L'HOMME REVIENT TOUJOURS A DIEU
Où irais-je loin de ton esprit,’
Et où fuirais-je loin de ta face?
Si je monte aux cieux, tu y es;
Si je me couche au séjour des morts, Py voila.
Si je prends les ailes de l'aurore,
Et que j'aille habiter à l'extrémité de la mer,
La aussi ta main me conduira,
Et ta droite me saisira.
Si je dis: au moins les ténèbres me couvri- [ront, —
La nuit devient lumière autour de moi;
Même les ténèbres ne sont pas obscures pour toi,
La nuit brille comme le jour,
Et les ténèbres comme la lumière.
Psaume CXXXIX, v. 7 à 12.
Le monde moral, comme le monde physique, est soumis au régime des mouvements périodiques et des alternances. De même que dans la vie de notre globe il y a eu des époques glaciales et des périodes tropicales, de même que dans le court espace d’une vie d'homme il
y a des séries d'années chaudes et d'années froides, d'années stériles et d'années fécondes,de longues phases de sécheresse succédant à
de non moins longues phases d'humidité excessive, de même que l’hiver succède à l'été, puis l’été de nouveau à lhiver, de même dans l’histoire morale de l'humanité nous voyons les périodes de grande civilisation succéder aux âges de rudesse, puis les sociétés les plus cultivées céder la place à des générations indolentes et fatiguées de vivre, chez qui la civilisation se perd, jusqu’à ce qu’une nouvelle renaissance fasse passer son souffle vivifiant sur l’âme des hommes. Du haut en bas de l'espèce humaine ce même mouvement rythmique se desêine, depuis la succession des grands systèmes philosophiques jusqu’aux variations en apparence capricieuses de la mode. Il semble que toute production ou toute satisfaction abondante de même nature, en épuisant les forces qui l'ont engendrée ou en. émoussant les sens qui l’ont reçue, laisse bientôt le champ libre aux forces de sens contraire temporairement comprimées et aux satisfactions … de nature opposée trop longtemps négligées:
Et ce vaste mouvement de flux et de reflux emporte l'infinie variété des choses humail © comme les flots de l'Océan immense.
Il serait étrange que la vie religieuse échappât à cet ordre général et ne présentât pas, comme toutes les autres fonctions de l’activité humaine, des phases contraires et des alternances. Aussi bien voyons-nous que non seulement les diverses tendances religieuses se succèdent avec une certaine régularité, comme par exemple le mysticisme au rationalisme ou le ritualisme au puritanisme, mais aussi que l’intensité du besoin religieux lui-même présente des variations rythmiques très sensibles. Il y a dansla vie de l’humanité des périodes religieuses et des périodes — je ne dirai pas totalement irréligieuses —, mais peu religieuses. Ce ne sont pas là des phénomènes qui datent de nos jours, comme se Pimaginent volontiers les observateurs superficiels, peu familiarisés avec l’histoire et trop enclins à renfermer la destinée du monde dans: celle de leur génération. Ils sont de tous les temps. Il y a eu, il y a, il y aura probablement toujours, dans les diverses sociétés qui constituent l'humanité, des époques où la vie religieuse est intense et générale, d’autres où elle est affaiblie et partiellement abandonnée. La République Romaine, à son déclin, au premier siècle avant notre ère, était peu religieuse; au second et au troisième siècle, sous les Antonins et les Sévères,
l'empire romain est redevenu profondément religieux. Le XVI: et la plus grande partie du X VIP siècle en Europe constituent une période de vie religieuse intense ; le XVIIE, au contraire, est un siècle moins religieux.
Et cependant, — ce dernier exemple est bien propre à nous le rappeler, — ne nous laissons pas prendre aux apparences. Aux époques généralement qualifiées d'irréligieuses il s'opère souvent un travail intérieur, nécessaire au progrès religieux, éminemment favorable au développement d’une piété plus élevée et plus bienfaisante. Ce sont mainte fois des temps de crise, des périodes de décomposition où périssent des formes religieuses qui ont fait leur temps et qui ne donnent plus satisfaction à l'esprit humain, mais où se dégagent les germes d'une vie nouvelle, Le XVIII siècle n’eûtil d’autre titre dans l’histoire religieuse que celui d’avoir affirmé la tolérance, qu'il mérite: rait déjà par cela seul d’être béni de tous lesu libres-croyants. Et il en a bien d’autres.
