‹ Paroles d'un combattantChapitre 28 sur 33 · LA RÉVOLUTION RUSSE ET LE DEVOIR DES TRAVAILLEURS · texte numérisé non relu

LA RÉVOLUTION RUSSE ET LE DEVOIR DES TRAVAILLEURS

Camarades,

J'ai répondu avec joie à l'appel que Frago m'a adressé de la part de votre grand syndicat.

Je suis heureux de me mêler à la foule des Iravailleurs éclairés, que je considère comme ma grande famille.

Je suis un travailleur comme vous ; si nous différons professionnellement, nous nous ressemblons intellectuellement. Nous sommes pareils parce qu'il y a de plus important et de plus profond dans les hommes : la conscience, les idées et les espérances. Nous sommes la même espèce d'hommes. Lorsque je vous dis que je

1, Discours prononcé à un meetins organisé par le Syndicat des Terrassiers, salie de la Grange-aux-Belles, le 19 octobre 1919.

VOUS salue fraternellement, je donne à ces mots leur sens le plus large et le plus humain : ils signifient solidarité absolue et confiance totale. Je Suis heureux aussi et je suis fier de venir au milieu de vous pour vous parler de la révolution russe, pour m'unir avec vous dans la protestation indignée que doit arracher à toute conscience droite, le gigantesque crime qui se commet contre la République Socialiste des Soviets.

Voilà deux ans que le peuple russe s'est affranchi.

Voilà deux ans qu'il est supplicié par les grandes nations, ce qui veut dire aussi, hélas, par les grands peuples du reste du monde. Deux ans que la Russie tout entière, encerclée impitoyablement par la guerre et le. blocus, se débat et agonise. Vous le savez. Vous savez que cette intervention a pris dès l'abcrd les aspects hideux de l'hypocrisie et de la fourberie. On ne l'a jamais proclamée franchement. On n'a jamais complètement levé le masque. Pas de déclaration de guerre, pas de motifs publiquement discutés.

A la tribune des parlements ou dans les déclarations officielles, on l'a avouée en partie, par morceaux, puis on l'a niée, puis on l'a avouée à nouveau lorsque, sous la pression des faits, des

chiffres, on ne pouvait pas faire autrement. Ce n'est pas le propre des justes causes !

En réalité, la guerre contre la Russie de la Révolution n'a jamais cessé. Elle a été conduite par les dirigeants de l'Entente — et jamais ce mot dEnten te n'a été aussi j ustifié que pour cette œuvre-là — avec un archarnement, un esprit de suite, une prévoyance et une habilité qui auraient bien dû s'exercer dans d'autres circonstances, lorsque la guerre était chez nous.

Tous les moyens ont élé employés. Ce n'étaient pas seulement les soldats recrutés de force, inscrits d'office, et affublés par suprême ironie, du titre de volontaires. C'était, et cela depuis le commencement, la contre-révolution soudoyée, fomentée, organisée, avant d'être officiellement reconnue, par les représentants de la libre AngleteiTe et de la France de la Révolution. Les haines fratricides soulevées, la puissance militaire de l'Allemagne respectée et môme restaurée par un pacte infâme en haine des révolutionnaires, les peuples limitrophes excités, les ennemis suscités de toutes parts, et armés, équipes, ravitaillés, par l'argent des Alliés, par le nôtre.

Combien cette intervention nous a-t-elle coûté? Cachin, comme c'était son rôle, a posé nettement cette question à M. Pichon. Celui-ci, ( omme c'était également son rôle, s'est dérobé

à la réponse : il ne savait pas, il fallait faire des comptes, vérifier des additions, rechercher des documents. On ne saura jamais combien nous avons dépensé dans l'entreprise anti-russe, pas plus que nous ne saurons le nombre de nos jeunes gens expédiés là-bas. Nous saurons seulement un jour, que nous avons plus de « disparus » que nous ne croyions, et qu'il nous faudra payer des impôts que nous ne pourrons pas payer.

