‹ Paroles d'un libre-croyantChapitre 15 sur 19 · L VAT · texte numérisé non relu

L VAT

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confiance, pour mener à bien les affaires du peuple. Don Quichotte partait en guerre contre les moulins à vent, parce qu’il croyait qu’il pourrait les arrêter, et parcé qu’il ne voyait pas l'énorme puissance d’une aïilé de moulin emportée par le vent. Le pouvoir appartient, non pas à ceux qui croient, mais à ceux qui voient et qui calculent, à ceux qui observent les hommes et qui connaissent exactement, à chaque instant, les éléments réels des questions qu'ils traitent.

Et si des affaires publiques nous passons aux affaires privées, nous y trouvons encore les mêmes préoccupations positives. Les affaires avant tout! Il faut manger, et le mieux possible; il faut gagner de l'argent, et le plus qu’on pourra. Il faut avoir l’œil au grain, et plutôt deux fois qu’une. Ce n’est pas dans notre monde de financiers et de concurrence effrénée que l’on soutiendra le contraire. On y a trop de bon sens pour se complaire aux voyages en Utopie, On y a la conversion difficile. N’apprenons-nous pas tous les jours par une dure expérience que prudence est mère de sûreté et qu’il n’y a rien de plus dangereux que de chevaucher sur des chimères ? Un beau jour elles s’évanouissent et le cavalier se brise la. tête en tombant en pleine

réalité. Le bon cheval bourgeois prend son vol vers de moins hautes régions ; mais il ne vous jette pas à terre.

Bref, partout nous retrouvons le même principe : & Il faut voir d’abord, croire ensuite ; insensés ceux qui croient sans avoir vu. » C’est, en effet, l'évidence même, et en agissant ainsi nous avons parfaitement raison. Il est absolument vrai qu’il n’y a de science véritable que la science exacte. Nous n'avons fait de sérieux progrès dans la connaissance de l’univers et dans l’utilisation des forces naturelles, qu’à partir du jour où les savants ne se sont plus guidés d'après des croyances ou des conceptions en l'air, mais où ils ont patiemment étudié les faits et scrupuleusement mesuré les forces. Le gouvernement des nations n’est fructueux que de la part dés hommes qui ont étudié la société et les phénomènes sociaux et qui s'appuient sur les faits positifs, non pas sur les rêveries d’une imagination, peut-être fort généreuse dans ses visées, mais en tout cas fort incapable de transformer jamais ses rêves en réalités. Et nos familles ne sont prospères, la santé et le bien-

être, conditions indispensables de tout bonheur

et de tout progrès, ne peuvent exister parmi nous, que si chacun de nous s'occupe de ses

affaires avec zèle, sans se laisser entraîner par des utopies, en se tenant scrupuleusement à sa tâche, en s’efforçant d'augmenter son avoir et en ne négligeant aucun des avantages positifs qu’une bonne gestion peut seule assurer.

Aussi n’est-ce pas pour vous détowrner de cet esprit vraiment scientifique et vraiment pratique que j'ai proposé à votre méditation les paroles par lesquelles le quatrième évangéliste termine son livre. D'ailleurs, je vous y exhorterais, que vous ne suivriez pas des conseils aussi pernicieux. Ce que je voudrais vous faire reconnaître, c’est que toutes les réalités ne sont pas circônscrites dans le monde des choses concrètes que l'on peut constater par l'intermédiaire des sens, mais qu’il y a des réalités d’ordre spirituel que l’on ne peut pas voir avec les yeux de la chair, de telle sorte que si l’on se refuse à admettre ce que l'œil ne peut pas saisir,on se ferme volontairement tout un domaine de l’univers, le domaine de l’esprit et de la vie morale. A chaque ordre de connaissances, à chaque genre de relations avec le monde extérieur, la méthode qui lui convient. On ne frappe pas les touches d’un piano avec un marteau-pilon et l’on né forge pas le fer sur l’enclume avec une baguette d'ivoire, Sachez donc discerner où il faut voir avant de croire,

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être positifs où il convient d’être positifs sous peine de ne pas être. Mais serrez dans votre cœur la parole si profondément religieuse du quatrième évangéliste pour la mettre en pratique dans le domaine auquel elle s’applique, afin qu’elle soit pour vous un principe de spiritualisme et de vie religieuse.

