la fantaisie d'étrangler unfen-
nemi, l'affreux roquet de madame Grivois. Ne donnons pas une larme à sa mémoire !
La journée de Dagobert était déjà suffisammen émaillée d'émotions, mais une bien plus terrible encore lui était réservée à son retour dans ses lares de la rue Brise-Miche!
A peine eut-il ouvert la porte, qu'il ouvrit ensuite les bras pour presser contre son cœur les deux filles dum iréjhil Simin ; mais il eut beau tendre les bras, Rabat-Joie lui-même ne vint seulement pas se précipiter dans ses jambes.
Furieux et soupçonnant quelque trahison , Dagobert, dont la tête commençait à être à l'envers, mit son épouse à l'instar de sa tête ; puis la regardant fixement, lui dit de sa plus grosse voix : » Ousque t'as mis Rose et Blanche?... »
La femme Dagobert , à cette question aussi terrifiante qu'attendue, se mit à croiser les mains comme une sainte de bois et garda le silence le plus obstiné, suivant les ordres de son confesseur.
Dagobert, usant toujours des droits du code civil
impérial, édition des grenadiers à cheval, se mit à resecouer son épouse de plus belle ; — mais il avait beau secouer, secouer, il ne tombait pas une parole.
Notre homme voyant bien qu'il ne pourrait tirer absolument rien dune femme aussi peu bavarde, résolut de s'adresser immédiatement au commissaire de police dont il venait de faire l'agréable connais-
sance, pour qu'il employât son autorité et son écharpe à lui faire restituer les deux objets qu'on venait de lui subtiliser.
Le magistrat, profondément surpris de ce rapt singulier et de ce mutisme de vieille femme plus singulier encore, croit dans le premier instant que Dagobert sort de chez le marchand de vins, et il est sur le point de lui dire : » Mon brave, vous avez bu ! »
Mais Dagobert insiste tellement, donne des détails si précis que le commissaire de police fait venir chez lui madame Dagobert, l'interroge*.. Silence!... Il la réinterroge. . . même réponse. Alors il se décide à empoigner cette clame pour que le procureur du roi s'en mêle.
Récapitulons un peu toutes les personnes mises sous les verrous dans le courant de ce volume. . . Nous avons Agricol, Adrienne de Cardoville, la Mayeux, Rote, Blanche et la Dagobert !
Est-ce tout l . . . Je dois en avoir oublié encore quelques-uns.
J'espère qu'en voilà des arrestations, et on a bien raison de dire qu'il n'y a rien de contagieux comme l'exemple ; car voici que tout à coup je sens naître en moi l'irrésistible désir de m 'arrêter moi-même !
Et je m'arrête !...