RÉPONSE A MES CALOMNIATEURS
ieurissait sous cet ancien régime qu'il regrette ipparemment. Je Tai souvent dit, et je ne erds aucune occasion de le répéter : Rien 'irrite plus le soldat que les efforts des journaux et des livres pour lui farder la vérité cette vérité avec laquelle il vit et qu'il est le premier à connaître) et pour lui donner « l'illuion » — ainsi que s'exprimait je ne sais quel ournaliste réactionnaire au sujet de mon ouvrage. — Ces pauvres moyens mensongers produisent un effet contraire à celui qu'on' voudrait atteindre. Us creusent entre l'avant et 'arrière des malentendus, des fossés, et pré- 'parent de justes colères.
Les soldats font leur devoir et le feront jusqu'au bout pour des raisons plus hautes que la peur de la misère, de la souffrance et de la mort. Des milliers de lettres de soldats me l'ont prouvé et me le prouvent encore chaque jour. Mes camarades du front m'ont remercié de les avoir montrés tels qu'ils sont, d'avoir montré à tous ce qu'ils souffrent. « C'est grâce à foi qu'on nous saluera dans la rue! » disent-ils, et pas un ne me donne à entendre que la vérité est un poison qui affaiblit en lui l'idée qui l'a fait tenir debout et aller en avant.
Je n'insiste pas sur le passage perfide de la conférence de l'officier « ofHciel », où il insinue que je suis à l'abri de l'état-major. Je suis
allé pendant vingt-trois mois sur le front en qualité de simple soldat d'infanterie. Et je l'ai fait volontairement : exempté du service militaire avant la guerre, je me suis volontairement présenté le jour de la déclaration, suis volontairement parti et suis volontairement resté sur la ligne de feu, ainsi qu'il est attesté dans une de mes citations. Ces citations ont été bien souvent publiées. Il est dit dans la dernière que je me suis toujours offert pour toutes les missions dangereuses. J'ai été évacué trois fois du front pour maladies contractées à la guerre. Je n'accepte au sujet de mon altitude pendant la guerre de leçon de personne.
Le conférencier de Chicago m'accuse d'avoir dit que peu de prêtres ont porté le sac. Je maintiens fcrmellement cette affirmation. S'il y a beaucoup de prêtres mobilisés en France, ils le son!, soit comme aumôniers, soit comme infirmiers à l'avatit, et ceux-là — très peu nombreux du reste — ne portent pas le sac du fantassin. Demandez aux soldais combattants si les auiiiôniers et les infirmiers (ju'ils entrevoient subissent les mêmes fatigues et les mêmes d.mgeis qu'eux! Mais l'on trouve un grand nombre de prêlres dès qu'on s'éloigne de la première ligne; parmi les brancardiers divisionnaires (qui vont des deuxièmes aux troiî-ièmes lignes), le personnel des ambulances,
RÉPONSE A MES CALOMNIATEtRS L^O
et surtout celui des hôpitaux de l'intérieur. Dans tous les séjours que j'ai faits à l'hôpital, j'en ai été entouré : les infirmiers, les vaguemestres, et môme les cyclistes et les concierges étaient des prêtres.
Je dis et je maintiens donc qu'il n'est pas possible à un homme de bonne foi de prétendre que, pendant cette guerre, le clergé mobilisé a partagé la vie et les souffrances des simples soldats.
Si j'ai peu parlé des officiers dans Le Feu, c'est que ce livre a la prétention de représenter surtout le point de vue du simple soldat. 11 n'y a rien, d'ailleuis, dans les quelques phrases assez anodines et inoffensives dans la bouche de mes camarades, qui porte atteinte au prestige des olficiers. Je m'honore de l'estime et de l'amitié d'un très grand nombre d'officiers. J'en ai connu de bons, de braves, et d'intelligents, et je n'ai nullement pour eux ce mépris général — et qui serait inepte — que m'attribue le missionnaire du gouvernement français. Mais les ofl'iciers que je connais et que j'aime ne sont pas ceux qui sont d'avis qu'on édulcore — c'est-à-dire en bon français qu'on étouffe — la vérité, et qu'on fasse marcher les soldats à coups d'idées fausses et d'images camouflé(S. Ils sont imbus de la foi démocratique et républicaine. Elle leur suffit, comme à leurs compa-
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gnons qui sont dans les ran^^s, polir être de vrais liéros et de vrais hommes.
