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LA FOI DE L'ÉVANGILE N’EST PAS UNE SCIENCE, MAIS UN ACTE DE CONFIANCE

Laissez venir à moi les petits enfants et ne les en empêchezy pas; car le royaume de Dieu est pour ceux qui leur ressemblent. Je vous le dis en vérité: quiconque ne recevra pas le royaume de Dieu comme un petit enfant n'y entrera point.

PAROLES DE JÉSUS DANS L'ÉVANGILE SELON SAINT-MARC, CH. X, V. 14 et 15.

Vous est-il arrivé de voir un enfant entrer le matin dans la chambre de sa mère? Dès son réveil il accourt, joyeux de cette simple joie de vivre qui est le précieux privilège de son âge, reposé par le sommeil paisible et pur de l'être que le contact du monde n’a pas encore souillé, tout frais et souriant dans sa petite tête blonde. Quelle confiance adorable dans l'élan de ses

petits’bras tendus verselle! Sa première pensée, son premier mouvement est de se remettre ainsi sous la chaude protection de celle qui incarne pour lui la puissance, la sagesse et la bonté, qui est sa Providence, sa mère. N’est-elle pas la source de sa vie, le cœur qui a battu à l’unisson du sien dès la première heure? Ne l’a-t-elle pas réchauffé sur son sein, lorsque tout petit il était encore incapable de lutter contre le froid? N’a-t-elle pas sollicité et recueilli son premier sourire, lorsque pour tous les autres il n’était encore qu’un petit corps sans âme? N’a-t-elle pas dirigé les premiers mouvements de ses membres inexpérimentés, lorsqu'il a commencé à se dresser sur ses petites jambes, tout fier de marcher la tête haute comme un:

homme? N’a-t-elle pas évoqué sur ses lèvres les premiers sons articulés, la première révé-. lation de la Parole qui le fera naître à la vie spirituelle? N'a-t-elle pas été auprès de lui, toujours, depuis sa naissance, pour le guider, l’assister, le mettre en garde contre les dangers, et n’a-t-il pas retrouvé partout, jusque dans ses gronderies, la preuve de son amour? : | Ces bienfaits, il est incapable de les analyser comme nous faisons, mais il les ressent confusément, instinctivement, et voilà pourquoi il

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vient vers sa mère avec cet abandon exquis de tout son être. Il y a, sans doute, de notables différences entre les enfants à cet égard comme à tous les autres. Les uns sont plus affectueux, plus spontanés, plus confiants que les autres. L'individualité se dessine dès les premières manifestations de la vie. Mais, à des degrés divers, vous retrouvez chez tous ce don d’euxmêmes à leur mère et aux personnes dont ils se

sentent aimés, cette disposition charmante,

‘faite de confiance et de spontanéité, où se

traduit la fraîcheur d'impression de leur âge et la libre expansion de leur cœur.

Avec les années viendra la réserve, la défiance de soi-même et des autres, le souci des responsabilités, la surveillance perpétuelle exercée sur les sentiments et les affections de peur de se compromettre ou de blesser autrui; à mesure que la vie sociale nous saisit, le calcul égoïste, la préoccupation de nos intérêts, l’appréhension des conséquences de nos paroles et de nos actes, le souvenir de nos fautes ou la honte des impuretés qui s’agitent au fond de notre être, font disparaître ou tout au moins altèrent considérablement spontanéité et fraicheur d'impression, élans naturels du cœur et libre expansion de l’âme. Une partie de nous

même est sans cesse occupée à surveiller l’autre, et la poésie qui rayonne comme une auréole sur la blonde chevelure de l'enfant, se dissipe à mesure que se déssine la physionomie que chacun de nous entend porter dans le monde.

Heureyx ceux qui, dans le cours de leur existence, gardent au fond du cœur un peu de cette spontanéité, un peu de cette divine confiance en la vie, en l’affection désintéressée, au bonheur, comme la fleur garde au fond de son calice un peu de la rosée du matin! Heureux ceux que le péché n’a pas rendus pour toujours incapables d’une foi pure et fraîche et qui, au sortir des combats et des soucis de Ia wie pratique, peuvent se retrouver enfants auprès de leur vieille mère, auprès des êtres aimés qui embellissent leur foyer domestique et se mettre à l’unisson avec les petits qui reproduisent sous leurs yeux le saint mystère de l'enfance.

