‹ Paroles d'un libre-croyantChapitre 4 sur 19 · RÉFORME, NON RÉVOLUTION · texte numérisé non relu

RÉFORME, NON RÉVOLUTION

Ne pensez pas que je sois venu abolir la Loi et les Prophètes: je ne suis pas venu abolir, mais accomplir.

PAROLES DE JÉSUS DANS L’ÉVANGILE SELON SAINT-MATTHIEU, CH. V,v. 17.

De tout temps les réformateurs ont été accusés d’être des révolutionnaires, des destructeurs, des êtres subversifs de l’ordre, soit dans le domaine social, soit dans celui de la pensée ou de la foi. L’apôtre Paul a été anathématisé par tous ceux qui, dans le monde juif ou dans les premières sociétés chrétiennes, se considéraient comme les vrais croyants. Les chrétiens des premiers siècles ont passé, aux yeux de leurs contemporains attachés aux religions traditionnelles, pour des hommes sans foi ni loi,

torités de son temps et nos pères de 1780, let

fondateurs de la société moderne, ont été traités d re et de profanateurs.

ment, la substitution dus état de choses nouveau à celui qui existe, par conséquent une.

destruction partielle. Mais ce qui distingue justement la réforme de la révolution brutale, c’est que les réformateurs suppriment ce qu'ils estiment mauvais pour le remplacer par un éta meilleur. Leur but n’est pas de détruire ce qui 41 existe; ils conservent du passé tout ce qu'il renferme de bon et y rattachent par évolution le progrès qu’ils ont l’ambition de faire prévi loir. Ce qui leur tient à cœur, cen est. pas uniqui 2 ment l'abolition des erreurs ou des abus pour :

elle-même, mais la substitution des vérités ou des conditions d’existence meilleures que

raison et la conscience leur ont révélées. Bie

preuve à leur égard d’aveuglement a d tice. Autant vaudrait accuser de vandal Is 2

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jardinier qui taille ses arbres à l’automne et les émonde au printemps, afin que sa récolte soit plus belle et plus abondante. Le révolutionnaire coupe à tort et à travers, sans se soucier de ce qui subsistera ou de ce que l’on mettra à la place de l’arbre mutilé. Le réformateur supprime les branches vieillies, les pousses stériles ou mal venues, pour que les fruits, à la récolte, soient plus beaux et plus savoureux. C’est la loi même de la vie que la réforme perpétuelle, aussi bien dans le monde spirituel que dans la nature physique.

Mais l’émondage, évidemment, précède la récolte. Dans toute réforme les témoins à courte vue, les esprits bornés ou timorés, voient d’abord la destruction des idées, des habitudes ou des pratiques auxquelles s’attache l'autorité traditionnelle ; les éléments positifs, les plants nouveaux dans lesquels la sève coule plus abondante et plus féconde, ne leur apparaissent pas aussitôt et ne parviendront à se justifier que lorsqu'ils auront porté leurs fruits Comment s'étonner dès lors que, pour la masse de ceux qui ont grandi dans l’ordre établi, les réformateurs soient

. avant tout des négateurs et des destructeurs,

c’est-à-dire des êtres funestes qu’une société bien organisée doit réduire au silence? Ici, comme

partout ailleurs, l’histoire et la psychologie ses correspondent.

Les chrétiens qui, de nos jours, dans les di: verses églises, dans l’enseignement, par la parole ou par la presse, s’efforcent de continuer l’œuvre réformatrice nécessaire, soit enthéologie dans le domaine de la pensée religieuse, soit dans le domaine de la vie morale, sociale ou individuelle, ne sauraient avoir la prétention d'échapper à la loi commune. On les traite de négateurs, d’incrédules, de révolutionnaires, parce qu'ils aspirent à réformer l’expression traditionnelle du principe chrétien. C’est dans l’ordre des choses. On les excommunie; on les tient à l’écart comme. des êtres dangereux, qui empoisonnent les.

sources de la vie morale; on les accuse d’êtreles pires ennemis de l'Évangile. Les réformateurs du passé n’ont pas été traités autrement. Les” calvinistes rigoureux qui nous jettent l’anathème ; ont subi et subissent encore exactement lemême

passent aussi, aux yeux de ces derniers, pour des impies et des blasphémateurs ; nous RU à

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eu le courage de la réformer et qui ont par cela même maintenu la religion vivante au sein de la chrétienté.