Il y a, en effet, dans notre existence à tous d’autres choses encore que les sciences d’obser- : vation, la politique, les affaires ou le ménage. Il y a la vie morale ; il y a la religion; il y a tout ce que j’appellerai la catégorie de l'idéal. Il ya d’autres problèmes encore que ceux de la mécanique, de la physique ou de l’économie sociale. Ici il ne sert à rien de vouloir voir avant de croire, pour l’excellente raison que les objets ou les êtres dont il s’agit sont invisibles et ne peuvent par conséquent pas être vus. Et ces questions qui échappent à nos investigations matérielles, ces réalités que la méthode positive n’atteint pas, sont aussi, je n’hésite pas à le dire, les plus hautes qui puissent nous occuper et celles dont la solution nous intéresse le plus directement.

D'où venons-nous? Qu'est-ce que cet univers … au sein duquel nous vivons? Pourquoi existe=til ét pourquoi y figurons-nous sous la forme que

nous revêtons actuellement? Qu'est-ce que la vie? Qu'est-ce que la force? Qu'est-ce que l'âme ? Quelle est notre situation dans ce monde et quels droits avons-nous à y faire valoir?

Sommes-nous ici-bas uniquement pour manger et boire, pour jouir pendant quelques années, ou avons-nous un autre but à nous proposer ?

Qu'est-ce que la loi morale? Est-il vrai que nous ayons des obligations morales? Pourquoi le devoir? Pourquoi la souffrance? Où allonsnous après les quelques années éphémères vécues sur cette terre? Y a-t-il eu à cette existence d’un jour une veille? Aura-t-elle un lendemain? Et, s’il y en a un, aurons-nous quelque responsabilité à supporter? C’est la destinée en un mot, la destinée de l'univers, notre destinée à tous, la vôtre, la mienne qui se dressent devant nous avec ses terribles mystères et ses redoutables problèmes, qu'aucun télescope ne peut sonder, qu'aucun microscope ne peut analyser, qu'aucun œil ne peut voir, mais que l'esprit saisit et dont il réclame la solution.

C’est ici que s’applique l’idéalisme chrétien, et c’est ici justement qu’il me paraît utile d’en rappeler la valeur permanente aux chrétiens d'aujourd'hui. La maxime du IVe évangéliste, en effet, est un précepte religieux, et non un prin-

cipe de science ou de politique. Elle nous rappelle ce que sous l'influence de la philosophie du jour nous sommes trop disposés à oublier, aussi bien ceux d’entre nous qui réfléchissent par eux-mêmes que ceux qui se laissent pénétrer à leur insu par les dogmes de la sagesse actuelle; elle nous rappelle que dans le domaine de la vie spirituelle, dans le domaine religieux, ceux-là seuls sont heureux quisavent croire ce qui est et restera toujours invisible. Elle nous rappelle que cette foi à l’invisible est le privilège de l’homme de foi et en particulier du chrétien. Elle nous enseigne que la méthode des sciences exactes et de la vie pratique est impuissanté en face des problèmes de la des:

tinée. Prétendre l'appliquer à tout et partout, contester la réalité ou la vérité de tout ce qu’elle est impuissante à saisir, c’est mutiler la nature humaine, tarir les sources de la vie morale. C’est l’aveuglement opposé à celui des traditionalistes chrétiens, qui veulent fonder les vérités spirituelles sur des faits matériellement constatés, la vie éternelle sur la résurrection corporelle de Jésus, la régénération morale sur la transsubstantiation matérielle de l’hostie. Une même erreur psychologique produit, d'une part, le matérialisme incrédule, d'autre part, lacroyance

matérialiste du réalisme chrétien vulgaire. Ni les uns ni les autres ne sont capables d’atteindre à la haute et libre spiritualité des grandes consciences et des grandes âmes religieuses.