Cette candeur de la foi, cette spontanéité du cœur qui répond avec amour à l’appel de la vie, cette divine confiance en la puissance souveraine dont nous dépendons sans être capables de la comprendre, cette disposition à tendre les mains vers le Père céleste comme l'enfant tend ses petits bras vers sa mère, dans la joie du” réveil comme dans les tourments de la souf:

france, dans la satisfaction de la tâche accomplie comme dans le repentir de la faute commise, en présence du danger qui menace comme dans les instants de tendre épanchement, cette réceptivité de l’âme ouverte à tous les effluves du divin, à toutes les hautes et saintes inspirations de l’idéal moral, c’est là le secret merveilleux de l'Évangile dont les cœurs purs ont eu de tout temps la révélation, mais que les intellectualistes -ou les ritualistes n’ont jamais pu comprendre. Les uns ont fait, ils font encore de savantes spéculations sur Dieu et sur la nature humaine, sur les origines du mal et sur le plan de Dieu dans l’univers. Ils ont parlé avec assurance de beaucoup de choses qu’ils ignoraient, parce qu’elles dépassaient la compétence de leur esprit, et, dans leur orgueil, ils ont cru, chacun à son tour, que leur système échapperait à la destruction qui avait réduit en ruines ceux de leurs prédécesseurs. Les autres ont multiplié et compliqué les cérémonies de toute sorte, les rites de toute nature, et quand leur toile d’araignée a été tissée, ils ont prétendu que l'Évangile: y était enfermé et que nul n’y parviendrait à moins de passer par le dédale de leurs fils entrecroisés. Les uns et les autres ont longuement discuté ; ils se sont excommuniés ; pour établir la bonté

divine, ils ont été abominablement cruels et méchants ; pour démontrer qu’ils étaient les agents de Dieu, ils ont rusé, intrigué, calomnié, commis injustice sur injustice; pour faire bien comprendre que leur doctrine était la révélation divine audessus de toute intelligence et devant laquelle la raison humaine devait s’incliner, ils ont raisonné plus que les rationalistes les plus intransigeants ne l’ont jamais fait. Ils ont été l'éternel Pharisien, l'éternel scribe, l’ergoteur de dogmes; le superstitieux de la lettre, le formaliste desséché, le banquier spirituel qui règle le salut par

« doit et avoir », le sophiste qui discute et qui a:

perdu l'amour désintéressé du vrai, le légiste qui légifère et qui a perdu la faim et la soif de la justice, le véritable antéchrist stigmatisé en paroles immortelles par Jésus de Nazareth, celui qui à travers l’histoire tout entière a trahi la cause du Christ en prétendant le servir, qui l’a renié mille et mille fois en le divinisant, qui a voulu accaparer le royaume de Dieu pour y stériliser les sources de la vie et que le Christ des Évangiles écarte sans cesse, pour faire place aux pauvres d’esprit et aux cœurs purs, pour appeler à lui et bénir les petits enfants qui s’approchent

d’une foi simple et candide : car le royaume de”

Dieu est à eux et à ceux qui leur ressemblent.

La foi de l’enfant ! L’intellectualisme l’a dénaturée, elle aussi; il en a fait la foi du charbonnier. Vous connaissez le raisonnement traditionnel de l’Église catholique et de tant d'Églises pro- ‘ testantes qui ont gardé le dogme catholique avec

l'esprit sectaire en plus. L'Église s’est substituée à Dieu. C’est elle qui remplit à l’égard des fidèles les fonctions maternelles. Elle pense pour eux ; elle se sanctifie pour eux ; elle prie pour eux. Héritière d’une lourde théologie qui a mis près de seize siècles à se constituer définitivement, elle dit aux fidèles : « voilà ce qu’il faut croire ». .Constituée en vue d’un cérémonialisme compliqué et perpétuel, elle dit aux croyants : « voilà ce qu’il faut faire ». Et si l’on s’enhardit à lui demander pourquoi il faut croire et quelle est la raison d’être de ces cérémonies, si l’on a la prétention de raisonner ses croyances et ses actes, elle -s’empresse de vous l'interdire comme une impiété. Il faut croire, dit-elle, les yeux fermés, ne pas se mêler de discuter des enseignements qui sont supérieurs à la raison humaine, ne pas soumettre à l'analyse les rites qui sont pratiqués de génération en génération. Tout cela est voulu de Dieu ; tout cela est la révélation. Il faut y croire d’une foi enfantine. Le royaume de Dieu est aux enfants et à ceux qui leur ressemblent.

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Ne voyez-vous pas le sophisme ? Ce qu'il faut pour entrer au royaume de Dieu, c’est là candeur, la fraîcheur d'impression, la spontanéité, la bonne volonté, bref les dispositions morales de l'enfant. Fort bien. Mais de quel droit substituez-vous yotre système de dogmes et de cérémonies au royaume de Dieu ? Un système de doctrines est quelque chose qui relève essentiellement du raisonnement. Une doctrine qui ne peut pas se comprendre, une cérémonie qui ne peut pas se justifier, ne signifient rien ; ce sont des paroles dénuées de sens ou des mouvements sans valeur. Dire à quelqu'un : il faut que vous acceptiez les yeux fermés mon système et que vous accomplissiez mes rites sans vous rendre compte de leur raison d’être, c’est lui demander une abdication d’autant plus répugnante qu’elle porte sur des sujets d’un ordre plus sacré.Croire sans entendre ce qu’on croit, c’est ne rien croire du tout, c’est parler une langue qui vous est inconnue. En réclamant des fidèles une foi enfantine, l’Église fait appel à une disposition vraiment chrétienne, maïs pour la détourner de son véritable but en l’appliquant à une opération intellectuelle d’un ordre tout différent. Pour rester dans la comparaison de l'Évangile, elle agit comme une mère qui profiterait de la con

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fiance et de la naïveté de son enfant pour réclamer son adhésion à un système métaphysique extrêmement compliqué. Le pauvre enfant aurait beau assurer sa mère de son adhésion, il ne pourrait que se tromper lui-même avec elle, puisque toute sa bonne volonté ne peut pas lui donner la puissance, je ne dis pas de comprendre, mais simplement de savoir ce qu’elle lui propose.