Ne nous tourmentons donc pas outre mesure de cette accusation lorsque nous en sommes à fotre tour les victimes. Qu’elle ne nous trouble pas dans l’accomplissement de notre devoir et ne nous émeuve pas dans la fidélité à notre conscience! La glorieuse filiation des grands témoins de la conscience chrétienne, la communion avec tous les excommuniés du passé, à commencer par Jésus lui-même, vaut bien pour nous l’approbation d’un concile ou d’un synode. Mais sachons comprendre en même temps, par l'exemple de tous ces maîtres dela vie chrétienne, que notre œuvre de réforme, pour être féconde et finir par triompher, doit faire valoir sans cesse les affirmations dont elle est pleine et ne pas se

. borner à faire ressortir ses négations nécessaires.

Sachons tailler, émonder, élaguer, courageusement, loyalement, parce que le salut de la cause chrétienne dans la société moderne en dépend. Mais montrons dans nos paroles et dans nos

actes le principe chrétien toujours présent, fai-

sant mûrir des fruits nouveaux. La vie morale, en effet, ne s’alimente pas de négations, mais d’affirmations. Or, c’est bien une foi positive qui

autre chose en réalité que l'esprit scientifique M FR moderne appliqué à l’histoire, nous a fait reconnaître les erreurs de la tradition, les insuffisances é, ou les contradictions des doctrines élaborées par des hommes qui ne possédaient pas les connaïissances et les expériences dont le travail accumulé par les générations passées nous permet aujourd’hui de disposer. Mais ce n’est assuré ment pas la constatation de ces erreurs où la dissipation de ces illusions qui inspirent notre vie morale, nous procurent des mobiles d'action, ou qui alimentent nos énergies vitales, notre foi. et nos espérances. Ce qui nous fait vivre etnous. fait agir, ce qui nous soutient et nous console, ce qui donne pour nous une raison à l'existence, . ce sont des convictions positives, des principes … solides; et nous les jugeons d'autant plus solides» que nous les avons dégagés justement des formes vieillies, des systèmes usés dans lesquels ils avaient trouvé jadis une expression conve: nable, mais qui sont aujourd’hui en contradiction … avec le contenu essentiel de l’intelligence et de la conscience modernes. | Garder du passé ce qui a une valeur pern nente, ce qui est foncièrement humain, pa que c’est le fruit de l'expérience humaine,

MNT JOEAU TE tn * + de”

dégager ce trésor spirituel des formes dogmatiques, philosophiques ou rituelles dans lesquelles il a été enchâssé autrefois, afin de le faire valoir sous des formes nouvelles qui correspondent aux besoins et aux exigences des temps nouveaux, telle est à notre sens la vraie méthode réformatrice, la condition de la véritable vie religieuse, car seule elle peut empêcher la piété de dégénérer en formalisme, la pensée religieuse de s’étioler # Ans la scolastique, la vie morale de s’éteindre/{ans la routine. Telle est aussi la vraie méthode chrétienne, celle que Jésus a lui-même pratiquée et qu’il a admirablement résumée er cette parole: 7e ne sus pas venu abolir, mais accomplir.

