LE SENTIMENT DE LA MISÈRE HUMAINE
Sentez votre misère.
ÉPÎTRE DE JACQUES, CH. IV, v. 0.
« 11 est dangereux de trop faire voir à l’homme «combien il est égal aux bêtes, sans lui montrer «sa grandeur. Il est encore dangereux de lui «trop faire voir sa grandeur sans sa bassesse. «Il est encore plus dangereux de lui laisser «ignorer l'un et l’autre. Mais il est très avan- «tageux de lui représenter l’un et l’autre. »
Cette pensée de Pascal devrait être sans cesse présente à l'esprit des prédicateurs et des moralistes lorsqu'ils parlent aux hommes des conditions de la destinée humaine. Elle est la vérité même. L'homme n’est ni ange ni bête.
Élevez-le, je le rabaisse. Abaissez-le, je le
LE
relève. Il n’est pas aussi mauvais que le prétendent les pessimistes; il n’est pas aussi bon que le proclament les optimistes.
A en croire les premiers, tout est mauvais dans la nature humaine. Sont-ils dans l’Église, ils insistent sur la doctrine de la corruption radicale de l’espèce toute entière en la personne du premier homme et se complaisent à peindre le contraste entre l’homme naturel, entièrement livré au péché, incapable d'aucun bien par luimême, et l’homme régénéré par l’infusion d’une vie nouvelle en Jésus-Christ; et aveuglés par leur dogme ils ne savent plus voir ce qui saute aux yeux de tout juge impartial: et les vertus des païens et les péchés de ceux qu’ils appellent les élus. Sont-ils hors de l'Église, ils ne signalent partout que des actions intéressées, des sentiments égoïstes, des mobiles secrets inavouables, à tel point qu'on se demande pourquoi des hommes aussi universellement corrompus et pervers s'imposent encore la pénible obligation de l'hypocrisie en affectant les dehors de la vertu, puisque tous les autres, aussi corrompus qu'eux-mêmes, ne sauraient être sensibles à leur prétendue vertu. Nous connaissons tous ces êtres désenchantés et moroses, qui voient le mal partout, qui ne croient à la vertu de personne,
PA, vi Hi brat M$ ARTE
qui éprouveraient une sorte de dépit s’ils étaient obligés de reconnaître quelque part une action noble ou saiñte, et dont le dénigrement systématique souffle sur le monde moral, comme le vent glacé des nuits froides souffle sur les fleurs du printemps pour en ternir la pureté et flétrir en leurs germes les promesses de la vie.
À en croire les optimistes,* au contraire, lhomme est naturellement bon. Le mal n’est qu’un accident, un: souffrance temporaire, une erreur destinée à disparaître sous l’action d’une instruction meilleure. Ne parlons pas des égoïstes qui ne veulent pas voir le mal, parce que cela les troublerait dans leur quiétude, ni des naïfs qui ne peuvent pas le voir, parce. que leur inexpérience de la vie ne leur permet pas de discerner les vrais mobiles des actions humaines. L'esprit satisfait des uns s’accommode aisément de l'existence du péché, du moment . qu’ils n’en souffrent pas eux-mêmes; la charité trop confiante des autres ne soupçonne pas le mal. C’est des témoins attristés des misères sociales ou individuelles qu’il s’agit. Sous l'empire de l’optimisme incorrigible qui régit notre psychologie depuis le XVIII: siècle, ils sont volontiers disposés à en rendre la société responsable, C’est elle qui a fait tout le
mal. Livré à lui-même, l’homme serait bon; il ne devient méchant que par les désordres et les conflits de toute sorte qu’une éducation et une organisation sociale incomplètes engendrent autour de lui et jusque dans son propre cœur. Si l’on parvenait à écarter ces causes extérieures du péché, si l’on supprimait les erreurs et les fautes de la société, l’homme, assurent-ils, déploierait spontanément les forces bonnes et saines de sa nature, et le progrès, qui est Ja loi même de l'humanité, s’épanouirait à mesure que ‘disparaîtraient les entraves artificielles par lesquelles on l’enchaîne. &
En d’autres termes, pour les uns le mal est dans le cœur de l’homme et y règne en maître souverain, quelles que soient les circonstances dans lesquelles il exerce son activité, de telle sorte que la vie morale n’existe plus, l’homme étant incapable de faire le bien. Pour les autres le mal résulte uniquement des conditions dans lesquelles l’homme est placé pour agir sans qu’ils puissent nous expliquer comment il se fait que cette société, composée d'hommes bons, puisse être si déplorablement mauvaise.
