‹ Paroles d'un libre-croyantChapitre 16 sur 19 · LA RELIGION DE LA CROIX · texte numérisé non relu

LA RELIGION DE LA CROIX

Si quelqu'un veut venir après moi, qu’il renonce a lui-même, qu'il se charge chaque jour dé sa croix et qu'il me suive. Car celui qui voudra sauver sa vie la perdra, mais celui qui la perdra à cause de moi, la sauvera. Et que servirait-il à un homme de gagner le monde, s'il se détruit ou se verd lui-même ?

PAROLES DE JÉSUS DANS L'ÉVANGILE SELON Saint-Luc, cH. IX, v. 23 À 25.

L'homme religieux moderne, pour peu qu’il soit animé d’un esprit large et tolérant, éprouve une vive satisfaction à saisir, sous les innombrables variétés des religions humaines, l’unité fondamentale des grandes affirmationsreligieuses et morales de l’humanité. Laissons aux ignorants ou aux sectaires la triste joie de se complaire à

la pensée qu’ils sont seuls, dans leur petit

groupe, à posséder la vérité, tandis que tout le reste du monde est plongé dans l’erreur, et la présomption de s’imaginer que l'esprit de Dieu s’est concentré dans leur chapelle, tandis que partout ailleurs règne la puissance des ténèbres. Que votre âme s’ouvre toute grande à la voix de l’histoire des religions et qu’elle accueille avec une pieuse reconnaissance les échos de la révélation universelle à travers le monde.

Serait-ce par hasard diminuer la valeur de notre religion que de renoncer à considérer plus longtemps le christianisme, et spécialement notre conception particulière du christianisme, comme l’antithèse absolue de toutes les autres religions et de toutes les autres conceptions chrétiennes, de te]le sorte que hors de chez nous il n’y aït rien de bon ? N’éprouvez-vous pas, au contraire, une véritable édification religieuse à voir dans la religion du Christ le couronnement de toute l’évolution religieuse antérieure de l’humanité et le germe divin d’où sortent, dans une progression continue et par un développement

organique providentiel, des formes toujours.

plus épurées, mais appartenant à la même souche commune, de la pensée et de la vie religieuses et morales dans la société chrétienne ?

Il n’y a pas d'enseignement plus nettement

chrétien, ni même qui résume plus complètement Pessence du christianisme, que celui des belles et profondes paroles que je propose aujourd’hui à votre méditation : € Si quelqu'un veut venir après mot, qu'il renonce à lui-même, qu'il se charge chaque jour de sa croix et qu'il me suive. Le christianisme est la religion de la croix. Mais de ce que l'Évangile est la plus haute expression de la grande vérité religieuse dont la croix est le symbole, s’ensuit-il que cette vérité ait été et soit encore entièrement inconnue à l’immense majorité des hommes qui n’ont pas été ou ne sont pas encore chrétiens ? Et de ce que la croix est le symbole chrétien par excellence, s’ensuit-il que toutes les pratiques et toutes les doctrines qui ont poussé dans son rayonnement, soient indissolublement liées à la cause chrétienne, de telle sorte que la croix perde sa puissance parce que ces doctrines ou ces pratiques se flétrissent ?

Prenons garde de la rabaisser au niveau de nos passions et de prétendre la monopoliser au profit de notre théologie et de notre Église. Qu'elle soit grecque ou romaine, qu’elle soit dressée sur le Golgotha, plantée triomphalement au sommet de nos cathédrales ou suspendue au mur de la plus humble mansarde, la croix n’est