Enfin, par-dessus et comme à travers cette guerre qu'on fait ou qu'on fait faire, complétant cette organisation de la destruction et la perfectionnant, le blocus, qui empêche de vivre ceux qu'on ne tue pas. Le blocus, avec la famine et les épidémies, et l'arrêt écrasant de la vie nationale, le commerce, l'industrie, les services de trajnsports immobilisés, décomposés, dans les étendues, comme de grands cadavres de choses. Le blocus, c'est-à-dire le massacre lent et sur d'une population de 180 millions d'habitants. Et toutes les propositions de paix des Russes — même les plus humbles — dédaigneusement repoussées du pied par nos maîtres.

Ces calamités, cette désolation ont été exposées dans un témoignage de haute valeur, celui de M. BuUilt, journaliste américain de tendances plutôt anti-bolchevistes, chargé par son gouvernement de faire une enquête sur place (nos gou-

LA RÉVOLUTION RUSSE l-j?

vernants, à nous, ont toujours refusé toutes les enquêtes).

M. BuUitt donne des détails où puiseront les historiens futurs quand ils feront le tableau de notre civilisation occidentale, si sottement orgueilleuse d'elle-même :

« La Russie se trouve — ce rapport date de février dernier — dans un état de détresse très grave. Le blocus par terre et par mer en est la cause, et le manque de moyens de transports en est le symptôme le plus grave. Un quart seulement des locomotives qui existaient en Russie avant la guerre est maintenant en service. De plus, la Russie des Soviets est privée de communications avec ses centres de production de charbon et d'essence. Il en résulte une crise dos transports à vapeur ou électriques. Ni les automobiles ni les bateaux à vapeur sur le Volga ou sur les canaux, ne peuvent être utilisés. La conséquence de cet état de choses, c'est qu'il est impossible de faire venir à Moscou plus de vingtcinq trains de vivres par jour des centres d'approvisionnement de blé, alors qu'il en faudrait une centaine. Petrograd n'en reçoit que quinze an lieu de cinquante.

« Tout le monde, à Moscou et Petrograd, hommes, femmes, enfants, meurt lentement de faim. La mortalité est particulièrement élevée « liez les nouveau-nés que les mères ne peuvent

pas nourrir, chez les femmes nouvellement accouchées et chez les vieillards. La maladie en général trouve un excellent terrain pour se développer et la plus bénigne est susceptible d'avoir des suites fatales, les médicaments faisait totalement défaut. Des épidémies de typhoïde, de typhus et de variole régnent à l'état endémique à Pétrograd et à Moscou. »

Telle était la situation en février dernier. Huit mois se sont écoulés depuis.

Le journal de Gl^ienceau écrivait ces jours-ci à propos de l'attaque de Riga par Van der Goltz : « C'est la guerre qui recommence ». Ce n'est pas vrai. C'est mentir de dire que la guerre recommence. Elle n'a pas à recommencer : elle n'a pas cessé depuis le 2 août 1914.

En même temps, pour justifier ou pour dissimuler cette campagne atrocement méthodique, on a mené une campagne d'opinion sans précédent ; les grands journaux, qui sont une des hontes de notre époque dite démocratique, ont fait entrer dans les tôles du troupeau docile et hélas innombrable de leurs lecteurs, cette idée que le mol : bolclieviste, était un mot maudit, qu'on ne doit pas mêmese permettre de discuter.

Eh bien, il faut le dire loul d'abord, dégager en premier lieu ce cri de révolte morale : quand

bien même les bolcheviks seraient en effet les sauvages et les fous qu'on nous dit, quand bien même ils eussent appliqué des théories contraires au bon sens et à l'intérêt de leurs concitoyens, ce n'en est pas moins une ignominie d'intervenir de cette façon sanglante dans les affaires russes! Et on ne peut pas trouver là une seule raison valable pour déchaîner sur ce pays tant de misères et de fléaux, pour en détruire les femmes et les enfants par millions, et faire de l'immense Russie le plus vaste champ de ruines et le plus grand cimetière du monde.