Or, la réalité, telle qu’elle ressort de l’histoire et de notre expérience personnelle, c'est que l’homme n’est ni ange, ni bête, ni bon, ni
mauvais, mais qu’ilkest à la fois ange et bête, à la fois bon et mauvais et que, dans ces questions comme dans presque toutes les autres, les solutions absolues sont fausses, parce que la vie est plus complexe, plus riche en variétés et en combinaisons incessantes que ne le supposent les esprits simplistes avides de solutions générales. La réalité, c’est que dans l’homme le plus vicieux, le plus esclave de ses passions, il subsiste presque toujours au fond de son être quelques vestiges de cette dignité morale qu’il a foulée aux pieds, quelques germes de cette vie divine qu’il a étouffée et profanée, mais qu’il n’a pas pu anéantir. Et, d’autre part, chez les meilleurs, chez les plus purs, chez les plus nobles, que de faiblesses dont ils sont les premiers à gémir, que de passions qui survivent à tous les efforts pour les extirper, que d’impulsions inférieures qui leur rappellent sans cesse la bête sommeillant au fond de leur être!
: Don Juan est un misérable, un égoïste, un sensuel, le modèle de ces êtres néfastes qui passent dans le monde comme des corrupteurs fiers de leur œuvre mauvaise, le type de ces inutiles qui ne vivent que pour leur plaisir et qui sacrifient sans aucun scrupule les autres à la satisfaction de leurs passions. Mais lorsque le
malheureux qui lui demande l’aumône, refuse d'acheter cette aumône en jurant, il lui donne un louis: «va, va, je tele donne par amour de l'humanité», et lorsqu'il aperçoit dans la forêt un homme attaqué par trois autres, il vole à son secours. Êtes-vous bien sûrs que beaucoup de gens qui passent pour vertueux, en eussent fait autant ?
Voyez ce criminel. C’est une brute; pour voler quelques francs il a tué sans pitié un vieillard inoffensif. Il est rentré chez lui, où il a trouvé son enfant malade. Le voici, tenant l'enfant dans ses bras, le promenant, cherchant à le calmer. C’est le même homme, égoïste et méchant jusqu’au crime il y a un instant, vaincu par l’amour paternel quelques heures plus tard.
Retournez-vous maintenant vers cette sœur de charité ou vers cette diaconésse. Elles ont renoncé aux joies du monde; elles ont confiné leur jeunesse auprès du lit des malades. Elles
se sont sacrifiées avec une héroïque résolution. Demandez-leur néanmoins si l’esprit du malne leur suggère plus jamais de mauvaises inspirations, si la chair est réduite au silence, si l'orgueil spirituel ne les assaille pas. Pour peu qu’elles soient sincères, elles seront les premières à vous dire que c’est le privilège des
meilleurs de sentir leur péché plus vivement et plus profondément que les autres.
Ah! combien l'Évangile a gardé un juste milieu entre ces exagérations du pessimisme et de l'optimisme! Point de spéculations sur la question abstraite, pas plus en cette matière que dans aucune autre. L'homme est-il bon? L'homme estil mauvais? Jésus, bien différent de ses disciples de l’Église dogmatique, ne pose même pas le problème. Au disciple qui linterpelle en lui disant: Bon Maître, il répond: pourquoi m'appelles-tu bon ? il n'y a qu'un seul bon, c’est Dieu. Celui-là même que les chrétiens s’accordent à glorifier comme le pur et le saint par excellence, refuse la qualification de bon, parce qu’il est homme et que la grandeur souveraine de sa conscience morale lui fait sentir plus vivement toute la puissance du péché sur lanature humaine.
