LA FOI A L’INVISIBLE EST LA SOURCE DE L'INSPIRATION MORALE
Heureux ceux qui n'ont pas vu et qui ont cru.
PAROLES DE Jésus D'APRÈS LE 1V° Évan- GILE, CH. XX, v. 29.
La scène du IVe Évangile à laquelle sont empruntées les paroles que je viens de rappeler, est bien connue. Jésus a été crucifié et mis au tombeau. Le troisième jour après le supplice les deux apôtres de prédilection sont venus au sépulcre, lorsque Marie-Madeleine leur a annoncé que la pierre tombale a été enlevée.
Pierre est entré et a constaté que le :sépulcre était vide; il s’en est allé avec Jean sans comprendre. Marie-Madeleine, cependant, est restée pour pleurer celui qu’elle a tant aimé, Tout à
RÉNRERRENERPENNERENEENRRENE coup, en se baissant vers la place sacrée où ila reposé pour la dernière fois, elle a vu, à travers ses larmes, deux anges. Éblouie, elle se relève, aperçoit à côté d’elle un inconnu qu’elle prend pour le jardinier de l'enclos. C’est Jésus. Elle ne le reconnaît pas. CMarie», dit-il. Son nom, prononcé par cette voix qui l’a si souvent ravie, est pour elle une révélation. Le cœur lui a fait voir ce que les yeux n'avaient. pu discerner. C’est lui, c’est le maître bien-aimé. Dès son retour auprès des disciples, elle leur annonce la résurrection, et le soir même Jésus apparaît à dix apôtres dans une chambre haute de Jérusalem. Que la paix soit avec vous, leur dit-il, et ce disant, il leur communiqua le Saint-Esprit.
Cependant Thomas, l’un des onze, n’était pas présent à l’apparition. Quand ses compagnons lui apprennent la faveur dont ils ont été l'objet, il se refuse à les croire. Il ne croira que sil voit la marque des clous sur les mains du Christ et s’il peut toucher la plaie que le soldat romain a faite au côté du supplicié pour s'assurer de sa mort. Huit jours plus tard le Christ apparaît une seconde fois à ses apôtres réunis et, s’adressant spécialement à Thomas, il lui offre de toucher ses plaies. Cette fois l’apôtre incré= dule est convaincu; il s'incline -devant “son
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Seigneur. Mais Jésus, avant de disparaître à nouveau, lui donne un dernier enseignement:
Parce que tu m'asvu, Thomas, tu as cru; heureux ceux qui n'ont pas vu et qui ont cru.
De ces récits mêmes nous ne voulons pas nous occuper, sinon pour faire observer que nulle part le caractère symbolique de l’histoire telle que la raconte le quatrième évangéliste, ne se manifeste plus clairement. Si la très grande majorité des fidèles ne lisait pas les livres saints à travers ses préjugés dogmatiques, il ne viendrait à l'esprit d’aucun lecteur sensé que la personne vue par Marie-Madeleine et prise par elle pour le jardinier de l’enclos, puisse être ce Jésus même, en chair et en os, qu’elle a suivi avec tant de dévouement et qu’elle reconnaîtrait instantanément parmi des milliers d’assistants. Ce n’est pas le corps qu’elle reconnait; c’est la voix qui parle à son cœur. Dès lors elle sait qu’il est vivant. Prendre à la lettre le récit de l'apparition de Jésus dans la chambre haute, dont les portes sont soigneusement fermées, c'est se complaire dans un magisme quelque peu répugnant. En vérité, on est humilié de constater qu'après dix-neuf siècles la majorité des lecteurs du IVe Évangile n’ait pas encore compris la grande pensée qui le pénètre tout
entier et s’obstine à méconnaître que les paroles du Christ, rapportées par l’Évangéliste, sont esprit et vie, que leur acception charnelle ne sert à rien. Au moment même où il leur est révélé que les vrais disciples du Maître sont ceux qui fondent leur foi, non pas sur des faits matériels constatés par les sens, mais sur les réalités invisibles de la vie spirituelle, ils déclarent, tout comme Thomas, que si l’on ne croit pas au miracle matériel de la résurrection. corporelle, si l’on nerattache pas à un phénomène de pur magisme les convictions les plus sacrées qui doivent inspirer toute notre vie morale, on n’est pas chrétien. Pour croire ils ont besoin de voir ou tout au moins d’avoir l'assurance que d’autres ont vu, et ils n’entendent pas la parole: Heureux ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru.
La haute spiritualité de la foi chrétienne, telle que l’auteur du IVe Évangile l’a admirablement dégagée des enseignements populaires de Jésus, n’est, en effet, pas aisément accessible pour la majorité des hommes. Les croyants traditionalistes, esclaves de la lettre, ne sont pas les seuls auxquels la foi en l’invisible ne suffise pas. En notre temps de positivisme et au milieu de notre société de gens positifs, il semble qu'il y aît anachronisme à proclamer qu’elle est la seule
source féconde d'inspiration morale. A dire vrai, nous avons tous besoin de réagir contre nos habitudes d'esprit pour le reconnaitre.
« Croire sans voir » ! Quelle que soit notre vénération pour les livres où tant de générations ont puisé leur force morale et leur consolation, quelle que soit notre admiration pour le IVeÉvangile, cette parole est dure à supporter, parce qu’elle choque les principes qui nous paraissent le plus assurés et que nous entendons proclamer autour de nous par les autorités les plus dignes de confiance.
N'’est-elle pas le renversement de la méthode que nous nous félicitons chaque jour davantage d'avoir mise en pratique dans tous les domaines ? Bien loin d’exalter ceux qui croient sans voir, nous sommes tout au contraire persuadés qu’il ne faut rien croire avant de l’avoir vu. Que dis-je ? On nous enseigne même à ne pas croire tout ce que nous voyons, ou du moins à ne pas croire ce que nous nous sommes bornés à voir sans esprit critique, sans contrôle scientifique.
Il n’y a de vrai que ce qui est positif, ce que nous pouvons voir ou toucher. Voilà, n'est-il pas vrai ? l'affirmation la plus accréditée dans notre société moderne. Le reste n/est que chi-
mère. Nous disons comme Thomas: « Je croirai #
quand j'aurai vu », et nous ne nous bornons pas à le dire ; nous conformons notre vie à ce principe ; nous le glorifions comme l’une des plus précieuses conquêtes de l’esprit moderne. Nous attribuons à l’application de ce principe la plupart des progrès que la société humaine a réalisés depuis l'introduction des méthodes rigoureusement positives.
C’est lui qui règne dans les sciences. Il n’y a même pas, à proprement parler, de science en dehors de lui. La première règle pour établir une vérité scientifique est d'observer les faits et les événements, de voir exactement les choses telles qu’elles sont, et de ne hasarder une afürmation générale qu'après l’avoir contrôlée par tous les moyens dont nous disposons. En science le mot « croire » ne signifie rien.
C’est encore le même principe qui règne dans la direction de nos affaires sociales. Je n’ai pas besoin de vous apprendre qu’il existe une poli= tique positive, une économie politique positive, et que les hommes publics les plus expérimentés ne tarissent pas en recommandations en sa faveur. Ne nous laissons pas entraîner par les phrases creuses, par les principes abstraits, par les généralisations hâtives, Ne nous imaginons pas qu’il suffise de bonnes intentions, de bonne
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