Assurément personne, aujourd’hui, n’accusera Jésus de n’avoir été qu’un négateur ni d’avoir fait une œuvre de destruction. Quelque juge-

- ment que l’on porte sur son enseignement, nul

ne contestera qu’il n’ait été le fondateur du principe de vie morale le plus puissant et le plus fécond qui ait jusqu’à présent exercé son action au sein de l’humanité. Cependant il a été crucifié comme blasphémateur, pour avoir vouli- détruire le temple, c’est-à-dire l’arche sainte traditionnelle de son peuple. C’est que Jésus a été — non pas, comme on l’a dit parfois, le plus grand

FPS,

- d’observances rituelles, de pratiques dévotes, de

homme: voilà la puissance de régénérati

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des Ra le révolutionnaire, CR À effet, bouleveise et détruit les institutions exis-"

tantes, avant même d’être fixé sur ce qu'il mettra ES , à leur place; il fait une œuvre négative — mais : | le plus grand des réformateurs ; car du Judaïsme tel que le conservait la tradition juive de son temps, il a extrait la moelle, l'essence divine, le principe immortel, et, sans détruire la Loi mosaïque, sans déchirer brutalement le réseau

doctrines scolastiques sous lequel la foi spiritualiste des prophètes et des psalmistes étouf. fait, il a dégagé cette foi, il l’a pénétrée du souffle de vie qui jaillissait de sa propre conscience, l'a élevée à sa plus haute puissance, puis ilac non plus seulement à son peuple, mais à t

voilä:le salut. 11 n’afpas aboli A LORIE phètes ; il les a accomplis. Il a réalisé cé que. « cette tradition contenait en germe; il a dégagé ce qu’il y avait en elle d’excellent, ce qui faise sa véritable valeur, et a laissé de côté le reste { comme inutile, doté seulement d’une valeur t emporaire et relative. Les scribes et les pha e l’ont accusé de blasphème; les sadducéens ont infligé une mort ignominieuse; l'human reconnaissante l’a glorifié comme son sauvé

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ont

Personne n’a moins recouru à la dialectique savante ou à la spéculation rationaliste que Jésus. La réforme profonde par laquelle il dégage du Judaïsme la religion humaine dans toute sa simplicité et son universalité, ne procède pas de raisonnements compliqués ou de longues considérations historiques. Elle jaillit spontanément du fond même de son être; elle est une intuition, une inspiration; à travers les formes religieuses du passé, il a saisi directement la relation filiale entre le‘Père céleste et les créatures qui tiennent la vie de ce Père et ne peuvent trouver qu’en Lui leur salut. Mais, pour être le fruit de l'inspiration plutôt que la conclusion d’une série de syllogismes, cette œuvre opérée par Jésus n’en réalise pas moins toutes les conditions qui sont essentielles à une réforme, et quand on la soumet à l'analyse, quand on cherche à se rendre compte de sa nature et de son contenu, on y reconnaît l'application la plus écla-

tante de la méthode proprement réformatrice.

Un ou deux exemples, à défaut d'une analyse complète qui nous entraînerait trop loin, suffiront à nous en convaincre. L'ancienne alliance comprenait une loi rituelle compliquée; elle

prescrivait à ses fidèles toute sorte de sacrifices

matériels au temple de Jérusalem, sacrifices de

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propitiation, d'expiation ou de purification, dont les détails étaient minutieusement réglés par le" code mosaïque. L'origine première de ce culte rituel remontait à une époque déjà ancienne, où les Israélites, comme les autres peuples de lan: tiquité, croyaient se rendre agréables à leur dieu national en lui apportant des offrandes, telles qu’on pouvait en apporter à des chefs terrestres puissants pour se concilier leurs bonnes grâces et s’assurer leur protection: prémices des nee coltes, gâteaux, libations, victimes animales, etc. A l’époque de Jésus ces sacrifices matériels"ne correspondaient évidemment plus à la notion, franchement spiritualiste de l'Éternel qui s'était développée dans la conscience juive. Ils sub $ sistaient néanmoins, en vertu de l'autorité de la … tradition, parce que ce rituel faisait partie inté… » grante du livre sacré que l’on considérait comme SA la révélation de Dieu, parce que rien n’est ten comme les habitudes rituelles. Dans l’évan