Et aux Pharisiens qui lui reprochent de manger avec les péagers et les pécheurs, il dit: ce ne sont pas ceux qui se portent bien qui ont besoin de médecin, mais ceux qui se portent mal. Allez et apprenez ce que signifie: & Je veux la miséricorde et non les sacrifices»; car je ne suis pas venu appeler à la repentance les justes, mais les pecheurs. Ces pécheurs, en effet, sont susceptibles de relèvement; ces malades peuvent être guéris.
Jusque dans l’abime de honte etde douleur de la pécheresse, il y a une puissance cachée de salut, une faculté de renaître à la vie morale par la repentance. La divine mansuétude du Christ ne connaît pas de réprouvés à jamais. Au juste qui se complaît dans le sentiment de sa perfection, il oppose le pécheur qui se frappe la poitrine en demandant grâce pour ses péchés, et déclare ce dernier plus près de Dieu que le premier. Au malheureux, abattu par le sentiment de son indignité ou par sa souffrance, il dit: venez & moi, vous tous qui êtes travaillés et chargés et je vous donnerai du repos pour vos âmes. À tous il adresse les appels de la vie supérieure, à tous il rappelle qu'ils sont enfants du Père céleste, le fils prodigue aussi bien que le fils aîné de la parabole. Devant tous il dresse cet idéal: soyes
parfaits comme votre Père qui est aux cieux est
parfait, comme pour bien montrer à tous que personne ne peut atteindre ici-bas le but suprême et que nous différons seulement par le degré de notre avancement sur la route qui mène à Dieu. - Rendre courage aux pécheurs, même les plus endurcis, ranimer leurs énergies en leur parlant d'espérance, même lorsqu’à vue humaine tout semble perdu, ne jamais désespérer de trouver, même chez les pires des hommes, une étincelle
divine qui permette de les sauver, -— confondre lorgueil des justes, fiers de leur propre justice, abaisser leur superbe en leur faisant sentir leur misère, humilier les satisfaits en leur montrant dans leur satisfaction même la preuve de leur insuffisance ; — puis ouvrir à tous, quelque lointain que soit leur point de départ, les perspectives radieuses de la communion toujours plus complète avec Dieu, source de tout bien, principe de toute vie, foyer de tout amour, voilà la méthode de l'Évangile. Et c’est la bonne.
Oui, dans toute âme d'homme, il y a, si dégradé qu’il soit, une émanation du Père céleste, et c’est blasphémer contre Dieu comme contre l’humanité, de méconnaître cette origine divine. Dans le beau mytheparlequels’ouvre la Bible, le vieux prophète d'Israël a mis cette vérité comme au frontispice de notre livre sacré: alors L Éternel Dieu forma l'homme de la poussière de la terre, et il souffla dans ses narines lé souffle de vie et l'homme devint une personne vivante. Depuis les temps mystérieux où l’homme parut sur la terre, il a accumulé crime sur crime, souillure sur souillure; il a, par les mille moyens que ses passions lui ont suggérés, attenté à sa dignité et profané sa nature; il a pu joindre la cruauté à la bassesse, l'hypocrisie à la luxure; il a pu oublier