Soyons positifs, mais ne soyons pas positivistes. Tenons-nous en scrupuleusement aux faits dans le domaine des faits, mais sachons reconnaître qu’au-dessus des faits, au-dessus des réalités visibles et tangibles, il y a les vérités de l’ordre spirituel qu'aucun œil n’a vues, et auxquelles rotre âme adhère par un acte de foi vivante, aussi légitime que l’est, dans un autre domaine, l’usage de nos sens. Ne nous fermons pas le ciel sous prétexte de ne nous occuper que de la terre; car la terre sans ciel est un astre mort, un avorton du hasard.

Assurément, il est admis aujourd’hui qu'il ne faut plus s'occuper des vérités suprasensibles; mais c’est l’honneur et le devoir de la parole chrétienne, éclairée et libérée par la science religieuse moderne, de protester contre cette mutilation de la nature en revendiquant les droits du spiritualisme et de la foi. Ne croyez pas qu’il soit possible de se passer de l’invisible. Vous pouvez l'oublier momentanément, dans le tourbillon des affaires, des préoccupations ou

des études. Mais vous ne pouvez pas lui échapper pour toujours.

Voici, vous vous reposiez récemment par une belle soirée d’été. Vous aviez secoué pour un moment le souci des affaires; vous respiriez librement la fraîcheur du soir et vous étiez heureux de vous retremper ainsi à la source vivifiante de l’air pur. À un moment vous avez levé les yeux et vous avez aperçu un admirable scintillement d'étoiles, comme autant de taches d’or sur un tapis de moire. Ce spectacle vous a captivé ; vous avez regardé encore; tour à tour

vous avez cherché les planètes les plus visibles,

les étoiles connues; vous avez noté les constellations les plus brillantes, vous avez suivi le long de sa courbe immense la blancheur sereine de la voie lactée; puis, à mesure que l’éblouissement de toute cette magnificence vous a gagné, votre esprit a été comme attiré par ces profondeurs de l’espace; vous vous êtes rappelé que chacun de ces points scintillants est un monde, il vous est revenu en mémoire que dans cette seule traînée lumineuse il y a des millions de soleils, et que derrière celle-là il y en a d’autres,

et encore d’autres, toutes peuplées de mondes;

formidables légions d’astres qui ne parviennent

pas à remplir l’infini; puis vous avez songé que

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ces milliards de mondes ont tous leurs orbites, leur vie propre, et vous avez eu la vision, à la fois admirable et terrifiante, de l’univers sans bornes, ruisselant de vie, de chaleur, de lumière, obéissant, depuis le plus sublime de ses astres jusqu’au moindre de ses atomes, à quelques lois très simples, à quelques forces aussi puissantes qu’élémentaires, et répondant dans ses manifestations infinies aux conditions de vie que votre esprit reflète. N’est-il pas vrai qu'à ce moment vous avez senti comme une révélation de l’esprit universel qui pénètre l’immensité? Vous ne l'avez pas vu, mais vous avez cru à son existence, vous l’avez adoré, et vous avez frémi jusqu'aux profondeurs de votre être dans cette communion avec le Dieu vivant.

Une autre fois vous étiez en pleine activité. La fièvre des affaires vous tenait. Il s'agissait pour vous d'intérêts importants, et, pour sauvegarder un bénéfice qui vous était bien nécessaire, vous aviez pris une résolution sur la délicatesse de laquelle vous n’étiez pas sans éprouver des doutes. Cependant d’autres affaires vous réclamaient, et vous les examiniez avec toute l’attention qu’elles comportaient. Mais voici, malgré tous vos efforts pour ne pas vous en détourner, votre pensée se reportait à chaque instant vers

