LA RECHERCHE DE DIEU
Approchez-vous de Dieu, et il s’approchera de vous.
ÉPÎTRE DE JACQUES, cH. IV, v. 8.
La toute-présence de Dieu est une réalité qui s'impose à l'esprit de l’homme. C’est un des attributs inhérents à l’idée même de Dieu. Nous ne pouvons pas plus concevoir un Dieu limité dans l’espace et étranger à une partie quel conque de l’univers, qu’un Dieu limité par le temps et qui ne serait pas l’Éternel. Et, comme toutes les vérités primordiales, en quelque sorte constitutives de l’entendement humain, celle-ci s’est affirmée dans les phases primitives de l’évolution humaine sous des formes naïves et imparfaites, avant d’être reconnue dans sa teneur
philosophique et d’être formulée en termes abstraits. Les populations incultes ou peu civilisées, parfaitement incapables de concevoir la «touteprésence » de Dieu, ont peuplé le monde d’esprits divins de toute sorte et, bien longtemps avant de savoir adorer le principe suprême d’énergie quirépand la vie à travers toute la nature, comme le Dieu vivant, unique, absolu et toutprésent, ils ont reconnu partout des esprits vivants animant toutes choses, des âmes innombrables inhérentes aux objets et aux êtres, parce qu’ils sentaient instinctivement, sans pouvoir le comprendre ni synthétiser leurs impressions, que la vie est universelle, que tout dans la nature est animé, que l'esprit est partout où il y a forme ou mouvement. ;
Étaient-ce déjà des dieux, ces esprits ou ces âmes répandus en nombre infini dans le monde? Assurément. Ils correspondaient à l’état encore rudimentaire de la réflexion humaine. Ils sont la forme première sous laquelle la toute-présence de Dieu s’est révélée aux hommes, ces dieux du sauvage qui vivent avec lui sur la terre et avec lesquels il a des relations incessantes. Quand il s’est civilisé, quand il a commencé à coordonner ses sensations et ses pensées, quand les premières idées générales se sont dégagées
dans son cerveau, la multitude indéfinie des esprits divins s’est, elle aussi, disciplinée, ils se sont concentrés en quelques divinités plus générales par leur pouvoir et plus précises par leurs caractères distinctifs. Au lieu de rattacher un esprit à chaque arbre ou un génie tutélaire à chaque foyer, il s’est élevé jusqu’à concevoir le dieu des forêts et la déesse protectrice de la tribu ou de la cité. De la terre où ils vivaient avec les hommes, les dieux sont montés au ciel pour gouverner chacun son département de l'univers. Puis, la philosophie aidant et le sentiment religieux s’épurant, ces dieux plus généraux eux-mêmes se sont hiérarchisés sous l’hégémonie d’un Dieu suprême et l’homme est arrivé à comprendre, à l’école des sages ou des prophètes, que Dieu est un, qu'il ne peut y avoir qu'un seul Dieu, que la notion de plusieurs dieux est contradictoire, que par son essence même la conception de l’Être divin est celle de l’Être suprême, absolu, souverain, élevé au-dessus de toute délimitation, et que les innombrables manifestations de la vie, de l’ordre, du mouvement, rattachées par les hommes primitifs à l’action d'autant d’esprits différents, ne sont et ne peuvent être que les produits de l’activité incessante, infiniment variée, mais une dans son prin-
cipe, de l'Éternel, du Tout-Puissant, de l’Unique, de l’Innommable.