sa race et méconnaître sa destinée de toutes façons; mais comme ces fils de famille qui, après avoir roulé dans toute sorte d’orgies, conservent encore un reste de la noblesse héréditaire, dans leurs manières, dans leur attitude, dans leur langage, il n’a pas pu étouffer dans son âme le souffle de l'Éternel, Et jusque dans le plus misérable, toutes les hontes, toutes les vilenies, toutes les dégradations n’empêchent pas la filiation divine de se trahir encore dans un acte d'amour désintéressé ou dans une prière, jaillissant de son cœur comme une eau pure de dessous un fumier. | Comment Jésus aurait-il pu avoir compassion de tous les malheureux qui venaient à lui ainsi qu’un troupeau sans berger, s’il n'avait pas eu cette confiance en la nature humaine ? Comment les apôtres, les missionnaires, les philanthropes de tout ordre, auraïent-ils jamais songé à entreprendre leurs œuvres de relèvement et de régénération, s’ils n’avaient pas eu la certitude que les misérables vers lesquels ils allaient, avaient encore conservé la faculté de les comprendre et de les suivre? Pour faire du bien aux hommes, il faut avoir foi en la nature humaine. Et cette foi,-ce sont justement les meilleurs, les plus purs et les plus saints des hommes qui l’ont eue au
plus haut degré. Même ceux qui répétaient dans leurs confessions de foi que la nature humaine est radicalement mauvaise, qu’elle est incapable d'aucun bien, ont agi comme si leurs doctrines étaient fausses et ont tendu la main à leurs frères, même les plus pervertis, avec l’intime conviction que ceux-ci pouvaient en ressentir l’étreinte bienfaisante.
Pour être des disciples du Christ, pour remplir nos devoirs sociaux, il faut évidemment ouvrir nos cœurs à la misère des autres. Malheur à ceux qui ne savent pas sentir la misère d'autrui! ils sont-peut-être plus à plaindre et tombés plus bas que les misérables qu’ils regardent d’un œil indifférent ou dédaigneux. Mais s’apitoyer sur le sort du prochain ne suffit pas; avoir le cœur sensible, comme on disait dans ce dix-huitième siècle intellectualiste qui discutait les sentiments plus qu’il ne les éprouvait, ce n’est trop souvent qu’une variété attendrie de l’égoïsme. Ils sont nombreux parmi nous, ceux qui se complaisent dans ce pessimisme contemplatif et commode.
Tout va mal; les hommes sont corrompus; la société est envahie par une immoralité de plus en plus cynique. Mais il n’y a rien à y faire. C’est le triste sort des hommes. À quoi bon se donner de la peine pour y changer quelque chose? Et ver-
tueusement ils s’enferment chez eux, censeurs sévères, témoins moroses,ou,— ce quiestpisencore, — se complaisant mainte fois dans le spectacle du mal et se félicitant de la clairvoyance dont ils font preuve, alors que les naïfs se laissent prendre à espérer encore l’impossible.
A quoi bon? Voilà le mot terrible, voilà l’excuse de l’égoïsme et de la lâcheté! Voilà le mot que l’homme de foi ne prononce jamais! Quand vous êtes auprès d’un parent ou d’un ami malade, on a beau vous dire qu’il est condamné, que la science est impuissante à le guérir, que tous vos soins ne parviendront pas à ranimer la vie qui s'éteint dans son organisme épuisé, — vousn’en continuez pas moins à lui prodiguer vos soins, à lui donner des remèdes, à l’entourer de toute votre sollicitude et vous vous consacrez à votre œuvre de salut avec d'autant plus d’acharnement que vous la savez, selon toute vraisemblance, inutile, parce que vous aimez ce malade, parce que, même si vous ne pouvez pas Île sauver, vous voulez du moins lui adoucir ses dernières semaines; vous vous mépriseriez vous-même Si vous abandonniez le condamné à son malheureux sort.
