‹ Paroles d'un combattant: articles et discoursChapitre 16 sur 38 · A GABRIELE D'ANNUNZIO · texte numérisé non relu

A GABRIELE D'ANNUNZIO

et de spadassins, ni ces quelques sorciers ridicules qui brandissent l'épouvantail de mots fatidiques, ni les incantations surannées des pompiers de la littérature, n'éteindront le volcan qui a frémi, ni le tremblement de terre. La multitude a maintenant ouvert les yeux, elle voit sa place au soleil, elle la veut, et elle a raison. Bien au-dessus des discussions insolubles, des ratiocinations byzantines, descompro-' mis provisoires et de toute cette géométrie géographique de frontières qui tend à reconstituer le passé, et le reconstituera un jour, le temps approche où il n'y aura plus qu'une seule patrie temporelle comme il n'y avait qu'un seul Dieu, car trop de regards discernent enfin que tout le reste est schisme, vol et assassinat.

Telle est la tragédie mondiale, dont le développement ne dépend plus désormais des conducteurs de peuples ni même des pasteurs d'âmes, la tragédie à l'écart de laquelle, contre laquelle, vous vous placez délibérément, en vous imaginant peut-être que vous allez au plus pressé !

Je sais bien qu'il y a les autres, les autres qui essayent de prendre tout ce qu'ils peuvent. Certes, on ne peut nous donner acte que tous les dirigeants actuels sont animés d'un funeste esprit d erreur qui pousse aux abîmes leur groupe discuteur et doré. Mais le rôle d'une

grande voix comme la vôtre eût été de s'élever contre les exactions, et non de faire chorus avec les exacteurs en vous chicanant avec eux sur des détails.

On parle de duperie, de promesses faites à lltalie et non tenues. Soit. Mais je le répète, une grande question domine les petites questions et les fantaisies diplomatiques. Oui, il y a eu tromperie et duperie — c'est celle dont on s'est rendu coupable envers les peuples pour les faire marcher à la tuerie. On les a éblouis et fait résonner de force avec les mots de justice et de droit, de libération universelle, de guerre définitive à la guerre. Cet idéal était à la mesure de l'humanité; sa conquête n'était disproportionnée avec aucun sacrifice. Mais il s'agit bien de cela maintenant ! Les Aveugles, dont vous, poète tribun, vous vous faites complice, n'invoquent plus la paix universelle que pour l'asservir à leur profit ; ils ne se servent des grandes vérités que pour garantir leurs prises en possession, et refaire l'anarchie mondiale d'avant, pleine de la certitude de nouvelles exterminations. Besogne éphémère pour le moins que celle où vous vous efforcez avec tant d'ardeur de prendre votre part de responsabilité morale ! Celui qui aujourd'hui ne voit, obstinément, étroitement, que la seule cause de son peuple envers et contre tous, le trahit, car il

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travaille aux massacres où ce peuple retombera pêle-mêle avec les autres.

Un seul dirigeant s'est trouvé pour juger plus clair. Un seul a essayé de maintenir en travers des appétits grossiers des vainqueurs, des principes solides parce qu'ils sont ceux de la raison et de la morale. Il a entrevu les sommets de Tordre futur (non le monument tout entier, parce que celui-ci ne tiendra que s'il sort du peuple iui«inême). Cet homme est le seul qui, après la guerre, aura droit à la reconnaissance des hommes ; et c'est ce voyant dont « les lorgnons » sont pour vous un sujet de sarcasmes qui seraient indignes même d'un médiocre poète !

L'écrivain, le penseur, le guide doit voir plus loin que les prétendus avantages immédiats, mon cher maître, et plus loin que les temps présents. Par delà la complication des démarcations illusoires que l'orage emportera, il. doit se saisir de la plus noble et de la plus vaste des causes, celle des pauvres et des souffrants, celle des millions de soldats et des milliards d'hommes qui, quelle que soit la teinte de leur uniforme, le son de leur langage et le coin de terre où ils souffrent, savent désormais qu'il y a entre eux tous une effrayante ressemblance.

LE POPULAIRE, 4** Avril 4919.

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