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Le Père céleste ne réclame pas des gâteaux ou“ des libations. Cependant nous ne voyons nulle part que Jésus les ait expressément abolis. il passe sous silence ; il profite de toutes les oc ce sions pour enseigner à ses disciples que cei

pas par des dévotions extérieures et matér

qu’ils seront de fidèles adorateurs, mais en faisant la volonté du Père céleste. En réalité les sacrifices du temple de Jérusalem sont condamnés. Mais, en même temps que Jésus écarte ainsi comme inutiles et dépourvues de valeur morale ou religieuse toutes ces cérémonies rituelles, il maintient le principe même du sacrifice, il le dresse au centre de son évangile; il montre, par son exemple comme par sa parole, que la véritable piété consiste dans le sacrifice perpétuel par lequel l’homme se donne et se consacre à son Dieu, que la racine même de la vie morale c’est la subordination constante de notre instinct égoïste à la volonté du Père céleste, c’est-à-dire à la loi morale, au devoir qui s'impose d’autorité divine, et il révèle à ses disciples que la grandeur suprême consiste justement dans ce sacrifice vivant, par lequel l’homme, au lieu de vouer à l'Éternel des victimes étrangères ou des offrandes mortes, se dévoue luimême au service de l’Éternel en la personne de ses frères. Que celui qui aspire à étre grand parmi vous soit votre servileur, et que celur qui veut étre le premier parmi vous soit votre esclave. C’est ainsi que le Fils de l'homme est, venu, non pour être servi, maïs pour servir el donner sa vie comme rançon pour un grand nombre.

Ce que Jésus a fait à l'égard des sacrifices, il l'a fait également à l'égard des pratiques dévotes et des observances minutieuses qui constituaient aux yeux des Pharisiens de son temps les obligations les plus sacrées de la vie religieuse et morale. La nature de ces dévotions pharisaïques est assez connue pour qu’il ne soit plus nécessaire de les décrire à nouveau. On sait également avec quelle énergie Jésus s’est élevé contre la piété formaliste des Pharisiens, en lui opposant la religion intérieure, toute spirituelle, quisse traduit, non par des observances légales, mais par une vie morale toute pénétrée d'amour pour Dieu et d'amour pour le prochain. Seulement, tandis qu’il dégage ainsi la foi spiritualiste en: à seignée par les prophètes, du mécanisme et de ; la routine auxquels les rabbins l’ont asservie il se garde bien d'oublier l'inspiration religieuse première qui a donné naissance à ces pratiques. dévotes et qui a été ensuite absorbée par elles % Si la dime de la menthe et du cumin est une” \ superfétation ridicule du principe que chacun … doit prendre sa part individuelle des charges … communes de la nation et si l’importance accor- É dée à cette pratique minuscule risque de je ; oublier aux fidèles les commandements essen:… tiels de la Loi, qui ne se traduisent pas pas des

ne gt ee ll tnt Pot Éd, Pnpiatie

observances, mais par une conduite pure et une vie juste, Jésus n’a garde de méconnaître qu’il faut rendre à César ce qui est César et se consacrer au service de la communauté. Si la charité faite avec ostentation, à son de trompe, si l’aumône mécanique, à jour et à heure fixes, ne lui paraissent avoir aucune valeur religieuse, parce qu’elles procèdent de l’orgueil plutôt que de la bonté du cœur et que leur application routinière tarit les sources vives de la solidarité dans la nature humaine, ce n’est pas qu’il condamne la charité ni l’aumône elles-mêmes en réprouvant leur réglementation ecclésiastique. Le maître qui a immortalisé la pite de la veuve et qui a appris au jeune homme riche que toute sa justice ne lui servira de rien, tant qu’il n’aura pas renoncé à la jouissance. exclusive de ses trésors pour les consacrer au bien commun, a plus qu’aucun autre honoré la charité comme vertu maîtresse chez ses disciples. En la dégageant des formes traditionnelles sous lesquelles elle était pratiquée dans la communauté ecclésiastique de son temps, il la purifiée et régénérée. Et la prière! Qui donc mieux que Jésus a su prier ? Qui, plus que lui, a enseigné à ses auditeurs, comment la prière, le recueillement, la méditation par laquelle l’homme se retrempe dans la source éter-