jamais qu’un emblème, l'emblème d’une sublime vérité dont Jésus de Nazareth a été par excellence le prophète, qu’il a personnifiée dans son martyre, mais qui est antérieure à lui, comme elle est indépendante de toutes les formes particulières auxquelles les églises ont prétendu lastreindre, parce qu’elle est de Dieu, parce qu’elle est éternelle, parce que l’humanité la balbutiée avant que Jésus l’ait mise en évidence, parce qu’elle est une des lois fondamentales de l’ordre moral établi par la Providence, la loi du sacrifice comme condition indispensable de la vie morale, de la véritable piété et du bonheur durable. F Oui, certes, le Christ a enseigné et illustré la sainteté du sacrifice avec une incomparable puissance. Mais croyez-vous donc que l’obligation du sacrifice fût inconnue à la conscience humaine avant notre ère? N’avez-vous jamais entendu parler des sacrifices que tous les peuples, depuis les plus barbares jasqu’aux plus civilisés, offraient à leurs dieux ? Ne savez-vous pas comment ils renonçaient à des biens souvent précieux et s’imposaient de lourdes charges pour honorer les divinités, pour rendre hommage à leur puissance, pour obtenir leur pardon ou leur protection ? C’était sans doute une conception

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inférieure et quelque peu enfantine, de croire faire plaisir aux dieux en leur offrant des victimes, des fruits, des fleurs ou des libations; et déjà plusieurs siècles avant Jésus, les plus grands des prophètes juifs comme les meilleurs des sages grecs avaient enseigné que l'hommage réclamé par la divinité, ce n’était pas la fumée des holocaustes ni l’encens des sacrifices pompeux, mais l’hommage d’un cœur pur, renonçant au mal pour se conformer à la volonté divine. Les masses populaires n’avaient pas été capables de suivre ces instructions prophétiques. Elles avaient continué leurs sacrifices matériels et il fallut toute l’autorité du Christ pour les faire disparaître après une longue lutte. Elles étaient à tel point convaincues qu’en dehors de ces sacrifices il n’y avait point de piété véritable que, lorsque les premiers chrétiens se refusèrent à y prendre part et se détournèrent avec indignation des fêtes païennes, elles les accusèrent

’être des athées et des impies. De quoi s’agissait-il en réalité? De la substitution du sacrifice spirituel aux sacrifices matériels. En réalité le christianisme, en supprimant les sacrifices des temples païens ou du temple de Jérusalem, n’abolissait pas l’esprit de sacrifice, mais l’épurait, lui donnait une plus haute valeur et une

plus grande efficacité morale. Derrière Îles termes de cette apparente antithèse il y avait une évolution régulière de l’âme humaine s’'élevant vers Dieu.

Bien des siècles plus tard, lorsque les fondateurs des Églises protestantes se révoltèrent contre le despotisme sacerdotal et s’attaquèrent au matérialisme, au cérémonialisme, à l’immoralité de l’Église romaine dégénérée, pour en revenir à l’enseignement du Christ et des apôtres, ils supprimèrent la messe, le culte du saïnt sacrement et, en majorité, également le crucifix. Ce fut un cri d’indignation à travers les peuples demeurés fidèles à l'Église traditionnelle. Les protestants s’attaquaient à ce qu’il y avait de plus sacré dans la religion ! Ils interdisaient le sacrifice du Christ sur l’autel ! ils chassaient Dieu de ses temples ! ils fermaient les couvents, les abris consacrés du renoncement et de la vie en Christ ! ils foulaient aux pieds la sainte croix elle-même ! C’en était fait du christianisme |!

On sait ce qu’il faut penser de ces accusations En éloignant des autels les prêtres qui disaient la messe, en sortant les crucifix des églises, les réformateurs n’entendaient en aucune façon éloigner les fidèles du Christ ni éteindre dans leur âme l'esprit de sacrifice. Ils purifiaient

— mn —.