Combien ne faut-il pas de circonspection en ces matières! Prenons bien garde avant de déclarer que tel de nos semblables est entière= ment dénué de religion. N'oublions jamais que pendant près de deux cents ans des millions |
d'hommes, parmi lesquels les plus éclairés et les plus notables de la société la plus civilisée qui ait existé avant la nôtre, ont pris les chrétiens pour des athées, — tout simplement parce qu’ils ne croyaient pas aux mêmes dieux que leurs juges. Ne sait-on pas que de nos jours encore, dans mainte campagne de France, les protestants passent pour des êtres absolument dépourvus de toute religion ? Ne connaissez-vous pas quelqu'un de ces libres-penseurs, qui affectent d’avoir renoncé à toute religion et qui, néanmoins, rendent à l’ordre moral, tel qu’il se révèle en leur conscience, le culte le plus dévoué qui se puisse concevoir, puisqu'ils se sacrifient à cette loi suprême avec autant d’abnégation - que le chrétien le plus fidèle à la volonté de son Père céleste, à tel point que le titre de saint laïque ne saurait leur être refusé? Que d’autres rangent cet homme-là dans la catégorie des irréligieux, parce qu’il ne prononce pas le nom du Père céleste de la même façon qu’eux-mêmes. Quant à nous, nous n’y consentirons jamais. Sa religion est incomplète: d'accord. Dites qu’il n’est pas logique, en reconnaissant la souveraineté de l’ordre dans lunivers et en méconnaissant que cet ordre souverain, c’est Dieu même dans le monde. Je le veux bien. Mais ne
dites pas — même s’il le prétend lui-même, — ne dites pas qu’il est irréligieux; car en vérité, il y a plus de religion véritable chez ce serviteur de Dieu qui ne sait pas reconnaître son maître, que chez tel faux dévot qui ne manque pas un jour de s’écrier: Seigneur, Seigneur!
mais qui est un ouvrier d’iniquité, égoïste, cupide, insouciant de faire la volonté de son” Père qui est aux cieux.
Il en est du sentiment religieux comme du sentiment artistique. Beaucoup se croient de grands artistes ou des amateurs distingués, qui ne seront jamais que des philistins incapables d’éprouver une émotion sincère, tandis que d’autres, à qui l’on ne connaît aucune prétention de ce genre, cachent sous la modestie de leur attitude et la réserve discrète de leurs jugements un cœur sensible à tous les ravissements de la beauté.
Combien nous nous épargnerions d’injustices et d'angoisses si nous savions, nous qui croyons à incomparable vertu de la religion, appliquer à notre époque ces enseignements de l’histoire! Oui, à certains égards, il est vrai que la société actuelle est peu religieuse. On nous le répète tous les jours et depuis une quarantaine d'années il ne manque pas de docteurs pour déclarer sur:
tous les tons que l’âge religieux est passé, que l'humanité adulte est entrée dans l’âge de la science et que le temps viendra bientôt où la religion ne sera plus qu’une curiosité historique. Des philosophes l'ont affirmé; des hommes de science l’impriment dans leurs livres; des journalistes l’annoncent dans les innombrables feuilles volantes où les badauds prennent quotidiennement leurs opinions.
On ne saurait guère contester que dans notre société chrétienne, et spécialement dans ce beau pays de France, il n’existe depuis nombre d'années un fort courant d’hostilité au christianisme et même à toute espèce de religion. S’en suit-il que les destinées du christianisme soient achevées et que la cause religieuse soit irrémédiablement condamnée ? Pas un homme vraiment religieux ne souscrira jamais à une pareille conclusion. Elle équivaudrait pour lui à un suicide: Le propre de la foi est de ne jamais désespérer de sa victoire finale. Mais ce n’est pas seulement la foi qui repousse avec horreur la triste perspective d’une vie dépourvue de toute satisfaction religieuse. C’est aussi l’expérience acquise dans l’étude du passé; c’est aussi, j'ose le dire, la science, la science historique, la science morale qui répudie ces
conclusions superficielles des apôtres du nihilisme religieux, lorsqu'elle sait voir les choses de haut et ne pas confondre des phénomènes temporaires avec des réalités constantes.