nelle de toute vie et de toute énergie, est la condition par excellence de l'inspiration morale, de la piété saine, de la communion vivante avec Dieu ? Mais n'est-ce pas justement pour cela, parce que la prière était pour lui le bien suprême, qu’il a condamné les vaines redites, le flux de paroles des prières bredouillées à heure fixe, | telles que les pratiquaient les dévots de son temps? Et s’il a scandalisé les-traditionalistes de son entourage par la souveraine indifférence qu’il témoignait à l’égard de leurs liturgies et leurs formulaires stériles, n’a-t-il pas accompli la Loi et les Prophètes en dégageant ainsi de leurs prescriptions littérales l’esprit qui les jadis inspirées, de telle sorte que pas un élém nt vivant de cette Loi n’a péri, mais que toutce qu’il y avait de sain et de bon en elle a régénéré et vivifié à jamais par un nou baptême d’esprit divin ? |

Ce que Jésus a fait pour la tradition de ( temps, il est du devoir de ses disciples de le : faire sans cesse à l’égard des traditions de temps, et c’est cela même qu’il avait en quand il annonçait à ses disciples qu ill serait après son départ l'esprit de vérit les guider et les soutenir. L'histoire tout de la chrétienté se présente pour illust

Ÿ LA MÉTHODE CHRÉTIENNE / 17 j

corroborer cette obligation; car, à travers trutes les infirmités et les défaillances, en dépit de toutes les altérations de principe et de toutes les compromissions avec les puissances malfaisantes de l’égoïsme, l’histoire de la pensée et de la foi chrétiennes n’est autre chose que la lente succession des réformes perpétuelles par lesquelles la conscience chrétienne s’est continuellement dégagée des dominations ecclésiastiques, des servitudes dogmatiques, des routines rituelles ou liturgiques, des contagions mondaines, pour se retremper au principe même de la vie morale que les grands maîtres de l’âme humaine ont révélé et pour se régénérer dans la foi religieuse de ses prophètes et de son Christ.

Et cette régénération même par la communion avec les grands témoins de Dieu dans le passé, en qui le principe éternel de vie dont nous procédons s’est le mieux manifesté, il ne s’agit pas de la concevoir d’une façon étroite ni dans une sorte de nouvel esprit pharisaïque, comme si elle consistait dans la reproduction servile de tout ce qu’ils ont dit ou ce qu’ils ont fait. C’est leur esprit, c’est leur principe moral, c'est leur âme, avec lesquels il faut entrer en communion; ce n’est pas la lettre même de leur parole ni la forme même de leurs conceptions qu'il faut re-

produire. Car, si grands qu'ils aient été, quelque surhumains que les prophètes de l’ancien monde et le Christ lui-même nous apparaissent, pas plus que d’autres ils n’ont pu se soustraire aux conditions d’existence et de pensée de leur temps et de leur milieu social. Et si belles que soient leurs paroles, si puissantes qu’aient été leurs conceptions, ces paroles n’ont pu être prononcées que dans une langue qui n’existe plus et ces conceptions n’ont pu s’exprimerque dans des formes dialectiques et avec des images différentes des nôtres. |

Il n’y a ici, soyez-en bien assurés, aucun blase. phème ni aucune impiété. Il y a la simple et loyalé constatation d’une vérité évidente, à la quelle personne ne peut se soustraire, mais à laquelle beaucoup de chrétiens rendent hom-… mage sans qu’ils s’en doutent. Par exemple, il" est incontestable que dans toute l’histoire évan-… 2 gélique Jésus parle comme un adhérent de la conception du monde tek qu’on le connaissait de son temps. La terre pour lui est le centre de» l'univers; le ciel est un endroit au-dessus de: UN RES la terre; quand les disciples nous décrivent le : LA: retour du Christ vers son Père, ils le font monter. LA au ciel. Or, il est évident qu’il n’y a plus HE à Fe chrétien aujourd’hui, même parmi les plus <