Les pessimistes qui sentent vivement, disentils, la misère de l’humanité, mais qui la déclarent
incurable et prennent prétexte de cette irrémédiable puissance du mal pour ne rien faire en vue de le combattre, sont les pires ennemis de l'humanité. Ils agissent sur elle comme des agents dé dissolution, car ils lui enlèvent ses illusions sans lui apporter de remède. Les larmes qu’ils versent sur son malheureux sort ne sont que des larmes de rhétorique. S'ils aimaient leur prochain, comme doit l’aimer un chrétien, ils espéreraient contre toute espérance, ils croiraient au relèvement en dépit de toutes les chutes, ils ne pourraient pas supporter un seul instant la pensée qu’il y a là, à côté d’eux, des milliers d’êtres damnés, privés à tout jamais de lumière et de joie. S'ils croyaient vraiment en «Notre Père qui est aux cieux», ils ne pourraient pas admettre un seul moment que dans sa toute-puissance l’Être suprême, la cause première et souveraine de toutes choses, ait voué au malheur et à la mort spirituelle le plus grand nombre de ses créatures. Quand même on me montrerait l’empire du mal encore bien plus grand qu’il n’est, quand même je devrais renoncer à croire à la bonté, au désintéressement, à la grandeur morale de tous ceux que j'ai appris à vénérer dans le passé, et de tous ceux que je vois lutter autour de moi pour la vérité et pour le bien; quand
même tous les êtres malfaisants qui aujourd’hui, dans la littérature, dans les arts profanés par eux, dans la philosophie désespérée du nihilisme pessimiste, avec la basse jalousie qui les dévore à l’égard de toutes les grandeurs, s’évertuent à nous convaincre que rien ne vaut ici-bas, qu’il n’y a ni vertu, ni dévouement, mais seulement lâpre lutte des passions bestiales et des intérêts voraces, — quand même tous ces corrupteurs de vie morale réussiraient à dépouiller mon horizon terrestre de toutes les fleurs qui le parent et de toutes les brises qui le parfument, je croïrais encore à la victoire finale du bien et de la justice, je mettrais encore toute ma confiance en la puissance souveraine de l’amour désintéressé, j'affirmerais encore sur la terre, momentanément désolée, le triomphe inévitable et nécessaire de la bonté suprême, parce que le jour où j'aurais perdu cette assurance spirituelle, c’en serait fait de ma foi et de ma vie morale chrétienne, et il ne me resterait plus qu’à lancer vers le ciel un cri de blasphème contre un Dieu, auquel je serais devenu supérieur, puisque j'aurais conçu la réhabilitation finale de toutes ses créatures et qu'il ne serait plus, lui, que le dieu des damnés !
Non, non, ceux qui sentent si vivement les misères des autres qu’ils les croient irrémédia-
he:
bles, ce sont ceux qui ne sentent pas assez vivement leurs propres misères spirituelles, — soit qu’ils ressemblent au pharisien de l’Écriture dont je vous parlais, il y a un instant, et qu’ils rendent grâce à Dieu « de ne pas être comme ces gens-là, » soit qu'ils s’abandonnent lâchement à la conscience de leur impuissance et prennent même un certain plaisir à se répéter qu’ils ont vu le fond des choses et qu’ils ont reconnu la vanité de tout.Voilà pourquoi l’Évangile insiste d’une façon si pressante sur le sentiment que mous devons avoir de notre propre misère, afin de devenir plus indulgents, plus compatissants aux misères des autres, et de ne pas nous imaginer que nous soyons pétris d’une autre pâte que ces êtres humains trop souvent dédaignés par nous. Êtes-vous bien sûrs, vous qui vous estimez des honnêtes gens, êtes-vous bien sûrs que, si vous n’aviez pas eu des parents pleins de sollicitude pour vous élever, si vous n’aviez pas reçu une instruction soignée, si vous n’aviez pas eu une éducation chrétienne éclairée, si vous n’aviez pas vécu dans un milieu où une Opinion publique exigeante constitue la plus efficace des barrières pour vous détourner des écarts de conduite, si vous n’aviez pas eu une ‘ nourriture substantielle pour soutenir vos forces