« Vous détestez le gouvernement russe? Je le veux bien, s'écrie un écrivain de talent et de cœur, Paul Biroukov, en un appel où semble frémir l'âme de l'inoubliable apôtre dont il fut l'ami : Léon Tolstoï... Je le veux bien. Mais pourquoi massacrez-vous ceux qui n'ont rien fait ? Les hommes qui gouvernent la Russie sontils des monstres tels qu'il faille, pour les renverser, exterminer des millions d'innocents ? »

Mais, citoyens, ce qu'il y a de tragique dans la question russe, ce qui est lourd, insupportable pour la conscience des honnêtes gens qui, d'ici, assistent à cela, c'est que la vérité est bien contraire à la légende qu'on nous a fabriquée sur le bolchevisme, c'est que toutes les accusa-

lions — je parle des accusations importantes, fondamentales — , portées contre le régime et l'attitude des maximalistes, tombent une ù une devant la réalité des choses.

Et ce qui apparaît à travers le mensonge, c'est la noblesse et la hauteur des conceptions que les maîtres actuels de la Russie se sont efforcés de faire vivre pour la première fois sur la terre.

Il faut d'abord faire justice du principal motif de haine qu'on a attisé contre le pouvoir des Soviets : la paix séparée russo-allemande à Brest- Litovsk. On a crié à la trahison et à l'infamie. Les notes et lettres de Jacques Sadoul, qui vont paraître enfin dans quelques jours et qui çont si magistralement et si minutieusement documentées, mettront ces choses au point d'une manière définitive. J'ai eu toutes ces lettres entre les mains. On peut en extraire les vérités suivantes :

Les bolchevistes ont demandé en novembre 1917 aux alliés de se joindre à eux pour proposer à l'Allemagne une paix sa?is annexion, une paix démocratique et humaine. Si l'Allemagne avait accepté, la guerre était terminée un an plus tôt. Si elle refusait, elle dénonçait son ambition impérialiste à la face du monde, en même temps que les Alliés eussent prouvé aux peuple^ qu'ils ne poursuivaient pas une paix anlidémo-

cratique et injuste, ce qui aurait moralement et matériellement renforcé notre cause. Au cas de refus de l'Allemagne, les maximalistes, qui jusque-là doutaient du désintéressement des fins de guerre des Alliés, auraient, malgré l'état précaire de l'armée russe, accompli un suprême effort à nos côtés pour une cause noble et de vraie libération des peuples contre le militarisme. Ils se seraient jetés dans ce qu'ils appelaient eux-mêmes la guerre sacrée. Mais les Alliés n'ont pas voulu coopérer a la proposition de paix démocratique parce qu'ils avaient, nous l'avons bien vu depuis, des buts d'annexions, des buts militaristes, qu'il leur aurait fallu ou avouer, ou reviser. Ce sont donc les Alliés et non les Russes qui 'ont trabi la cause de tous les peuples. Et il est faux de prétendre que l'armée russe avait été désorganisée par lesbolchevistes. Elle était désorganisée et décimée par quarante mois de défaites dues à un armement scandaleusement insuffisant, au manque d'artillerie et à l'elfroyable impéritie adminisirative et militaire. L'olîensive de Broussiloff, en juillet 1917, ordonnée par Kerensky sous la pression des Alliés., fut un immense et inutile sacrifice humain qui acheva l'efTondrement de l'armée russe.

Ces affirmations, ici résumées, s'appuient toutes sur des preuves et des précisions, comme

ce qui est relatif à la divulgation russe des traités secrets et à l'annulation des emprunts étrangers, et on ne les réfute pas en répétant misérablement et bêtement, comme le fait la presse réactionnaire : « Les bolchevistes étaient des agents de l'Allemagne et leurs propositions de paix étaient un piège ! »

Je veux surtout vous parler des principes des bolcheviks.