LE SACRIFICE, CENTRE DE LA RELIGION 217 RL EN PE FL dE LR PE Ce l'Église chrétienne de tout un ensemble de pratiques d’origine païenne. Ils ramenaient les fidèles, du prêtre au Christ et à leur conscience. Ils détournaient les âmes des sacrifices pompeux et trompeurs du cérémonialisme ecclésiastique, pour les reporter vers le seul sacrifice qui importât au salut, celui de Jésus sur la croix de Golgotha, et ils apprenaient aux hommes que, pour avoir part à ce salut, il ne suffisait pas d’assister en spectateur à la perpétuelle répétition de ce sacrifice sur l'autel, mais qu'il fallait s’unir au Christ par la foi, mourir avec lui au péché, pour renaître avec lui et grâce à lui à la vie éternelle. Bien loin de supprimer le sacrifice et de renier la croix, ils les ramenaïient à leur véritable signification morale, ils en épuraient la notion et, s’ils abattaient des croix de pierre ou de bois, ils gravaient dans les cœurs la croix vivante du renoncement à tout mérite propre et de l'entière consécration à Dieu.

Mais, en ramenant les chrétiens du pape et des conciles à la Bible, les réformateurs, — personne ne peut le contester, — se sont inspirés du Christ de Saint-Paul, c’est-à-dire d’un Christ théologique, bien plus que du Christ des Évangiles primitifs. Toute leur conception du christianisme est dominée par la doctrine du sacrifice

expiatoire du Christ sur la croix, et toute leur idée de la vie chrétienne se résume en ceci : renoncer à soi-même et s’en remettre à Christ pour son salut. La croix du Christ est devenue pour eux synonyme d’une certaine théologie sur le Christ, et si l’on repousse cette théologie, c’est la croix même que l’on renie ainsi, d’après eux. Or, je ne veux pas discuter ici cette théorie et surtout je ne voudrais blesser personne : mais il est un fait que tout le monde doit reconnaître, parce que c’est un fait positif qui n’est pas matière. d'opinion, c’est qu'aujourd'hui, il existe dans tous les pays chrétiens des groupes assez nombreux d'hommes qui repoussent cette théologie et qui sont néanmoins chrétiens, puisque c’est dans l'Évangile du Christ qu'ils puisent l'inspiration suprême de leur vie morale. Est-ce qu'en renonçant à une théologie que ni leur expérience, ni leur raison, ni leur conscience ne leur permettent d'accepter, ils ont par cela même renié la croix du Christ ? Nous ne le pensons pas. Tout en professant le plus grand respect pour nos frères qui ne partagent pas ces convictions, nous avons l’assurance qu’en dégageant la croix chrétienne d’une théologie qui a Jésus pour objet, et en la ramenant à sa signification primitive d’emblème de l'esprit de sacrifice, con

sacré et illustré par Jésus-Christ, ces chrétiens modernes ne détruisent pas la sainteté de l’Évangile, mais qu’ils détachent, de ce qui est spéculation humaine et temporaire, la vérité morale éternelle qui est au fond de toutes les théologies chrétiennes, qui brille comme une auréole sur toutes les formes passées ou présentes de la croix : la puissance du sacrifice comme foyer de la vie morale et comme levier de la piété.

Ce qui fait la grandeur, la beauté incomparable de l'Évangile, ce n’est pas qu’il soit en contradiction avec toutes les aspirations les meilleures du cœur et de la conscience de l’homme, ou la négation des plus vigoureux efforts de l’esprit humain. Ce qui fait de l’Évangile la révélation par excellence, ce qui lui donne son cachet vraiment divin, c’est qu’il consacre, c’est qu’il élève à leur plus haute puissance tous les sentiments généreux, toutes les nobles aspirations, tous les grands élans de l’âme humaine ; c’est qu’il concentre dans une radieuse harmonie d'amour pour Dieu et d'amour pour les créatures de Dieu, toutes les obligations saintes que le Père céleste a gravées dans la conscience des hommes, et qui impriment à notre misérable existence éphémère sur une toute petite planète son caractère supérieur et divin. Ce qui me fait

reconnaître la voix de Dieu dans l'Évangile, c'est justement cet appel au sacrifice comme source de la vraie grandeur et condition de la véritable destinée éternelle, cet appel qui éveille en ma conscience tous les germes de vie morale que l'Éternel y a mis. Ce qui m’amène prosterné au pied de la croix chrétienne, c’est que j'y lis, comme jadis l’empereur Constantin à la veille de sa conversion : Moc signo vinces, € par ce signe tu vaincras », car ce signe, c’est le symbole du renoncement, du sacrifice perpétuel, par lequel seul nous triomphons du mal.