Mais en même temps que s’épure et s’élève ainsi la conception de Dieu, en même temps s’'élargit de plus en plus l’abîime qui sépare l’homme de l'Éternel. Après avoir fait Dieu si grand, l’homme s’est senti trop petit, trop misérable, trop faible pour avoir des relations avec un pareil Dieu. A force de placer son Dieu audessus de toutes les choses contingentes, à.force de le dépouiller de tout attribut restrictif, à force de l’élever dans les hauteurs célestes et de l’étendre jusque dans les profondeurs de Pinfini, l’homme a perdu tout contact avec ce Dieu dont il n’osait même plus prononcer le nom et dont quelques philosophes seuls pouvaient encore concevoir l’inaccessible souveraineté. Ce Dieu de la spéculation métaphysique était trop loin des humbles mortels et, comme les anciens dieux mythologiques étaient morts, comme la tentative déjà mainte fois entreprise de sepasser de Dieu pour l'édification de la vie morale a toujours avorté de la même pitoyable façon que nous la voyons avorter aujourd’hui, les âmes en détresse ont reporté sur des intermédiaires entre ce Dieu inaccessible et l’homme leurs besoins de foi, d’adoration vivante, de communion
intime, de contact spirituel, ces aspirations indestructibles qui se reforment à mesure qu’on les détruit, comme autant de fils de la Vierge. unissant nos êtres infimes à l’Être universel. Tantôt les dieux de l’Olympe métamorphosés en génies protecteurs, ou les héros de quelque épopée de l’Inde adorés comme incarnations divines, tantôt le Bouddha, tantôt le Christ proclamé dieu en même temps qu’homme, tantôt enfin, — quand le Christ lui-même eut été:
relégué par la théologie dans les profondeurs inaccessibles de la métaphysique, — la Vierge Marie et les saints ont pris, suivant les temps ou les pays, la meilleure place dans l’adoration des hommes. Car il faut à la piété humaine des dieux qui soient autre chose que des abstractions, des êtres inconcevables et innommables; il lui faut un dieu qui ne se dérobe pas entièrement à ses étreintes, un dieu qui s'approche d’elle et qui chante à son oreille les chants de l’éternelle espérance.
Ainsi nous semblons être pris dans ce dilemme : ou bien abaisser Dieu jusqu’à portée de notre faible intelligence, l’humaniser, l’anthropomorphiser, le faire descendre sur la terre pour que nous puissions entrer en relations avec lui; — ou bien laisser l'Éternel dans son inaccessible
grandeur, perdu pour nous dans le mystère de son éternité, et reporter nos prières, notre amour, notre appel de créatures misérables ayant besoin d’être sauvées, vers des êtres intermédiaires entre Dieu et nous, capables sans doute par leur nature supérieure de comprendre ce Dieu qui nous échappe, et qualifiés pour nous servir d'intercesseurs auprès de Lui comme pour faire descendre jusqu’à nous la grâce qui émane de Lui. Ù
La seconde alternative est celle qui a prévalu en fait dans le catholicisme populaire. Excepté dans quelques esprits spéculatifs ou chez quelques âmes mystiques, Dieu n’occupe qu’une place tout à fait secondaire dans la piété catholique, une place théorique en quelque sorte; toutes les ardeurs de la foi, toutes les émotions de l’âme pieuse, toutes les prières des fidèles en détresse, vont ailleurs, à la Vierge et aux saints. L’Éternel y est si bien l’Invisible qu'il devient pour le grand nombre: l'inconnu, l’oublié.
Tout le monde sait avec quelle énergie la Réforme a protesté contre cette infidélité à l'esprit de la Bible, avec quelle véhémente indignation les fondateurs des Églises protestantes ont revendiqué pour Dieu, et pour Dieu seul,
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la souveraineté et les hommages que le nouveau paganisme chrétien. avait détournés du Créateur sur la créature. Les plus belles médailles toutefois ont leur revers. Le spiritualisme austère de la Réforme, si justifié qu’il parût en principe, a constamment suscité les plus vives critiques. Vous les avez entendues plus d’une fois: le culte protestant est froid; la piété réformée manque de chaleur communicative ; le Dieu auquel vont ses hommages est trop abstrait; Il ne
parle pas à l’âme; IL est le Dieu de la Loi, du
devoir ; Il n'est pas le Dieu d'amour ; Il est trop loin de l’homme. Celui-ci tremble devant Lui et n’ose pas s’en approcher.