Certes, on aurait la partie belle à les faire valoir en faisant le procès du régime tsariste que la révolution russe a balayé et remplacé. Le tsarisme, cette ténébreuse et sanglante accumulation d'attentats contre la liberté, d'exécutions en masses, d'assassinats et de vols éhontés d'un bout à l'autre de l'échelle administrative, du simple fonciionnaire au ministre, avec, en haut, la débauche et la trahison couronnées !

Ce serait un argument valable, puisqu'il s'agit — il faut voir les choses comme elles sont — de rétablir ce régime-là. On l'a contesté. On a menti. JNous en avons la preuve : Koltrhak — le chef de la contre-révolution — est partisan de la mpnarchie : c'est le seul aveu qui ait été sincèrement fait dans toute cette affaire !

Laissons cela. Cherchons à dégager un autre ordre de vérités. Cette théorie sociale si effroyablement incriminée, quelle est-elie?

Pendant longtemps on a répété : « On ne sait pas. On manque d'éléments pour établir un jugement. » On n'a plus le droit de tenir ce langage.

Le V'' Congrès panrusse, qui s'est tenu à Moscou au mois de juillet de l'année dernière et qui a confirmé les décisions précédentes, a édicté la loi orgaaique de la République socialiste fédérative des Soviets de Russie, et ce document a été depuis longtemps traduit dans toutes les langues. En voici les passages les plus marquants, ceux qui en dégagent l'âme et la lumière :

« La constitution des Soviets, dit l'arlicle 3, se propose essentiellement pour but de supprimer toute exploitation de l'homme par l'homme, d'abolir définitivement la division de la société en classes, d'écraser sans pitié tous les exploiteurs, de réaliser l'organisation socialiste de la société et de faire triompher le socialisme dans tous les pays. »

« Pour réaliser la socialisation de la terre, la propriété privée de la terre est abolie ; toutes les terres sont déclarées propriété nationale et sont remises aux travailleurs sur les bases d'une répartition égalitaire en usufruit.

« Les forêts le sous-sol et les eaux présentant un intérêt au point de vue national, tout le bétail et tout le matériel, ainsi que tous les domaines et toutes les entreprises agricoles

modèles et de haute culture sont déclarés propriétés nationales.

« Comme premier pas dans la voie duiransfert complet des fabriques, des usines, des mines, des chemins de fer et autres moyens de production et de transport, en propriété de la République ouvrière et paysanne des Soviets, le Congrès ratifie la loi soviétiste sur le contrôle ouvrier dan- les indus I ries dans le but d'assurer le pouvoir des travailleurs sur les exploiteurs. »

Yoici comment fonctionne ce qu on appelle les Soviets :

Le Soviet est l'assemblée que chaque unité électorale correspondant à chaque parcelle du territoire se choisit à raison d'un député par mille électeurs dans les grandes villes ou bien d'un député par cent électeurs dans les petites villes ou les villages. Il y a donc autant de soviets que de circonscriptions. Le soviet constitue l'autorité suprême, très autonome, pour les intérêts purement locaux. Les membres des soviets sont élus pour trois mois seulement.

Mais il n'y a pas dans un pa\ s que des intérêts locaux. La Russie est divisée terri torialement, indépendamment des parcelles qui correspondent à peu près à nos communes, en volost (réunions de villages), en districts, en gouvernements et enfin en régions. Chacune de ces subdivisions de plus en plus vastes du territoire

est administrée, en ce qui concerne ses intérêts régionaux, par un Congrès formé de représentants de tous les soviets locaux. Enfin, à la Russie tout entière correspond le Congrès panrusse (qui se réunit tous les six mois), L'n Comité Exécutif, nommé par le Congrès et responsable devant lui, conduit les affaires nationales et forme dans son sein le Conseil des Commissaires du Peuple.