En réalité, je le répète, toutes ces attaque^ font partie d'une campagne organisée poui détacher les forces démocratiques de leurs amis et de leurs défenseurs. Cela est de la politique — et de la plus basse — conduite sournoisement à un moment où ceux qui s'y consacrent ont l'audace de clamer le plus fort à l'Union Sacrée.
Cela peut irriter, mais cela ne découragera pas les hommes qui croient au vaste idéal qu'au-dessus de la mêlée du monde a proclamé magnifiquement le président Wilson. Je considère comme une gloire d'avoir été l'un des Français ayant parlé exactement dans le même sens que cette grande voix, et je défie qu'on me mon Ire dans mon livre un seul passage sur les buts de guerre et les conditions de la pai.\ qui ne soit pas conforme aux principes dicté.^ par elle.
Pour ces raisons, j'élève la protestation d'un honnête homme, d'un écrivain probe et d'un démocrate sincère, contre les agissements des beaux officiers de salles de conférences qui. aux frais des contribuables français, vont n l'étranger se faire les instruments de la pro pagande réactionnaire. Mes frères du front ne s'y tromperont pas.
Il y a quelques mois, nous avons adressé un appel aux anciens coni ballants républicains pour les adjurer de se compter, de se réunir, et de veiller à la réalisation de leur volonté commune. Ces bonnes volontés sot;t venues les unes aux autres. Notre Association Républicaine s'est fondée, a prospéré, grâce aux efforts d'admirables camarades, parmi lesquels il faut tout au moins nommer Raymond Lefebvre et Vaillant-Couturier, qui furent les promoteurs et les âmes ardentes de ce mouvement. Sur divers points de la France, des sections se sont créées. L'Association s'est changée en fédération, elle conjuge amicalement ses efforts avec ceux de l'Association Ouvrière des Mutilés. Elle est devenue la puissance grandissante qu'il iaut qu'elle soit. Au sein de la profonde famille des blessés, xles mutilés, des réformés de la
guerre, où sa place est marquée distinctement, elle a vécu sa vie, et ébauché son œuvre : l'œuvre de solidarité et Fœuvra de progrès, celle du présent et celle de l'avenir. ,
Son succès lui fait une loi de s'accroître encore, et devant les riches et vivants résultats acquis, nous adressons un nouvel appel à ceux qui furent soldats. Nous demandons à ces camarades d'hier d'être, par le cœur, par l'esprit et par l'action, nos camarades d'aujourd'hui. Venez à nous : nous avons tous besoin les uns des autres.
A ceux qui pourraient et qui devraient renforcer nos rangs, et qui ne le font pas parce qu'ils ne nous connaissent pas assez, je veux affirmer notre but, qui est précis, qui est solidement net et clair.
Certes, puisque nous groupons des hommes dont les besoins et les revendications sont nombreuses et urgentes, notre premier souci doit être d'aider les revenants de la tuerie à recommencer leur vie, et de défendre les droits de ceux qui ont accompli un toi devoir. Cette tâche primordiale et pressante de guide, de conseiller et d'avocat, l'A. R. A. C. n'y a pas failli.
Mais ce n'est là qu'une partie de la mission que nous avons assumée. Cette mission est également politique.
On nous le reproche. Je ne parle p^s de récri-
minations d'adversaires plus ou moins mal masqués, dont les attaques suffiraient à nous prouvor, en principe, que nous suivons le droit chemin. Mais il m'est arrivé d'entendre des camarades bien intentionnés réprouver l'intrusion de la politique dans des entreprises d'assistance mutuelle, et j'ai lu parfois des conseils de ce genre dans des manifestes amis. Pas de politique! Tel est le mot d'ordre de beaucoup de Sociétés d'anciens combattants ; elles considèrent que les groupements constitués en vue du triomphe d'intérêts déterminés, dévient de leur but et s'affaiblissent dès qu'ils se mêlent à la lutte des partis et à la discussion des idées directrices.
Sous une apparence de bon sens et de bonhomie, il y a là, nous voudrions le montrer, le plus superficiel et le plus dangereux des sophismes.