physiques et une saine nourriture morale pour alimenter votre âme, êtes-vous bien sûrs, dis-je, que vous ne seriez pas, vous aussi,tombés aussi bas que les malheureux dont vous êtes tentés de penser qu’il n’y a plus aucun espoir de les sauver? Sondez vos. cœurs et soyez francs avec vous-mêmes. Je m'adresse ici à la conscience de chacun et Dieu seul connaîtra la réponse. Si vous découvrez dans votre cœur, malgré toute la culture intensive dont votre être moral a été l’objet, une sensualité que vous parvenez à cacher, mais non à dompter, une soif d’argent qui vous travaille incessamment, une vanité qui vous porte à concentrer vos pensées les plus fréquentes sur les succès de votre petite personne ou de la toilette qui vous sert à la faire valoir, une paresse qui vous fait considérer tous vos travaux comme des corvées, êtes-vous bien sûrs que toutes ces mauvaises racines n’auraiént pas produit chez vous des fruits aussi amers que chez ce vagabond, cette fille abandonnée, ce débauché, ce malfaiteur, qui vous inspirent du dégoût, pour peu que l’on n’eût pas pris soin de les couper dès leurs premières frondaisons dans votre âme? Il suffit d’un tertre de quelques mètres sur les montagnes du centre de l’Europe, pour que des eaux toutes semblables descendent vers
la Méditerranée ou vers la mer du Nord, suivant que le filet par lequel elles s’écoulent est au sud ou au nord du monticule insignifiant. Ainsi en est-il trop souvent de nos destinées.
Sentez vos misères, afin de ne pas tomber dans le découragement en voyant les misères des autres. Soyez optimistes à l'égard du prochain, soyez pessimistes à l’égard de vousmêmes, voilà la véritable solution de l'Évangile. Sentir nos propres misèrès, c’est la condition indispensable, non seulement de notre progrès individuel, mais du progrès social. Ceux-là seuls qui ont conscience de leur ignorance, s’efforceront sérieusement de s’instruire. Ceuxlà seuls qui ont conscience de leurs péchés et de leurs imperfections morales, sont susceptibles de s’en corriger, L’apôtre a dit le mot vrai: c’est quand je me sens faible que je suis fort, parce qu’il avait fait l’expérience profonde que la puissance de la vie divine en l’homme se révèle dans la conscience de sa faiblesse: «Ma grâce te suffit, car c’est dans la faiblesse que ma force se déploie tout entière.»
S'il est un symptôme qui soit particulièrement précieux à enregistrer pour Phomme de foi, dans cette fin de siècle si tourmentée, c’est justement l'inquiétude qui s'empare de plus en
plus de notre société actuelle et qui la trouble dans sa course vertigineuse vers la fortune et son culte satisfait de Mammon; c’est la conscience de son insuffisance, de sa faiblesse; c’est le sentiment de ses misères. Après avoir commencé par des chants de triomphe, par de superbes proclamations du triomphe de l’homme sur la nature et sur la tradition, après s’être encensé et avoir chanté les hymnes de sa grandeur, le siècle achevant sa course est bien près de finir par une confession de ses péchés, en se frappant la poitrine devant les autels du. Dieu de justice dans la conscience de ses torts, de ses injustices, de son égoïsme, de son insolente glorification de l'argent et du succès. Chrétiens, nous ne saurions voir là une déchéance, un recul, un affaiblissement de vie morale; nous saluerons, au contraire, comme une promesse d'avenir, un gage de progrès, comme la messagère divine chargée de rappeler à l'humanité sa destinée supérieure, cette voix : qui sort de la conscience populaire pour dresser Pacte d'accusation de nos iniquités et nous confondre, par le contraste entre l'idéal que nous professons et la réalité que nous acceptons sans protester.