la décision d’une délicatesse douteuse que vous veniez de prendre. Qu’était-ce donc que cette inquiétude intérieure dont vous ne parveniez pas à vous débarrasser? C'était votre conscience, qui vous parlait d'honneur, de droiture, de devoir. Et comme elle vous tourmentait, comme d'autre part vous aviez grand besoin de conserver le bénéfice qu’elle vous contestait, vous vous êtes demandé de quel droit elle vous parlait ainsi avec autorité. Qu’est-ce donc, vous disiez-vous, que cette loi morale, cette conscience? Pourvu que le monde ne s’aperçoive pas de l’indélicatesse que je commets, que m’importent les protestations de cet être chimérique? Et l'être chimérique a tenu bon; comme vous êtes un honnête homme, vous lui avez cédé.

Cette conscience, cette loi morale, à laquelle *

vous avez sacrifié ce que vous n’auriez pas accordé à qui que ce soit, vous ne les avez jamais vues, vous he les avez jamais touchées, et néanmoins vous y croyez de toute la force de votre âme comme à une réalité aussi vraie, aussi positive, aussi éclatante que tous les objets dont vos sens vous révèlent l'existence.

Et alors même que vous ne seriez sensibles ni à la grande et mystérieuse prédication du ciel étoilé, ni à la voix austère de la conscience, la

destinée se chargeraït encore de vous rappeler qu’il y a autre chose que des faits matériels, d’autres questions que celles de l'intérêt bien entendu, d’autres problèmes que ceux dont les éléments se calculent et se pèsent. Rappelezvous donc les redoutables expériences que la vie accumule sur notre route: les espérances les plus légitimes déçues, les existences brisées dans leur fleur; rappelez-vous le cercueil du petit enfant, la tombe de la jeune mère, les nobles causes vaincues, les dévouements méconnus, les martyrs bafoués, tous les drames de la vie morale, toutes les catastrophes du cœur, toutes les ironies du sort. Que sont-ce, sinon des mises en demeure de songer à ce qui ne se touche, ni ne se voit, à ce qui ne se pèse nine se mesure, à la destinée éternelle des êtres de la création. :

Nous aurons beau vouioir nous enfermer dans l'étude des faits matériels comme dans une cave, en alléguant que ce qu’il y a au delà nous est . absolument inaccessible. Il suffit d’une fissure dans les parois de la cave et d’un rayon de lumière filtrant à travers les murs, pour nous révéler l'existence d’un monde infiniment plus vaste et pour qu’une lueur des clartés célestes descende jusque dans nos âmes.

Ah! ne vous imaginez pas que vous puissiez vous contenter à la longue d’une vie sans foi et sans espérance, quelle qu’elle soit, d'une vie positiviste. L’invisible s'impose à nous, quoi que nous en ayons. Au-dessus de la science, audessus de l'intérêt pratique, dans un domaine où ni la science, ni l'intérêt ne peuvent atteindre, il nous faut la foi, la croyance à l'esprit, à son universalité et à sa souveraineté. Où la vue ne parvient plus, il faut que nous sachions voir sans croire; heureux sont ceux qui n'ont pas vu el qui ont cru.

Entendons-nous bien cependant, et surtout tâchons de bien comprendre le beau spiritualisme du Christ selon le IVe Évangile. Si nous vous mettons en garde contre les excès du positivisme qui refuse de s'occuper de tout ce qui ne se voit ou ne se touche pas, ce n’est pas, — nous vous en avons déjà avertis — pour vous engager à retomber dans le matérialisme des superstitions traditionnelles, d’après lesquelles il faut croire, les yeux fermés, ce que nous affirme l’autorité de l’Église, que cette autorité soit représentée par un homme ou par un livre. En a-t-on assez abusé, de cette parole: heureux sont ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru! A:t: elle été assez invoquée pour justifier des absur:

Ds

dités et pour légitimer des abus de pouvoir!