Quoi de plus contraire à l'instinct naturel inférieur de l’homme que le sacrifice ? Tout ce qu’il y a d'animal en nous nous dicte l’égoïsme brutal et immédiat : la satisfaction de nos appétits, de nos désirs, de nos caprices. Éviter les dangers, faire tout ce qui nous est agréable, nous repaître, jouir, voilà le premier mouvement de notre être, ce que nous avons de commun avec l'animal.

Dès que nous nous élevons tant soit peu audessus de cette vie tout instinctive, dès que l’homme paraît dans l’animal, dès que la vie morale commence à poindre, le renoncement s’im= pose : renoncement à la jouissance brutale et immédiate en vue d’une jouissance plus durable et moins dangereuse ; renoncement à la satis-

faction du caprice pour obéir à une règle qui nous assure de plus grands avantages ; renoncement à des biens qui nous sont chers pour obtenir la protection divine ; renoncement à nos passions pour accomplir la volonté divine, pour faire ce que l’on doit, pour faire ce qui est juste et bien. L’égoïsme est le principe de tout péché ; le renoncement et l’esprit de sacrifice sont la condition première de tout bien. ‘

Voilà ce que notre propre expérience morale nous apprend chaque jour; voilà ce que l’histoire morale de l’humanité nous montre à chacune de ses pages; voilà ce que Jésus a proclamé avec une puissance merveilleuse, parce que nul plus que lui n’a ressenti cette vérité dans sa conscience et ne l’a plus complètement vécue : Celui qui voudra sauver sa vie la perdra, maïs celui qui la perdra à cause de moi, la sauvera. Naïve d’abord, lorsque l’homme encore grossier ne comprend le sacrifice que comme un renoncement essentiellement temporaire, qui doit être bientôt suivi de sa récompense sous peine d’être un marché de dupe, naïve encore chez le petit enfant qui offre à sa maman un tout petit morceau de son gâteau pour gagner son affection, cette conviction morale se dégage de plus en plus à mesure que l'humanité se développe, et ne s’épa-

nouit pleinement que dans les êtres doués d’une haute vie morale. Ceux-là, non seulement renoncent à la satisfaction de leurs passions et de leurs besoins égoïstes, en vue d’une satisfaction supérieure et meilleure que le renoncement leur assurera. Ils se sacrifient à la loi idéale de vérité, de justice et de charité, uniquement parce qu'ils savent que c'est le devoir, l’ordre divin, la volonté du Père céleste, sans se demander si ce sacrifice obtiendra sa récompense. Le sentiment d’avoir fait leur devoir leur suffit. Chez ceux-là le sacrifice trouve sa récompense en lui-même. Ils sont vraiment les disciples du Maître ; ils portent leur croix chaque jour et ils le suivent sur la route idéale qui mène à Dieu. Ils ont compris et ils ont expérimenté la vérité de ce que Saint-Paul appelait d’un hardi paradoxe : la folie de la croix.

L’avez-vous comprise comme eux, cette vérité qui, au premier abord, choque nos instincts élémentaires et qu’un peu de réflexion nous rend cependant bientôt familière ? Vous rendez-vous bien compte que dans aucun domaine, pas plus dans la vie la plus humble que dans l’existence la plus brillante, rien de moralement grand ne se fait ici-bas sans le don de soi-même à l’œuvre accomplie, sans le sacrifice de notre égoïsme ?