La Réforme, il est vrai, fait ressortir la grandeur et la beauté uniques de la révélation de Dieu en Jésus-Christ. Si elle supprime la légion
‘ des intermédiaires, les innombrables attachés de
la maison de l'Éternel dont la piété du moyen âge s’était complu à enrichir la cour céleste, elle concentre sur le Christ toute la piété dispersée sur les plus illustres de ses serviteurs et elle invite les fidèles à s'approcher de Dieu, en Jésus- Christ uniquement, sans rechercher d’autres intercesseurs. Cependant, après avoir nettoyé le ciel chrétien de tous les faux dieux qui avaient pris la place du Dieu unique, le protestantisme
a-t-il toujours évité le double danger que nous venons de signaler ? N’atil pas, dans certaines de ses Églises, donné une telle importance à la spéculation théologique sur Dieu et sur la nature divine du Christ, qu’il a fait de la religion un intellectualisme aride, une dogmatique abstraite et savante que les fidèles répètent sans y rien comprendre et dans laquelle la divinité est si bien enfermée derrière une triple muraille de haute métaphysique, qu’elle cesse en réalité
d’être accessible à l’homme. Et quand la piété
secouait ce dogmatisme intellectualiste, les Églises protestantes n’ont-elles pas à leur tour versé dans l’extrême contraire ? n’ont-elles pas donné dans un piétisme de médiocre aloï, où la personne humaine du Christ prenait une place tellement absorbante que le Père céleste lui était en quelque sorte sacrifié et où les mystères les plus sacrés de l’univers étaient traités comme de petits intérêts de conventicules ?
Toutes ces tendances de la piété chrétienne, dont l’histoire nous montre les grandeurs et les décadences alternantes, ont laissé leurs traces dans la chrétienté moderne. De nos jours encore la majorité des chrétiens s’abandonne au culte des saints et des reliques, au détriment du culte du Dieu vivant. Chez nous encore un très grand
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nombre de nos contemporains, pour lesquels la religion est affaire de tête plus que de cœur, admettent la toute-présence de Dieu comme une conviction purement théorique, une vérité abstraite, morte, sans action sur eux. Ils savent que Dieu existe, qu’il est partout, parce qu’on le leur a appris, parce qu’ils comprennent que l'idée
. même de divinité implique la toute-présence ;
mais ils n’en sont pas pénétrés; ils vivent comme si Dieu n'existait pas ; ils ne le sentent pas vivre autour d’eux et en eux. Il n’y a aucune communion vivante entre Dieu et eux. Ce Dieu, qu’ils déclarent partout présent, est en réalité très éloigné d’eux.
Chez nous aussi, enfin, les miévreries d’un certain piétisme, mysticisme malingre qui réduit l'univers aux proportions d’une petite chapelle, endorment trop souvent les âmes dans la douce torpeur de leurs parfums de serre chaude et confisquent au profit de l’homme Jésus l’adoration qui doit s’adresser à Dieu seul.
Mais, quelque regrettables que soient ces exagérations en sens contraire de la piété chrétienne, gardons-nous bien de méconnaïître que dans toutes ces manifestations de la vie religieuse il y a des éléments de vérité. L'histoire du passé et l’expérience de la vie nous appren-
nent que dans toute pensée, dans tout système où un grand nombre de nos semblables ont trouvé de la consolation, de l’espérance et de l'énergie morale, il y a tout au moins une lueur de vérité. Et de quelle utilité nous serait la connaissance de l’histoire et la comparaison des expériences acquises, si elles ne devaient pas nous amener à grouper un nombre toujours plus grand de ces vérités partielles, à les compléter les unes par les autres, de manière à parvenir ainsi à une vie religieuse plus intense, plus riche et plus complète ? Le progrès religieux ne se réalise pas autrement.
Apprenons ainsi à sentir toujours plus abon:
damment et plus intimement l’action de Dieu dans le monde et en nous-mêmes, au lieu de proscrire, de dédaigner ou d’anathématiser les formes de piété différentes des nôtres. Approchons-nous de plus en plus de Dieu, afin qu'il s'approche de plus en plus de nous. Ne diminuons pas, ne restreignons pas la révélation de Dieu dans le monde ; ne fermons notre oreille à aucun écho de l'Éternel, sous prétexte que nous ne voulons que sa voix seule et directe ; car ce qui distingue justement la révélation de l'Éternel de celle que toute créature particulière et finie peut nous apporter, c’est qu’elle est univer-
selle et qu'aucune expression exclusive ne Pépuise.