L'a-t-on assez répétée pour empêcher de voir ceux qui, s’ils avaient vu, n’auraient plus cru! Et, d'autre part, a-t-on assez oublié les précieux enseignements qu’elle renfermait, lorsqu'on a voulu appuyer la foi religieuse sur toute sorte de phénomènes plus ou moins étranges! Tandis que d’une part on disait aux hommes que les mystères de la foi étaient insondables, qu’il fallait y croire sans les voir, d'autre part on leur exhibait toute espèce de guérisons surnaturelles, opérées par la Sainte-Vierge ou par les saints bienheureux, et on leur disait, — on leur dit encore, quand ils ne veulent pas se laisser convaincre: « vous le voyez bien; voilà le malade guéri; voyez et croyez; — voilà le mort ressuscité ; touchez-le, et ne doutez plus.» Tandis que d’une part on disait aux chrétiens: la foi s’attache aux réalités invisibles ; elle est la démonstration des choses que l’on ne voit point, d’autre part, on faisait consister toute la religion dans l'acceptation de quelques faits matériels, tels que la naissance surnaturelle et la résurrection matérielle du Christ, et pour un peu on déclarait athées ceux qui ne croyaient pas que les pains multipliés par Jésus fussent de vrais pains.

C'était l'erreur semblable à celle qui règne

de nos jours: «il n’y a de vrai que ce qui se voit»; seulement elle était appliquée dans un esprit opposé. Tandis qu'aujourd'hui un grand nombre de nos contemporains s’appuient sur ce principe pour nier tout ce qui n’est pas phénomène matériel et sensible, alors, — que dis-je, aujourd’hui encore dans toutes les religions matérialistes, dans le catholicisme et dans le protestantisme vulgaires, on prétend démontrer les grandes vérités religieuses en faisant voir ou toucher aux fidèles les phénomènes dans lesquels elles se manifestent.

Eh bien, les vérités religieuses ne se démontrent pas par des phénomènes matériels.

J'aitâché de vous montrer qu’elles n’en sont pas moins légitimes pour cela. Il me reste à vous engager à ne pas être, vous, hommes religieux, des Thomas qui veulent voir ou toucher pour croire. Car de voir ou de toucher, cela ne vous démontrera jamais une réalité spirituelle. Quand même vous m’amèneriez des légions de malades guéris par les eaux de Lourdes, vous ne me prouveriez pas encore que c’est la Sainte-Vierge qui les a guéris. Quand même vous me réciteriez

tout d’une haleine la liste complète des miracles.

attribués au Christ et aux apôtres, vous ne me montreriez pas quel bien l'Évangile peut me

faire à moi, qui ai soif de vérité, de consolation et d'espérance, et non pas de quelques contes merveilleux de plus à rajouter à ceux que j'ai trouvés dans toutes les autres religions. Quand même Thomas aurait touché du doigt les plaies du Christ ressuscité, il n’en résulterait rien pour notre foi à l’immortalité. Ce serait tout simplement un fait, un fait à contrôler, au milieu de millions d’autres faits qui le contredisent, en sorte que si notre foi chrétienne en la vie éternelle n’avait d'autre fondement que cette tradition de l'Évangile, elle serait singulièrement mal étayée et fragile.

La vérité, c’est que le IVe évangéliste a parlé en homme vraiment religieux, lorsqu'il nous a présenté Thomas comme le plus incrédule et le moins fidèle des onze apôtres. Pour croire au triomphe du Christ sur la mort et à la souveraineté de l'Évangile, il ne lui suffisait pas d’avoir l’enseignement de Jésus, il ne se contentait pas de cette espérance invincible et de cette assurance intérieure que donnent la conscience et la raison. Il voulait voir le corps mutilé de son maître, toucher ses plaies. Il semblerait, n’est-il pas vrai, qu’il dût être considéré, lui qui avait eu ce privilège insigne, comme le plus favorisé des apôtres, celui auquel le Christ avait témoigné

sa survivance d’une façon plus éclatante qu’à tous les autres. Eh bien, c’est le contraire. Il est le moins croyant, le moins fidèle; il n’a pas encore atteint la haute spiritualité des disciples bien-aimés. Il a encore la foi de l’homme inculte qui ne croit qu'aux signes, aux prodiges, aux miracles, et qui ne sait pas s'élever jusqu’à la foi spirituelle.