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servateurs, qui admette encore cette conception du monde. Tous, sous une forme ou sous une autre, qu'ils s’en rendent compte ou non, dégagent ici l’esprit de la lettre, le principe de son expression temporaire et imparfaite. D’autre part, il est non moins évident que le Christ lui- -même ne pouvait pas parler autrement; en admettant qu’il eût eu connaissance de la gravitation universelle et de limmensité de l'univers que l’astronomie moderne nous a révélées, il lui aurait été impossible de traduire cette connaissance en paroles intelligibles pour ses auditeurs. Ceux-ci n'y auraient rien compris. Chaque homme, en effet, ne peut parler que la langue de son temps et ne peut exprimer sa pensée que dans les cadres de la civilisation dans laquelle il se meut. ,

La même observation s'applique à beaucoup d’autres conceptions que l’histoire évangélique attribue au Christ et de l'authenticité desquelles il n’est guère permis de douter. Ainsi Jésus parle, comme son entourage, de démoniaques ; il attribue, non seulement certains péchés, mais encore un grand nombre d’infirmités, de maladies, de désordres nerveux ou cérébraux, à l’introduction de démons dans le corps des malheureux qui en sont atteints, et il les guérit en

chassant ces démons. Aujourd’hui aucune personne raisonnable n’admet plus ces doctrines ; les formules d’exorcisme que l’Église catholique conserve encore dans son arsenal liturgique sont prudemment laissées de côté, et je ne sache pas qu’il vienne à l'esprit du partisan le plus acharné de l'inspiration littérale de la Bible de chercher à guérir un de ses parents, atteint d’une infirmité analogue à celles que nous venons de rappeler, par l'expulsion des démons. L Il en est de même pour toutes les déclarations” des évangiles qui visent la fin prochaine du monde et le retour du Christ dans un avenir" immédiat. Ce sont là des doctrines universelle" ment abandonnées et ceux-là mêmes qui, dans” quelques conventicules obscurs, s’obstinent en“ core à retrouver dans les événèments contem-.

porains les catastrophes désignées par la Bible

comme les signes précurseurs de la grande

révolution messianique, sont obligés de tordre les textes de la façon la plus étrange, en dehors”

de tout sens historique. Tant il est inévitable, même pour les traditionalistes les plus absolus, de traduire en langage de leur temps les doc-" trines et les conceptions du passé, même lors-

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qu’il s’agit des doctrines acceptées par le Christ ÿ

De même que Jésus ne pouvait pas se faire

entendre de ses contemporains sans s’accommoder aux formes usuelles de leur pensée et sans placer ses enseignements dans le cadre de leur civilisation, de même ses disciples aux différentes époques n'ont pu saisir sa parole qu’en la traduisant dans leur langage, en l’adaptant au degré de développement de leur pensée, bref en la dégageant de la forme temporaire et accidentelle qu’elle a tout d’abord revêtue pour la transfuser dans une nouvelle forme, également temporaire, mais correspondant à la nature de leur esprit et au développement nouveau de leurs connaissances. On aura beau se récrier contre cette nécessité; cela n’y changera rien. Elle résulte de la constitution même de l'esprit Humain. |

Quiconque, par conséquent, vous parle d’une tradition immuable se trompe ou vous trompe.

Même quand la lettre de cette tradition se maintient intacte, le sens que les générations successives y attachent se modifie, parce que les générations elles-mêmes se transforment.