De ce que l’Église a abusé du culte des saints et des reliques, de ce qu’un trop grand nombre de chrétiens, peu cultivés et insuffisamment instruits de l'Évangile, ont fait dégénérer en polythéisme matérialiste les hommages rendus originellement à ceux d’entre les hommes qui paraissaient les meilleurs et les plus saints, ne concluons pas d’une manière intransigeante et vraiment trop étroite et trop exclusive, comme lont fait trop souvent les anciens protestants, qu'il n’y ait aucune manifestation de Dieu à recueillir chez les plus pures, les plus dévouées et les plus saintes de ses créatures. N’y a-t-il pas une restriction fâcheuse de l’action divine et de la révélation de l'Éternel dans le monde, à la concentrer uniquement et exclusivement dans la Bible, dans un livre qui, si grand soit-il, est fermé.depuis plus de seize cents ans ? N'est-ce pas limiter d’une façon injustifiable la parole de Dieu que de prétendre la circonscrire tout entière dans les échos qui nous sont parvenus de quelques rares prophètes d'Israël et de Jésus de Nazareth ? Est-il admissible, est-il d’une âme vraiment pieuse et vraiment pénétrée de l'esprit du Christ, — de ce Christ qui sentait partout la
présence de son Père céleste, dans les lys des champs comme dans la charité du Samaritain ou la foi de la Cananéenne, — est-il d’un véritable disciple du Christ, dis-je, de se refuser à entendre la voix de Dieu quand elle parle une autre langue que l’hébreu ou l’araméen ? Pouvons-nous admettre, sans renier la paternité de Dieu, que l'Éternel n’ait jamais parlé aux hommes avant Moïse ou Élie, qu’Il ait concentré sur une petite tribu sémitique toute sa sollicitude, laissé en dehors de son action révélatrice l’immense majorité de l'humanité et qu’à partir du jour où les prêtres de Jérusalem eurent suspendu à la croix d’ignominie celui en qui Il s’est manifesté par
excellence, Il n’ait plus jamais parlé à ses créa-.
tures en détresse ? Les réformateurs eux-mêmes n’ont-ils pas reconnu dans le témoignage intérieur du Saint-Esprit au cœur même de l’homme, la sanction suprème de la foi et la seule garantie efficace de la vérité ? N’ont-ils pas proclamé par cela même que la révélation divine n’avait pas été définitivement close en Golgotha, mais
qu’elle se continue dans le sanctuaire des cons-,
ciences pures et des cœurs pénétrés d'amour pour Dieu ?
S’il en est ainsi, — et qui oserait le contester? — pourquoi ne reconnaïîtrions-nous ‘pas cette
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révélation divine chez les meilleurs, les plus sages, les plus purs, — oui, je ne crains pas de le dire, — les plus divins de ceux en qui l'Éternel s’est ainsi manifesté ? Pourquoi ne chercherionsnous pas à nous approcher de Dieu en nous approchant d’eux, pour nous pénétrer de l’esprit qui est en eux et qui leur vient de l'Éternel. Oh! certes, gardons-nous d’oublier qu’ils ne sont rien par eux-mêmes, que tout ce qu'il y a de bon et de divin en eux, c’est justement ce qui leur vient de Dieu. Évitons le culle des saints, la dégénérescence idolâtrique, le matérialisme pratique d’une superstition mesquine, mais ne repoussons pas la communion des saints, sachons puiser auprès de tous ceux qui ont été vraiment bons, vraiment justes, vraiment épris de l’Éternel, la vie supérieure qui nous rapproche de Dieu et qui fait pénétrer en nous son Saint- Esprit. Ils sont des intermédiaires assurément entre Dieu et nous ; mais, à condition de ne pas identifier avec le Seigneur ceux qui ne sont que ses serviteurs, faisons notre profit, notre salut, de tout ce que l'Éternel leur a donné pour qu’ils le répandent en bénédictions sur l’humanité.