Corruptio optimi pessima, dit le proverbe latin : il n’y a rien de pire que la corruption de ce qui est excellent. L’appel à la foi candide et sereine de l’âme pour justifier des doctrines que l'on serait fort embarrassé de légitimer autrement ou pour établir une domination spirituelle qui ne sait pas se maintenir par ses bienfaits, a fait plus de mal à la cause de l'Évangile que toutes les persécutions ou toutes les réfutations. La foi est ainsi devenue pour un grand nombre de nos semblables l’abdication de toute indépendance spirituelle, l’aveuglement volontaire, un état de minorité morale que l’esprit humain doit secouer sous peine de ne jamais arriver à son complet épanouissement. Pour combien de nos contemporains penser librement est-il l’équivalent d’être libre-penseur, n’avoir plus aucun

sentiment religieux ni aucune conviction reli-

gieuse ? Ceux-là mêmes qui, plus instruits, sont capables de reconnaître les services rendus jadis par la foi traditionnelle, sont les premiers à déclarer que la foi est une disposition particu-. lière à l’enfance de l'humanité comme à l'enfance de chaque individu, qu’elle a fait son temps, qu’elle ne convient plus à une société adulte comme la nôtre. La candeur et la naïveté qui sont le charme de l’enfant deviennent un défaut dans l’âge mûr. Il faut les remplacer par la réflexion, par l'analyse, par la science. C’est presque un axiome de nos jours qu'aux âges de foi doit succéder l’âge de la science et que nous sommes arrivés aujourd’hui à cette seconde phase.

Oui, nous avons l’inappréciable privilège de vivre à une époque où la science a pris un essor jusqu’alors inconnu, et nous en rendons grâces à Dieu. Comparez la situation actuelle, dans tous les domaines, à celle d’il y a seulement cent ans. Partout la science a généreusement répandu ses bienfaits : la vie humaine prolongée et améliorée, la souffrance à chaque instant vaincue par les ressources nouvelles de la médecine, la pensée affranchie de la servitude de l’espace, les communications rendues rapides et régulières entre toutes les parties de notre globe, la nature

domptée dans quelques-uns de ses éléments les plus redoutables, l’immensité sondée jusqu’à des profondeurs vertigineuses et la matière analysée jusque dans ses moindres atomes, le passé de l'humanité retrouvé jusqu'aux siècles les plus reculés, — partout la science a accompli son œuvre généreuse de vérité et d’émancipation; partout elle a affirmé d’une façon toujours plus éclatante la royauté de l’homme sur la terre et la souveraineté de l’esprit dans la nature. Aucune personne raisonnable ne peut contester aujourd’hui sa puissance et sa majesté, et même ceux qui regrettent l’édifice antique sur les ruines duquel elle a élevé hardiment la conception moderne du monde et de la société, ne passent pas une heure de leur vie sans recourir à quelqu’une de ses œuvres pour la satisfaction de leurs désirs ou de leurs besoins. La moindre femme de ménage qui voudrait accomplir sa tâche quotidienne avec les seules ressources des temps antiques, sans profiter des progrès réalisés dans les appareils et les dispositions de la vie pratique par la science, serait bientôt réduite à l’impuissance.

Il ne s’agit donc pas pour nous de contester à la science ni surtout à la méthode scientifique la place prédominante qu’elle occupe dans notre société moderne. Tant pis pour les anciennes

convictions, les antiques usages qu’elle a impitoyablement renversés. L'ancienne conception du monde est irrémédiablement condamnée et, quelle que soit l’obstination de ses tenants, elle ne peut plus reprendre vie dans les conditions du monde actuel, pas plus que les chars à bœufs du temps jadis ne peuvent soutenir la concurrence avec les trains rapides de l’industrie moderne.

Mais c’est ici justement qu’il importe de ne pas assimiler le système dogmatique de l’Église du passé à l’objet exclusif de la foi religieuse. C’est ici qu’il faut savoir distinguer entre la foi qui est une disposition du cœur et telle ou telle conception du monde et de ses rapports avec Dieu, qui est le produit éphémère de l’intelligence humaine, un produit de la sagesse ou de la science du passé, mis hors d’usage par.les progrès de la science du présent. C’est ici qu’il faut s’en tenir bien fidèlement à la foi de l’Évan: gile pour ne pas être solidaire de la foi des docteurs. Si cette dernière est incompatible avec la science moderne, la première, la foi de l'Évangile, la foi du cœur qui se donne à Dieu avec une confiance filiale, non seulement échappe à la ‘destruction par la science, mais encore nous apparaît plus que jamais comme son complé-.

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