Quand les chrétiens progressistes modernes font valoir la nécessité de réformer la tradition chrétienne, ils ne se rendent donc pas coupables d’une monstruosité. Ils font, d’une manière consciente et raisonnée, ce que tous les autres

chrétiens font du plus au moins, car il n’est personne, même parmi les plus conservateurs, qui ne professe une tradition singulièrement réformée par ses prédécesseurs et, le plus souvent ‘aussi, par lui-même, à son insu. La réforme de la tradition, par honnêteté intellectuelle, par fidélité à la conscience, par attachement au principe même de l'Évangile, c’est la vraie méthode chrétienne, celle que nous avons vu Jésusluimême mettre en pratique, celle qui consiste, non pas à abolir, mais à accomplir la tradition, én conservant l'esprit vivant qui l'anime pour lin” carner à nouveau dans un organisme approprié | à notre époque et à notre civilisation.

Or, cet esprit de l’enseignement évangélique, Z nous avons l’assurance de la conserver intact dans le christianisme progressiste dont nous nous inspirons et nous avons la prétention de lui donner une expression qui lui permette, mieux que son expression traditionnelle, d'exercer une action efficace sur l’âme moderne. à 2 Nous ne croyons plus à la Trinité. C’est vrai. Nous aurions beau jeu, en vérité, à rappeler aux | trinitaires que leur tradition, dite chrétienne, est étrangère à l’énseignement de Jésus et qu ’elle f E rapproche plus de la philosophie néo-platoni-

cienne que du sermon sur la montagne. ae ( +

si nous ne pouvons admettre les spéculations trinitaires, nous croyons au Dieu vivant de l'Évangile, dont l'action universelle ou la Providence s'exerce partout comme principe toujours présent de l’ordre dans la nature et comme loi suprême du bien dans le monde moral; nous croyons au Père céleste, avec toute l'humilité et avec toute la sérénité de la foi évangélique, c’està-dire à la relation filiale de la créature spirituelle, si infime soit-elle, avec le principe suprême de toute vie et de toute énergie, qui l'appelle au salut, à l'épanouissement complet de la vie, à la communion morale avec Lui et qui fait entendre, jusque dans les ténèbres de la conscience déchue et flétrie par le péché, la promesse miséricordieuse de sa grâce en annonçant la bonne nouvelle du relèvement par le repentir.

Nous ne croyons pas aux miracles. C’est vrai, Et nous ne parvenons même pas à comprendre comment un chrétien peut y attacher plus de valeur que Jésus ne leur en accordait lui-même à une époque où le miracle ne soulevait pas les . formidables objections qui l'ont fait éliminer de toute conception scientifique moderne. Notre piété se refuse à saisir quel bénéfice religieux ou moral un chrétien du XIX: siècle peut retirer du fait que Jésus aurait multiplié quelques pains

ou reconnu miraculeusement un statère dans un poisson. Mais, si nous ne croyons pas à cette forme vieillie et hors d'usage d’une théologie anthropomorphique, nous croyons de toute notre âme à l’action de Dieu en nous etsur nous ; nous croyons à son secours selon l’ordre qu’il a établi dans le monde moral, et noùs y croyons, non pas en vertu d’une autorité extérieure quelconque, mais en vertu de notre propre expérience morale qui nous a appris que la prière sincère, ardente, que l’élan du cœur et de la conscience humaine vers son Dieu provoque, de par les dispositions mêmes de la Providence divine, une bénédiction ineffable, une véritable effusion d’esprit saint, d'énergie morale, de re: lèvement, de consolation, de foi et d'espérance

Nous ne croyons pas à la divinité tradition-…

nelle du Christ, pas plus du reste qu'aucun de,

ceux qui repoussent le dogme de la Trinité et

qui continuent trop souvent à excommunier.

leurs adversaires au nom de cette divinité dont ils seraient bien embarrassés de dire comment ils

l’entendent. Mais nous reconnaissons la révéla \

tion de Dieu dans la conscience de ses créatures. et parmi tous ceux qui, ici-bas, ont dit: CNotre Père qui es aux cieux», nous n’en connaissons pas en qui cette révélation ait été, dans l’ordre.