Ce système constitue donc une représentation extrêmement abondante qui ne perd jamais contact avec l'élecleur et cet organisme est très souple, très vivant, grâce à la brièveté du mandat de chaque député.

Plus loin, la Constitution décide :

« Que le travail est obligatoire pour tous les citoyens de la République, en vue de supprimer les éléments parasites de la société et d'organiser la vie économique du pays.

« Tous les habitants sont considérés comme des citoyens, quelles que soient leur race ou leur nationalité.

« Ne peuvent élire et être élus ceux qui vivent du travail d'autrui, ni ceux qui vivent d'un revenu non produit par leur travail, les rentiers, les intermédiaires commerciaux, etc. »

Tels sont les principes du Rolchevisme.

Mon opinion personnelle est que l'humanité

devra quelque jour s'astreindre à de grandes lois bien similaires si elle veut établir un ordre de paix et de justice.

Mon opinion est aussi que la conscience universelle s'achemine inéluctablement vers cet idéal-lk.

Mais il ne s'agit pas ici d'opinions personnelles.

Je fais la large part à ceux qui, dans nos rangs, sont les adversaires de cette conception politique. J'admets qu'entre nous, nous la discutions sur tel ou tel point. Mais quoi qu'on en dise, on ne peut pas dire qu'elle soit incohérente ou injuste, on ne peut pas dire non plus qu'elle ne soit pas une conception socialiste.

Le citoyen Varenne, clans un article qu'il a écrit en réponse à un appel que j'ai publié, soutient cette thèse que le bolchevisme, qui est le communisme marxiste, constitue une sorte d'antithèse au socialisme. Varenne est dans son tort. Il n'a pas plus le droit de s'exprimer ainsi qu'un monarchiste constitutionnel n'a celui de dire à un monarchiste absolu : vous n'êtes pas monarchiste.

Le socialisme est fondé sur certains principes tels, par exemple, que la souveraineté du travail, l'égalité des citoyens, l'internationalisme, et d'autres, qui sont respectés ici; ils sont seulement poussés à leur dernière limite.

Je m'en réfère du reste à l'opinion exprimée par une haule personnalité que nous respectons tous, un des patriarches du parti révolutionnaire : Kropotkine. Kropotkine, qui est anlibolcheviste en principe puisqu'il est anarchiste, écrit néanmoins : « Les bolchevisles s'efforcent d'introduire la socialisation du sol, de l'industrie et du commerce. Ce changement qu'ils s'efforcent d'accomplir, c'est le principe fondamental du socialisme. »

Nous n'avons pas à faire ici d'analyse de doctrine, et cela doit nous suffire.

Ce que j'en ai dit est pour pouvoir établir que le bolchevisrae est pour tout le moins une doctrine de raison et pour pouvoir ajouter ceci :

Si tous les hommes ont le devoir de s'élever au-dessus des questions de politique pour protester contre l'invasion de la Russie, ce devoir est particulièrement pressant el formel pour les socialistes, pour tous les socialistes sans exception, sans distinction de nuances, puisque c'est le principe même du socialisme qui est enjeu; et il est encore plus sacré pour les opprimés et les prolétaires !

Mais il est d'autres sortes d'accusations qu'on élève coatrc les bolcheviks : elles sont relatives aux méthodes d'application de leurs doctrines.

On prétend que ces méthodes sont dictatoriales et lyranniques.

Ici il est moins facile, il faut le reconnaître, de savoir toute la vérité qu'en ce qui concerne la doctrine elle-même.