Sachez donc vous tenir à l'écart de ces deux extrêmes, également faux, également dangereux et également répandus. Ne mêlez pas la foi, la croyance, aux questions où elle n’a rien à faire. Ne faites pas de la science, ne gouvernez ni les peuples ni votre maison, avec des croyances.

C’est le domaine des choses visibles, des faits, des phénomènes, et toute l’ardeur de vos croyances ne changera jamais rien à un fait.

Les choses sont comme Dieu les a faites; les prémisses entraînent leurs conséquences ; personne ne fera qu’il en soit autrement.

Mais, d'autre part, ne vous imaginez pas qu’il n’y ait rien de vrai en dehors des phénomènes matériels et des faits positifs. Sachez reconnaître que les vérités religieuses proprement dites sont d’un autre ordre que les faits de la vie ma: térielle, qu’elles ne se démontrent par conséquent pas de la même façon. Les âmes pro-

fondément religieuses ne s’y trompent pas: on ne leur démontre pas l'existence de l'Éternel ; elles sentent Dieu. Les âmes les plus morales ne s’y trompent pas davantage: elles n’ont pas besoin qu’on leur analyse les raisons pour lesquelles il est préférable de bien faire; elles croient au bien et au devoir comme à des évidences qui s'imposent.

Telle est la véritable foi du spiritualiste et du chrétien qui n’a pas besoin de voir pour croire, mais qui s'attache aux réalités invisibles avec autant de conviction qu’il en met à reconnaître les réalités tangibles. C’est elle qui a soutenu en tous temps les réformateurs, les grands témoins de l'idéal dans l’histoire, lorsqu’à travers les démentis des événements, à travers les misères, les souffrances et les persécutions, ils ont cru à l'émancipation de la conscience humaine, au triomphe de l'Évangile du Christ, à la victoire des puissances invisibles sur la tyrannie des puissances ecclésiastiques ou civiles qui leur montraient tous les jours combien elles étaient positives. Ils ont eu foi à cette réalité invisible: la dignité de la conscience.

C’est elle qui anime le savant en quête d’une vérité nouvelle. Il ne la voit pas encore; mais il surmonte les fatigues et les déceptions, il s’as-

treint au labeur et aux veilles, parce qu’il croit à l'existence de cette vérité de toutes les forces de son âme. C’est elle qui soutient le génie industriel, lorsque, malgré les hochements de tête des hommes positifs qui s’en tiennent à ce qui s’est fait jusqu'alors, il entreprend quelqu’une de ces œuvres gigantesques qui dépasseront les travaux les plus hardis accomplis jusqu'alors. C'est elle qui soutient le soldat, lorsqu’il s'expose à la mort pour l’honneur de sa patrie. Cet honneur est une abstraction ; il ne l’a jamais vu; il ne le verra jamais; mais il y croit fermement et il s’y sacrifie. C’est elle enfin qui soutient la pauvre mère malade qui, négligeant de se soigner elle-même, se dévoue pour le bonheur futur de son enfant. Ce bonheur, elle ne le verra pas; depuis longtemps elle reposera dans la tombe quand luira le jour où son enfant bénéficiera de ce qu’elle fait pour lui; mais elle croit en cet avenir qu’elle ne verra jamais, et elle. trouve dans sa foi la force de se dévouer jusqu’au bout. | Agissons de même dans notre vie morale.

Croyons à l’Être suprême, à l'Éternel; croyons à la souveraineté du bien; croyons à l'éternel progrès; croyons à l’au delà, quoique.nous ne puissions voir aucune de ces réalités invisibles,

de même que nous croyons à l’espace qui s’étend derrière l’horizon, dans les profondeurs de l’infini où jamais notre œil ne parviendra. Heureux sont ceux qui n'ont pas vu et qui ont cru.

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