Qu'est-ce qui fait la grandeur morale de la science, sinon le culte désintéressé de la vérité ? Certes, la science est belle par elle-même, par les jouissances qu’elle procure, par les bienfaits qu’elle répand autour d’elle dans ses innombrables applications. Mais, au point de vue moral, ce qui fait la grandeur de l’homme qui se consacre à la science, c’est justement qu’il s’y consacre, qu'il s’oublie lui-même pour se vouer au service de la vérité. Le véritable savant ne pense pas à lui-même, à ses intérêts, à sa réputation, à l'éclat que sa découverte projettera sur son nom, Il ne songe qu’à la vérité cherchée, à la connaissance nouvelle qu’il entrevoit, à la loi encore inconnue qu’il devine, mais qu’il s’agit de démontrer scientifiquement. Il ne vit plus pour luimême, il vit pour elle. Il renonce aux séductions de la fortune, au repos, aux distractions, aux plaisirs du monde qui lentoure ; il ne recule devant aucune fatigue, devant aucun effort, tout possédé qu’il est par cette soif divine de la connaissance qui élève l’homme au-dessus de luimême, parce qu’elle ne peut être étanchée qu’aux sources de l'Éternel.

Qu'’est-ce qui fait le véritable artiste, sinon la consécration de lui-même à l'idéal? Il y a en lui une grandeur qui demeurera toujours inacces-

sible à tous ces dilettantes, à tous ces faux dévots des Muses, sans cesse préoccupés de l'effet qu’ils produiront, des succès qu’ils remporteront, et confits en admiration devant leurs augustes per: sonnalités. Ils seront des virtuoses peut-être, mais des artistes dans la haute et’noble acception du mot, jamais ! L'artiste, en effet, aime son art à cause de sa beauté même. Il ne se sert pas de son art ; il le sert, il se donne à lui, il souffre pour lui :

Les chants désespérés sont les chants les plus beaux, Et j'en sais d'immorlels qui sont de purs sanglots.

Il a conscience de sa faiblesse pour exprimer les grandes pensées qui le hantent. Il cherche la forme digne de rendre la grandiose vision qu’il f vue par les yeux de l'esprit aux heures d’inspiration ; l'accord qui féra sentir à d’autres l’harmonie fugitive dont son âme a été ravie; l'expression qui entraînera les autres à sa suite dans la magnifique envolée vers les célestes rayonnements de la beggté parfaite. Il reprend son œuvre sans cesse, n’épargnant aucune peine, ne jugeant aucun sacrifice trop grand pour traduire en langage accessible aux hommes les inspirations ou les harmonies de sa pensée,

LE SACRIFICE, CENTRE DE LA RELIGION 225 et plus il se donne dans son œuvre, plus il est grand, plus il est vivant, plus il triomphe des imperfections de la matière.

Et s’il en est ainsi dans la science et dans l’art, qui ne sont pas exclusivement du ressort de la vie morale, à combien plus forte raison la loi du sacrifice se vérifie-t-elle dans la vie sociale ? Les bienfaiteurs de l'humanité ont presque toujours été ses martyrs. C’est ici qu’il faut savoir distinguer entre les grandeurs extérieures, toutes d’apparat, dénuées de valeur morale, et les véritables grandeurs nées des services rendus à la société. Conquérants, monarques fastueux, privilégiés de la fortune, beautés bruyantes enchaïnant leurs victimes au char de leurs triomphes, toutes ces grandeurs égoïstes ont eu leur temps de gloire et d'éclat, au prix des souffrances de leur entourage. La liste est longue des misères humaines dont se sont nourries les ambitions des grands de la terre. Mais les véritables bienfaiteurs de l’humanité n’ont-ils pas été en tout temps, et ne sont-ils pas encore aujourd’hui ceux qui se sont donnés à elle, ceux qui l’ont aimée jusqu’au sacrifice et qui n’ont pas mis en balance leurs propres intérêts individuels avec les siens ?