Mais il est équitable de considérer : d'abord, que toute révolution est dictatoriale et ne peut pas ne pas l'être (la seule question qui se pose est de savoir combien de temps elle doit le demeurer); ensuite, que celle-ci s'est passée au milieu de difficultés et de catastrophes inouïes et d'une contre-révolulion qu'on peut qualifier d'universelle, et enfin, que la plupart des faits qu'on nous rapporte sont sujets à caution. En effet, toule communication postale étant coupée avec la Russie et l'accès en étant interdit, ces informations nous parviennent : par la voie officielle (et nous savons ce qu'elle vaut); par l'intermédiaire'^ d'exilés, misérables résidus du tsarisme venus s'échouer à Paris et qui ne méritent aucune créance, au contraire, ou bien socialistes antibolchevistes qui ont tendance à apporter dans le débat leur rancune de parti vainru. Et je ne parle pas des renégats et des traîtres qui forment ici une véritable agence.

Ceci dit, il est un fait, indéniable, qui symbolise et concentre en quelque sorte ce genre de griefs : la dissolution brutale de la Constituante.

Il est exact en effet qu'en janvier 1918 l'Assemblée constituante panrusse s'est réunie et qu'eJle a été dispersée par les gardes rouges. On se souvient de la réprobation que cela excita en Occident, et combien cette réprobation fut exploitée. Pas plus que les autres, l'accusation qu'on tire de ce fait ne tient devant l'examen.

Les hommes portés au pouvoir en octobre 1917 par la vague furieuse et désespérée du peuple russe, avaient un système de gouvernemenl qui répondait aux aspirations de ce peuple (leur stabilité l'a prouvé). Ce système comportait la représentation directe du prolétariat.

Et il leur aurait fallu sacrifier ce principe constitutif, abdiquer toute autorité entre les mains d'une assemblée qui était l'expression du parlementarisme dont on ne voulait plus? Au reste, la Constituante — et on oublie de remarquer ce point capital — avait été élue sous le régime déchu et justement déconsidéré de Kerensky. Elle n'était donc valable à aucun point de vue. Imaginez — c'estune hypothèse! — une révolution éclatant ici après les élections et s'en remettant ensuite à la Chambre et au Sénat !

Les bolcheviks n'ont pas voulu la Constituante. Ils ont bien fait. Ils ont rempli leur devoir vis-à-vis de la révolution.

On leur a aussi reproché, dans les sphères bourgeoises, la guerre acharnée qu'ils ont faile à la classe dépossédée. Ce reproche a en luimême quelque importance, car il se rattache à une des critiques les plus injustes qu'on fait au socialisme en général. En pouvait-il être autrement? Qu'on se rende compte de l'énormilé de la transformation sociale entreprise par ces hommes. Un pareil bouleversement du vieil ordre inique des choses comporte une période de transition oii c'est un devoir d'éliminer des affaires les ex-privilégiés.

Ce qu'on ne dit pas, c'est que ceux-ci ont fait une opposition contre-révolutionnaire non moins acharnée, et saboté toutes les administrations. Ils ont conspiré et trahi, et accumulé les obstacles. Ce fut là un des plus grands périls

auxauels le £jouvernement des Soviets ait dû

faire face.

Mais le socialisme révolutionnaire, qui remet à leur place d'hommes les parias de la société, ne crée pas une classe de parias. 11 est faux de prétendre qu'il remplace une tyrannie par une autre. Sa force destructive vise des privilèges injustes, non des hommes. La guerre des classes a pour but la suppression des classes, et toutes les mesures strictes et même terribles qu'il faut prendre pour établir le règne de la justice doivent aboutir finalement à la justice pour tous.

Au reste, dans la mesure où cela leur a paru commandé par l'intérêt général, les maximalistes sont revenus sur cet ostracisme vis-à-vis des éléments bourgeois. Ils l'ont fait par degrés, ce qui prouve, plus que toute chose peut-être, leur sagesse, leur modération et leur esprit pratique. Et cela justifie cette constatation si impressionnante de M. Bullitt qui, après avoir dit : « Aucun gouvernement, s'il n'est socialiste, ne peut se maintenir en Russie», ajoute: « Le parti communiste de Lénine est aussi modéré que n'importe quel gouvernement socialiste à même de diriger la Russie ». Je tenais à. souligner cela.