Tout d'abord, qu'on le sache bien : entre la cause de la République, telle que nous la voulons, et celle des travailleurs qui se massent pour faire valoir leurs intérêts professionnels et civiques, il ny a ])as de différence de nature. C'est le même principe de libération éi^alitaire qui est on jeu, partiellement dans un cas, totalement dans l'autre. La Hépublique est, ou doit être, l'application intégrale de la grande* loi morale qui éclaire les statuts de nos ligues:
c'est une mutualité faite avec toutes les autres. Nous ne sortons pas de nos attributions en étendant notre action fraternelle jusqu'aux bases profondes de l'idée de solidarité : nous ne dévions pas, nous marchons dans le même sens, plus loin. Nous allons chercher nos raisons et nos garanties suprêmes là où elles se trouvent. Si la République sombrait, les principes mêmes sur lesquels nos intérêts personnels sont fondés — et qui sont, en un mot, la substitution de la justice et du droit au vieux talisman autocratique et fantaisiste de la charit*"' — disparaîtraient aussi. En défendant le tout, nous défendons la partie. Nos revendications sont attachées aux chartes nationales et internationales, comme notre vie à la vie.
Il est, sans doute, très admissible, disons même : il est rationnel, que toutes les collectivités mutualistes n'abordent pas la politique militante, et qu'elles se spécialisent à leur gré dans leur tache complexe, mais il serait regrettable qu'une seule d'entre elles se désintéressât de ces vastes problèmes vi'aux, essentiels; en tout cas, il est nécessaire que, parmi elles, il y en ait qui, par-dessus les petits rouages proches, particuliers et familiaux, veillent expressément sur l'ensemble de la grande machine sociale.
Cette nécessité apparaît de plus en plus étroite à mesure qu'on serre la réalité de près.
Pas tie politique ! Mais dès qu'on remplit un rôle social, on ne peut pas ne pas en faire!
Cette grande machine publique, nous voyons bien qu'il y a deux courants d'hommes qui s'acharnent après elle : ceux qui veulent la pousser en avant et ceux qui veulent la pousser en arrière. Deux partis : celui des réformes et celui de la conservation, celui du progrès et celui de la réaction. Entre l'extrême gauche et l'extrême droite, entre les socialistes, qui sont des républicains dans leur expression la plus stricte et la plus humaine, et la coalition monarchique, cléricale, nationaliste, qui représente un dogme exactement opposé, existent un certain nombre de partis et de forces plus ou moins définies qui, consciemment ou inconsciemment, favorisent en définitive un des deux courants contraires. C'est entre les extrêmes que se joue le drame de l'avenir, et cette lutte à mort est incessante.
Camarades qui, la main dans la main, en bloc solide et fraternel, cherchez votre place au soleil, si vous n'êtes pas avec ceux-ci, ceux-là profiteront de vous. Votre inertie, votre renoncement sont des opinions négatives et des armes perdues, et des actes que vous commettez contre vous-mêmes. Votre abstention marque un vide, elle est exploitée. En ne voulant pas faire de politique, \ous faites, en réalité, celle que vous
ue voudriez pas faire. Au moment où les forces obscures qui ont régné autrefois pour le malheur des hommes, reprennent de la vie, reprennent de l'audace et reprennent même du terrain, gardons-nous, camarades, de nous prêter à ce rôle de dupes ! Tels groupements soi-disant (( non politiques » d'anciens soldats, savent très bien qu'ils ajoutent le poids de leur masse à la politique d'inertie, de conservation, de réaction. Il y a là une hypocrisie que nous devons dénoncer.
Au reste, comment admettre qu'on puisse réaliser les perfectionnements successifs qu'il nous faut, sans une intervention elfective, pratique, c'est-à-dire politique? Ce n'est pas en bêlant à l'écart nos misères et nos espérances, que nous obtiendrons la solution qui se cache et qui se défend. Si la classe ouvrière avait négligé la politique, si elle avait écouté ceux qui lui disent : « Ne faites pas de politique! comme ils lui disaient jadis : « Résignez-vous! », à quel chapitre en serait-elle restée de sa grande histoire?
Les amis timorés — ou bien les bons apôtres — ne se font pas faute de nous présenter les dangers, les petitesses, les compromis, les pièges de la politique. Nous leur répondrons avec une brutale sincérité que nous ne connaissons pas celte politique-là, que la nôtre ne
s'empôtre pas de questions de personnes et d'intrigues. C'est un objectif plus haut et plus lumineux que nous avons devant les yeux comme une étoile fixe, lorsque nous essayons de susciter et d'assembler, pour la défense de tous et de chacun, pour la défense de la cause du peuple, les plus respectables éléments civiques de la nation : ceux qui ont versé leur sang et usé leurs forces contre le militarisme^ et que nous convions les combattants, dispersés pacifiquement dans la vie, à reformer leur armée. Notre effort fraternel et notre effort libérateur, c'est le môme. Croyez-le et prouvez-le.
LE PUPULAIRE, 3 Juillet VJIS.