L'homme d’État qui sait renoncer à sa popularité plutôt que de fonder sa fortune sur la flat-

terie des passions populaires, le citoyen qui préfère l'exil à la connivence avec le crime, l’homme de foi qui préfère perdre ses biens plutôt que de trahir sa conscience, ne sont-ils pas autrement grands que les habiles politiques dont tout le souci se concentre sur la conser: vation de leur situation personnelle ? Qu'il s'agisse de l’humanité dans son ensemble ou des diverses nations qui la constituent,ou même des groupes plus petits dont se compose chaque nation, celui-là est moralement grand qui, dans sa sphère, a sacrifié ses préoccupations égoïstes au bonheur de ses semblables. Depuis le chef de l’État jusqu’au moindre adjoint de la plus humble commune de France, ceux-là seuls font leur devoir qui ne se servent pas du pouvoir dont ils disposent pour se grandir eux-mêmes, mais qui se consacrent à leur. tâche avec désintéressement, n'ayant d’autre but que le bien de leurs administrés, et qui n’hésitent pas à sacrifier leurs aises, leurs agréments personnels, leurs forces et toute leur activité, pour mener à bien la tâche qu’ils ont entreprise. Et plus ils se sacrifieront à leur œuvre, plus ils seront moralement grands:

Même dans les plus modestes fonctions, c’est l'étendue du sacrifice consenti pour les remplir qui fait la grandeur de l’homme et la fécondité

de son œuvre. Voulez-vous instruire des enfants avec succès ? Que ce ne soit pas pour vous un métier, une corvée que vous accomplissez parce qu’il le faut. Ne soyez pas préoccupé de vousmême, de vos fatigues, de vos ennuis. Nesongez pas uniquement aux récompenses que pourront vous valoir quelques élèves exceptionnellement brillants. Pour que votre enseignement soit fécond, il faudra que vous aimiez les enfants qui vous sont confiés, que vous vous intéressiez à eux plus qu’à vous-même, que vous vous armiez de patience, que vous soyez capable de vous imposer d'autant plus d'efforts que vos élèves seront plus récalcitrants à saisir votre parole. Le bon professeur, ce n’est pas le plus instruit, c’est celui qui se donne à ses élèves et se consacre sans arrière-pensée à sa tâche.

Il n’y a pas de vie, si effacée et si misérable soit-elle, qui ne puisse devenir moralement grande par le sacrifice. Voilà la précieuse vérité que l'Évangile de Jésus-Christ a mise en lumière et pour laquelle nous ne saurions jamais lui être assez reconnaissants. En révélant aux petits, aux humbles, à ces milliards d’êtres humains qui passent obscurément sur la terre, le secret de la vraie grandeur, il les a relevés à leurs propres yeux et il a mis dans l’âme humaine un

germe de vie dont la fécondité ne s’épuisera jamais.

Vous avez à lutter avec les difficultés de l'existence; vous suffisez à peine par un labeur opiniâtre aux besoins les plus impérieux de la vie matérielle; la misère vous guette et le découragement vous hante. Apprenez du Christ que, jusque dans votre abîme de misère, vous pouvez être moralement grand par le dévouement dont vous témoignez, en consentant à tous vos Sacrifices pour le bien de vos enfants, en renonçantaux mauvaises inspirations de vos passions pour vous consacrer au bonheur de votre compagne, en vous privant des satisfactions qui vous paraissent cependant légitimes, par amour de votre famille.

Vous vous sentez bien seul, bien isolé, bien perdu dans la vie, et vous vous demandez:

« À quoi suis-je bon ? Je suis un être déshérité dans le monde. » Apprenez du Christ qu’en le suivant et en vous chargeant chaque jour dé votre croix, vous pouvez, vous aussi, accomplir votre œuvre dans la création immense, qu’en renonçant à vous occuper de vous-même pour vous consacrer à quelque tâche utile ou pour rendre service à ceux qui vous entourent, vous pouvez, vous aussi, atteindre à la véritable gran:

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