Partout: où il y a une vérité proclamée, partout où il y a un élan de l’âme vers le ciel, partout où un acte de justice a triomphé de l’iniquité,
partout où un rayon de lumière a dissipé les ténèbres, partout où une âme d'homme a été sanctifiée par l'amour désintéressé, partout où l'égoïsme a été vaincu par l’esprit de sacrifice, — il y a œuvre de Dieu, manifestation de Dieu, révélation de Dieu. Et quand même cette vérité aurait été proclamée par Platon, quand même cette justice aurait été réalisée par Akbar, quand même cette charité aurait été vécue et ce sacrifice consommé par un Bouddha ou un Krishna, il importe de les recueillir avec reconnaissance comme autant de paroles de Dieu qui ont été en bénédiction à l’humanité et qui doivent encore être en bénédiction à nous-mêmes. Car ce n’est pas manquer à la piété que nous avons envers le Christ, que de grouper autour de lui comme autant d’astres autour du soleil tous ceux que le Verbe divin a inspirés, mais c’est manquer à la piété que nous devons avoir envers Dieu, de méconnaître ses bienfaits et de ne pas prêter une oreille attentive à sa parole partout où elle a retenti. 5 Si la toute-présence de Dieu n’est pas pour
nous une vaine parole, une formule métaphy= sique dont le sens nous échappe, il est impossible que nous ne saisissions pas l'obligation pour toute âme religieuse de chercher Dieu en toutes.
choses et de le reconnaître partout. Plus la vie religieuse se développe et s’élève, plus aussi lPhomme en arrive à se sentir en relation avec l'Éternel partout, parce que l'Éternel est partout. Pour l’âme pieuse, Dieu se révèle dans le brin d'herbe sortant de terre sous les premières caresses du soleil printanier en vertu de la puissance de vie qui l'anime, comme Il se révèle dans la majesté de l'Océan ou dans l’harmônie imposante des grandes vues alpestres. Pour l’homme qui sait entendre les voix de l'Éternel, Il parle dans le tonnerre du Sinaï comme dans le susurrement de la brise à travers les épis dorés. Il se révèle dans la tempête régie par limmuable volonté divine jusque dans ses débordements en apparence les plus désordonnés, comme dans la sérénité des chauds midis endormis sous les brüûlants effluves de chaleur et de lumière, alors que s’accomplit le mystère de la fructification. Pour le croyant Il est dans humble croix de bois qui rappelle la fragilité de l’existence terrestre et la divine grandeur du sacrifice inspiré par l’amour, comme dans la cathédrale dont les voûtes et les ogives répètent en une admirable symphonie les recueillements et les pieux élans des générations passées. Pour qui sait voir l’Invisible et recueillir les harmonies
de l'Éternel, Il est dans le chant matinal de l’oiseau comme dans la prière du mourant. Il est partout où il y a vie, où il y a amour, où ilya soupir ; car il n’y a de vie que par Lui.
Mais ce qui importe, ce n’est pas tant de savoir ces choses, de se dire en soi-même :
« oui, cela est vrai », ou « cela doit être vrai. » Ce qui importe, c’est que cette toute-présence de Dieu soit pour nous une réalité vivante et que nous entrions en une communion d’autant plus intime avec Dieu que nous le sentirons davantage vivre autour de nous dans la nature, dans l'humanité et en nous-mêmes. Or, pour atteindre à ce résultat, il faut le vouloir ; pour réaliser cette communion vivante, il faut chercher Dieu ; comme l’exprime si bien la parole qui sert de texte à cette méditation, si nous voulons que Dieu s’approche de nous, il faut que nous nous approchions de Lui. Il y a sans doute, à cet égard comme à tous les autres, de grandes différences entre les hommes. Les uns ont des aptitudes naturelles à la vie religieuse beaucoup plus développées que les autres ; les uns sont sensibles à telle manifestation de la touteprésence divine et non pas à telle autre. Mais, quelles que soient ces variétés dont la cause: échappe à notre intelligence, nous devons tous
chercher Dieu par nos méditations, par nos prières, par nos expériences, pour le trouver réellement, c’est-à-dire pour entrer en relation vivante avec Lui et pour goûter en Lui cette plénitude de vie, qui est la force et la joie des âmes religieuses et qui apporte dès ici-bas les prémices de la vie éternelle.