Les concessions, non aux principes mais aux choses, faites par les bolchevistes dans la période constructive de la révolution, leur ont valu d'ailleurs des attaques violentes, farouches et des attentais sans nombre de la part des extrémistes, des terroristes et des anarchistes. N'oublions pas qu'ils ont des adversaires à gauche aussi bien qu'à droite.

Eh bien, ils ont jusqu'ici triomphé de tout cela, et à travers ce prodigieux amoncellement de difficultés intérieures et extérieures, ils ont tout de même bâti de belles institutions.

La citoyenne Alexandra KoUontaï, commissaire du peuple à l'Hygiène publique, a organisé des œuvres immenses d'assistance aux enfants

du peuple. Lounatcharsky, commissaire à rinstruction publique, a institué un admirable réseau de services pour l'instruction, l'éducation, les beaux-arts, le théâtre, les sciences.

Nous l'avons appris peu à peu, malgré la campagne de calomnies. Les letlri^ de cet homme intègre, de cet observateur perspicace, de ce témoin incorruptible qu'est Jacques Sadoul — bien qu'elles aient été interdites par la censure — ont commencé à projeter sur l'œuvre administrative des bolcheviks la lueur de la vérité. Ces renseignements ont été confirmés par les rapports d'autres témoins qui n'étaient pas des tsaristes ni des agents de l'Entente : Arthur Ransome, Frazier Hunt, ie savant Yictor Henri, dont le rapport lu à notre Académie des Sciences a éclaté comme un coup de tonnerre.

Il en résulte que pour les Universités, les écoles où les enfants pauvres sont nourris, les bibliothèques, les laboratoires de recherches scientifiques ou médicales, les musées, les théâtres (tout cela conçu surtout au point de vue populaire), les bolcheviks, et ce sont les propres expressions des hommes autorisés, ont plus fait en quelques mois que le vieux régime précédent en plusieurs siècles.

Qu'auraient-ils fait pour l'industrie, pour le commerce, s'ils avaient été libres de le faire!

Il y a en ce moment sur les murs de Paris une affiche, apposée par les soins de quelque Union des intérêts économiques d'on ne sait qui. Cette affiche met les travailleurs en garde contre le socialisme, parce que le socialisme c'est le b'olchevisme et que le bolchevisme c'est la misère.

C'est dépasser les limites du cynisme ! On les affame et on les massacre, on ruine tout autour d'eux, et on leur jette ensuite la famine et la misère comme un argument contre leurs croyances !

Mais ce que les affiches réactionnaires ne disent pas aux travailleurs de France, c'est la ruine que cette campagne antihumaine aggravera ici même.

Nous avons 400 milliards de dette, ce qui nous grève chaque année de 20 milliards d'intérêts. Paul Mistral établissait, ces jours-ci, qu'il faudra incessamment décupler nos impôts. Et les budgets de la guerre augmentent puisque la guerre continue, et se multiplieront, puisque de nouvelles guerres surgiront de celle-ci. C'est une dérision de croire que la durée du service militaire, comme on vous le fait miroiter, restera longtemps réduite : vous allez voir d'ici quelque temps.

Nous aussi, nous allons vers la banqueroute et la famine. Et pourtant les gouvernements bour-

geois qui sont les maîtres des év(^nements annihilent, avec les forces épuisées de leurs peuples, la production d'une moitié de l'Europe, sans vouloir réfléchir que cette famine est contagieuse !

Et tout cela pour rien. La défaite de la Russie révolutionnaire, si elle s'accomplit, ne sera jamais que momentanée. On n'arrachera pas son rêve à la Russie. L'Américain que j'ai déjà cité, observateur calme et positif, le constate ; « Le gouvernement des Soviets a pris un tel empire sur l'imagination des masses que les femmes sont prêtes à souffrir la faim et les hommes disposés à mourir pour lui ».