Aucun progrès ne s’est accompli dans.
lhumanité sans avoir été précédé par le sentiment profond de la misère sous laquelle la société ployait. C’est des consciences offensées et blessées par le matérialisme de l’Église et la misère spirituelle des conducteurs religieux du peuple chrétien, qu’est sorti au XVI: siècle le grand mouvement de réforme qui, au sein du catholicisme comme dans la Réformation, a retrempé la société chrétienne dans le courant fécondant de l'Évangile. C’est dans les profondeurs mêmes de son désespoir que Luther a entendu résonner à nouveau la bonne nouvelle du salut par la foi. C’est de la conscience de toutes les erreurs, de toutes les injustices, de tous les privilèges iniques d’une société vieillie et dégénérée que sont sortis, comme une autre bonne nouvelle, les grandes affirmations de la Révolution française, ces principes de liberté, d'égalité et de fraternité que nos Pères avaient bien raison d’appeler, dès leur apparition, les immortels principes de 89, parce que dans la pureté de leur éclosion première, alors qu'ils n'avaient pas encore été souillés et déshonorés par les passions sectaires des politiciens qui s’en servent au lieu de les servir, ils étaient bien véritablement une aurore nouvelle de
| l'idéal éternel qui a éclairé et réchauffé l’âme
humaine dans tous les temps et qui, dix-huit siècles auparavant, était apparu aux hommes comme une révélation de Dieu lui-même. C’est de la conscience, non pas superficielle, théorique et résignée d'avance, mais vivante et comme saignante de nos misères morales, dans un monde qui a tant progressé en civilisation matérielle, que partira et que part déjà en partie aujourd'hui la puissance de régénération qui fera disparaître bien des iniquités, réparera bien des torts, supprimera bien des servitudes et contribuera pour sa part à la réalisation progressive du royaume de Dieu sur la terre, cet idéal qui seul est vraiment chrétien, parce que seul il procède directement de l'Evangile du Christ, l'idéal d’une société où tous les hommes seront frères sous le regard paternel du Dieu de justice et d'amour.
Sentons donc notre misère; car c’est dans le sillon creusé par la conscience de nos fautes! que germera la moisson de l'avenir. Mais sentons notre misère, non pas en dilettantes, non pas à la façon de ces lettrés du jour qui sont surtout préoccupés de mettre en langage ciselé leur pessimisme à fleur de peau, ou à la façon de ces dévotes qui, après avoir confessé leurs péchés à l'oreille de quelque prêtre, s’empressent
de se replonger dans le tourbillon du monde, aussi facilement oublieuses de leurs repentirs qu’elles l'ont été de leurs devoirs. Sentons notre misère en chrétiens, en hommes de foi, non pas pour nous abandonner à la misanthropie ou au blasphème, non pas pour échouer sur les récifs du fatalisme, ni pour conclure à la désespérance de l’homme qui se sait damné, lui et ses semblables, à l'éternel néant, mais pour puiser dans le sentiment de nos fautes une vive douleur d’avoir offensé la loi éternelle de justice et de bonté qui est la volonté de notre Père céleste, et pour travailler, avec l’aide et sous le regard de Dieu, à la réparation de nos erreurs, au redressement de nos torts, à l’œuvre de progrès à laquelle l'Évangile nous appelle. Cette œuvre, ce ne sont pas seulement les hommes d’État, les conducteurs de l'opinion publique qui doivent laccomplir. Elle nous incombe à tous, chacun dans sa sphère et jusque dans le plus humble milieu. Car les réformes morales ne s’opèrent que par le concours des individus; elles ne se laissent pas décréter ni établir d'office. Il y faut la collaboration de tous les membres de la société. Et à qui cette collaboration s’imposerait-elle davantage qu'aux chrétiens, à ceux qui font profession de
croire à l'Évangile et d'en faire leur règle de vie?
Sentons notre misère, sans nous faire illusion à nous-mêmes et, du fond de notre détresse, faisons monter vers l'Éternel un cri de suppli- . cation, pour qu’il nous donne la force de vaincre le mal en nous-mêmes, afin que nous soyons plus aptes à triompher du mal autour de nous!
ISERE ZCINE)