La nature humaine est ainsi faite que ses joies. les plus chères sont celles qu’elle s’est acquises par ses propres efforts. C’est la loi sainte du travail qui veut que la proportion du bonheur véritable — non pas des richesses ou des plaisirs extérieurs, mais du bonheur véritablement ressenti — soit en raison directe de l'énergie déployée pour le réaliser. Chacun de nous doit en quelque sorte gagner Dieu, s'approprier par ses efforts et par ses expériences une part de plus en plus grande de l'Éternel. Ce ne sont pas des instructions apprises par cœur, des formules doctrinales, des opinions toutes faites acceptées sans examen et sans aucune participation de l'individu, comme ces vêtements de confection que l’on s’adapte tant bien que mal, ce ne sont pas des convictions d'emprunt ou des pratiques de dévotion accomplies d’une façon distraite, qui peuvent nous donner cette vie religieuse intime. Pour que notre religion
soit vivante, il faut qu’elle procède de la vie, de l'expérience intime. L'enfant prodigue, instruit par sa misère spirituelle, par ses remords, par ses souffrances, saisit mieux la bonté et l'amour du Père céleste que le fils aîné de la parabole qui a toujours vécu à côté de son père, mais qui ne s’est pas assimilé l’esprit paternel.
Parviendrons-nous ainsi à comprendre Dieu ?
Cette expérience religieuse nous permettra:telle un jour de dire: «maintenant, je connais Dieu; j'ai vu jusqu’au fond de la divinité; elle n'a plus de mystère pour moi.» Assurément non. À mesure que notre vie religieuse se développera et se purifiera, à mesure aussi nous ferons, à notre tour, l'expérience de toute l'humanité, que j'ai tâché de vous résumer au début de ce discours. Nous reconnaïîtrons que plus on étudie, plus on s’instruit, plus on recueille en soi de révélations divines, plus aussi on se rend compte que Dieu est au-dessus de toute intelligence, qu’il est au-dessus de toute détermination, qu’il est lInfini, l'Éternel, l’Insondable, celui qui dépasse et confond toute imagination et toute spéculation. Et nous nous prosternerons dans la conscience de notre faiblesse, et nous apprendrons comme le prophète d’autrefois que personne ne peut voir
Dieu face à face sans mourir, et nous adorerons l'Éternel, le Tout-Puissant, l’Être souverain et impénétrable, qui se dérobe dans le mystère, mais dont procèdent dans l'univers entier l'énergie et la vie.
Mais, bien loin que la conscience toujours plus claire de notre impuissance à comprendre Dieu nous plonge dans le désespoir, nous reconnaîtrons, au contraire, que, si l’essence même de la divinité s’éloigne de nous à mesure que nous cherchons à la saisir, cette recherche ardente du Dieu vivant a rapproché de nous toutes celles de ses révélations que nous sommes susceptibles de recuëéillir et nous fait vivre de plus en plus en communion avec Lui. Est-il nécessaire de connaître la constitution intime du globe solaire pour être baigné de sa lumière et réchauffé de sa chaleur? Cette lumière sans laquelle nous ignorerions absolument le monde extérieur à nous, cette chaleur sans laquelle aucune vie ne se serait produite sur la terre, nous savons qu’elles nous viennent du soleil. Cela nous suffit pour bénéficier des innombrables bienfaits qu’elles nous procurent, et quand nous sentons la vie s'épanouir autour de nous et en nous sous l'action de l’astre solaire, nous n'avons pas besoin de savoir pourquoi il y a un