Il n'y a rien, de plus tragique et de plus vaste que cette simple constatation. Elle ouvre des abîmes dans l'avenir et l'on songe non sans une haute émotion à la parole de Tolstoï qui disait naguère : « Le peuple russe sera le rédempteur de tous les peuples ».

Alors quoi! Que signifie cette coalition déchaînée contre des hommes qui ont raison?

On se demande si le genre humain n'est pas devenu fou.

Non, ce n'est pas là de la folie. La vérité, camarades, est simple.

Si on veut détruire la révolution russe et la Russie avec elle, c'est qu'on veut détruire le

socialisme. Les gouvernements réactionnaires qui décident de la guerre défendent leurs privilèges réactionnaires, voilà tout.

C'est la première fois qu'un régime vraiment socialiste prend racine dans l'univers. Ce n'est pas la République allemande, cette monarchie camouflée où le militarisme point de toutes parts, qui portera ombrage aux dirigeants capitalistes !

Une expérience du genre de celle de la Russie est grave. Elle ne peut pas se faire impunément, ni dans un sens ni dans l'autre. Les gouvernements réactionnaires le savent bien, et ils n'en veulent à aucun prix et ils lui préparent une punition monstrueuse. Ils veulent prouver que la liberté n'est pas viable en la tuant.

La guerre contre la Russie est une guerre sociale et politique et n'est que cela. C'est une phrase aiguë et grandiose de la guerre des classe^?. Ou le socialisme disparaîtra par la force ou il prendra tout par la raison.

Les événements se précipitent, les situations se précisent. Il n'y a en réalité dans le monde que deux puissances en présence : les conservateurs du passé et les hommes qui aspirent à un ordre nouveau. Deux formules opposées, ennemies : Maintenir ou rénover. Elles sont aux prises. Si nous en doutons, regardons ce

drame fait là-bas avec des milliers de drames.

Mais ce qui est inadmissible, c'est qu'à ce suprême effort de l'internationale capitaliste les peuples acceptent d'obéir. C'est qu'il puisse être dit qu'on a étouffé les aspirations du peuple avec l'aide des peuples.

Il faut faire quelque chose. Je vous le demande. Que peut-on faire? Eh bien, il y a une force, il n'y en a qu'une, capable de contrebalancer les grandes forces sombres qui veulent éterniser les esclavages : c'est vous !

C'est vous, les hommes libres, organisés, unis ; c'est vous, les syndicats, la Confédération Générale du Travail.

Je vous le demande, je vous en supplie. Ne restez pas indifférents au plus grand crime que l'histoire ait jamais eu à enregistrer. Il ne faut pas que les paroles que nous disons s'envolent, et que les pensées justes restent des pensées. Il faut chercher un moyen efficace, positif, menaçant, de vous refuser au martyre ef à l'assassinat d'un peuple immense et d'une immense espérance qui est aussi la vôtre !

Lorsque vous rentrerez chacun dans votre maison, dans votre foyer, songez aux innombrables foyers dévastés là-bas par la rage cupide de ceux qui sont encore les maîtres des destinées humaines. Que dis-je! songez à vos propres foyers et comprenez que tous les travailleurs,

que lous les exploités de la terre sont indissolublement liés les uns aux autres !

Camarades, le drapeau de la République Socialiste des Soviets que votre indifférence aide à anéantir, est le drapeau rouge de l'affranchissement des hommes. Il porte, brodées en or, une image et une inscription . Limage, c'est un marteau et une faucille entrelacés. L'inscription, ce n'est pas, comme sur nos vieux drapeaux de barbarie et de militarisme, le nom de quelque grand meurtre collectif, c'est le cri de raison que Kail Marx a jeté depuis trop longtemps dans le monde : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! »

Page 1