de la vie morale et religieuse, plus radieuse ni plus complète qu’en Jésus. Et ici encore nous croyons au Christ, non pas en vertu d’un raisonnement théologique, non pas parce que tel ou tel apôtre, tel ou tel docteur a élaboré un système que l’on prétend nous imposer alors qu’il repose sur des données inexactes ; nous croyons en lui et nous saluons en lui le maître et l’inspirateur de notre vie morale et religieuse, parce que l’expérience nous à appris que nulle part ailleurs, chez nul autre fils des hommes, il n’y a une parole aussi fortifiante, aussi belle, aussi divine. Cette grandeur du Christ, nous ne pouvons pas nous l’expliquer assurément. Peu nous importe du moment que nous la ressentons. Comment expliquerions-nous l’origine de la plus grande conscience en qui Dieu se soit manifesté, alors que nous ne pouvons seulement pas expliquer la genèse d’un insecte ?

Nous ne croyons pas à la rédemption sanglante du dogme traditionnel de la satisfaction vicaire, parce que cette doctrine, étrangère à l’évangile, élaborée d’aprèsles notions juridiques du moyen âge, choque notre conscience autant qu’elle répugne à notre raison. Mais de ce que nous nous refusons à admettre la tradition sur ce point, il ne résulte pas que nous méconnais-

sions la grande vérité morale dont cette tradition a été l’expression temporaire et imparfaite. Nous savons, non par de savantes théories, mais par une expérience mainte fois répétée, que la société humaine ne vit que par le sacrifice perpétuel des hommes de bien, par le dévouement quotidien des humbles serviteurs du devoir, souffrant pour la justice et pour la charité du fait des

méchants, des égoïstes et des impurs et sauvant ainsi l'humanité que ceux-ci, abandonnés à eux:

mêmes, auraient vite fait. de conduire à la mort: Nous savons que, sans l’abnégation des fidèles

observateurs de la volonté divine, les puissances …

du mal ne seraient jamais vaincues. Nous nous

inclinons devant le pouvoir salutaire du sacri: ©

fice,; nous proclamons, nous aussi, que parmi les grandes victimes dont le sacrifice a sauvéles hommes, il n’en est pas de plus pure ni de plus sainte, il n’en est pas dont la puissance régénéra: trice ait été plus grande ni dont l'exemple ait été plus universellement rayonnant que la victime

de Golgotha. Et nous nous humilions au pied de …

cette croix qui, pour une grande partie de lhu: manité, est devenue /a croix, comme devant.

l'emblème suprême de la grandeur morale, puis- LES sance de salut pour ceux qui s’en inspirent. nn Nous pourrions passer en revue de la sorte

toutes les doctrines traditionnelles. À chaque article nous referions une confession inspirée par la même méthode. Tout ce que l’on appelle nos hérésies, nous le considérons comme l’accomplissement, sous la forme moderne, des principes essentiels de l’évangile, dégagés des formes anciennes devenues inadmissibles sous lesquelles ils se sont présentés autrefois. Et voilà pourquoi, forts de notre conscience, fermement appuyés sur ce témoignage intérieur que les plus grands parmi les chrétiens nous ont appris à reconnaître comme la garantie suprême de la-foi morale et religieuse, confirmés par l'exemple du Christ qui est venu, non pour abolir, mais pour accomplir, nous avons l’assuränce d’être de fidèles chrétiens, en dépit de toutes les excommunications des sacristains ou des scribes modernes, et nous avons la pleine confiance qu’un jour viendra où cette vérité sera reconnue par tous ceux qui n’appartiendront pas «au peuple endurci de cœur, ayant des oreilles pour ne pas entendre et des yeux pour ne pas voir», lequel, aujourdhui comme au temps de Jésus, peut bien former la majorité dans les églises, mais non le levain dans la pâte du Royaume de Dieu.

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