soleil, ni quelle est sa composition chimique, pour éprouver jusque dans les profondeurs de notre être les bénédictions qui en découlent. — L'enfant est incapable de comprendre les raisonnements ou les calculs de son père; il ne peut se faire aucune idée précise des mobiles qui le font agir, de sa constitution intellectuelle; il ne se demande même pas en quoi consiste le moi, la conscience, l’être intime de ce père. Il sait seulement que cet être est son père, parce qu'à tous les instants de son existence il a l’occasion d’éprouver les effets de sa sollicitude ou la bienfaisante influence de sa sagesse, et il vit en communion avec lui, il l’aime et le bénit, quoique le secret de la paternité lui échappe. Telle est la relation de l’âme religieuse à l'égard de Dieu. Elle Le reconnaît partout, elle Le sent vivre partout, elle L’aime et Le bénit, et en agissant ainsi elle est fidèle à l'exemple et à l’enseignement du Maître qui a plus qu'aucun autre senti vivre Dieu en lui. Elle se rend compte que, pour avoir part au Royaume des cieux, il faut devenir comme ces petits enfants que Jésus appelait volontiers auprès de lui, il faut être confiant, doux et humble de cœur, avoir conscience de sa faiblesse et de sa pauvreté spirituelle. Mais elle s’efforce aussi, à
l'exemple de Jésus, à l'exemple de tous les grands croyants, de vivre dans une communion continue avec ce Dieu dont elle constate partout l'action. Nul plus que Jésus n’a ressenti la toute présence de Dieu. Passant par-dessus les causes secondes qui sont du ressort de la science, Jésus allait tout droit à la cause première et, comme il cherchait Dieu constamment, comme il s’approchait de son Père céleste sans relâche, par la méditation, par la prière, par les effusions d’un amour pur, it le trouvait partout, dans la parure des lys des champs comme dans la pite que la pauvre veuve mettait dans le tronc, dans la pureté de son cœur comme dans le grain de blé qui doit mourir pour porter du fruit, dans les riantes campagnes de la Galilée comme sur la croix de Golgotha où il remettait son esprit entre les mains de son Père céleste.
Certes en vous exhortant à vous approcher de Dieu partout où il y a une trace quelconque d'activité divine, nous avons la ferme assurance de ne pas être infidèles à l'esprit du Christ qui nous a appris à chercher et à aimer Dieu de tout notre cœur. Quelques-uns peut-être parmi les chrétiens modernes, plus attachés à la lettre de sa parole qu’à son esprit, et plus attachés
encore à la spéculation théologique sur sa
personne qu’à son enseignement même, nous
accuseront d’infidélité envers lui. Nous savons,
par le témoignage intérieur de l’esprit, que ce
reproche n’est pas fondé. C’est avec la pleine
conviction d’être en communion avec le Christ
que nous vous répétons l’exhortation de son
disciple: Approchez-vous de : Dieu et il s'ap-
prochera de vous. |, Approchez-vous du Dieu qui règne dans la
nature, dans ses plus humbles manifestations
comme dans ses plus grandioses; approchez-
vous du Dieu qui vous parle dans votre cons-
cience par la loi et par la grâce, par le remords
et la honte comme par la bénédiction du devoir
accompli ; approchez-vous du Dieu qui vous a
parlé en Jésus-Christ et qui vous a parlé encore à
travers tous les sages, tous les grands esprits,
toutes les âmes nobles, toutes les consciences
saintes, dans tous les dévouements et tous les
sacrifices. Approchez-vous du Dieu qui régit nos
destinées; apprenez à Le sentir vivre autour de
vous et en vous, dans le berceau de l'enfant qui
sourit à la vie comme au lit de mort de nos bien
aimés qu'il rappelle à Lui. Partout où l’action de
Dieu vous échappe, cherchez-laavec un redouble- de
ment d’ardeur ; approchez-vous plus près encore.
Si vous ne la saisissez pas, c’est votre faute; car l’expérience des âmes vraiment pieuses nous prouve qu’elle existe partout. Faites un nouvel effort et voici il s’approchera de vous et il vous - bénira ; et votre angoisse se changera en assu- * rance et votre douleur se sanctifiera et votre détresse se relèvera: car en Lui est la vie dès maintenant et à jamais.
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