Il y aurait tout d’abord de sérieuses réserves à faire sur le caractère irréligieux de notre société contemporaine. Ces formes religieuses du passé que l’on déclare prêtes à mourir ne se portent pas aussi mal que le voudraient leurs héritiers impatients. Voyez donc, je vous prie, tout ce qu’elles enfantent encore tous les jours d'œuvres de propagande, d'institutions charitables, tout ce qu’elles inspirent encore de sacrifices et d’abnégation. Puis, à côté d’elles, . en dehors d’elles, ne voyez-vous pas la puissante fermentation religieuse qui s'opère chez un grand nombre de nos contemporains? La foi d'autorité a perdu du terrain, sans doute. Où est le mal? Jamais peut-être il n’y a eu plus d'efforts individuels pour se faire une religion vivante et personnelle et, s’il est malheureux qu’il y ait beaucoup de forces perdues dans ces tentatives quelque peu anarchiques et désordonnées auxquelles manque une direction convergente, n’y a-t-il pas, d'autre part, de grandes promesses d’avenir dans ces ardentes envolées des âmes, encore prisonnières des entraves…
traditionnelles, vers une religion plus moderne, plus appropriée aux connaissances et aux besoins d’une société renouvelée par la science ? Oui, la seconde moitié du XIX° siècle a été entraînée par un courant d'irréligion, comme l'ont été toutes les époques où la société n’a plus trouvé dans la religion dans laquelle elle avait été élevée, une croyance appropriée à son état intellectuel et uné satisfaction suffisante de ses aspirations et de ses besoins, Ce n’est pas seulement l'attitude hostile de la plupart des églises envers les principes politiques et sociaux de la démocratie grandissante, qui a soulevé contre la religion des colères dont ses ministres aveugles auraient seuls dû ressentir les effets. Le mal est plus profond et remonte plus haut. La religion — ou pour parler plus exactement le christianisme, car l’immense majorité de nos semblables ne connaît d’autre religion que la forme du christianisme dont elle a été instruite dans sa jeunesse — le christianisme traditionnel tel qu’il a été formulé par les Pères de l’Église et par les conciles, est indissolublement lié à tout un ensemble d'idées et de conceptions qui datent de l’époque où il a été fixé, et que la science depuis deux siècles a impitoyablement
bouleversées, à tel point que personne au-
jourd’hui, même parmi les croyants les plus conservateurs, ne les admet plus. Le christianisme traditionnel suppose que la terre est le centre de l’univers, que le ciel est une région étendue au-dessus de nos têtes, que Dieu gouverne l’univers, non par des lois régulières et constantes, mais par une série d'interventions miraculeuses, qu’il n’y a pas de créatures dont Dieu s'occupe ailleurs que sur notre planète; encore ne s’occupe-t-il que d’une toute petite partie de notre terre, la seule qui fût connue aux premiers siècles de l’ère chrétienne. Il se fait, sur la nature humaine, sur les rapports de l'âme et du corps, des idées qu'aucune personne tant soit peu instruite n’admet plus aujourd’hui. Les dogmes de la création en six jours, de la chute en Eden, de l’incarnation, les croyances à la résurrection des corps, à l’ascension, à la chute des anges, à l’échelle de Jacob appuyée sur le bord du ciel et bien d’autres encore sont absolument incompréhensibles, sous leur forme traditionnelle, pour une intelligence moderne.
Or, qu’est-il arrivé? Un très grand nombre.
d'hommes, lorsqu'ils eurent constaté que ce qu’on leur enseignait en guise de religion était tout juste le contraire de ce qu’on leur apprenait
à l’école et de ce que les écrivains les plus autorisés enseignaient dans leurs livres, en ont tiré la conclusion que la-religion était absurde, qu’il n’était pas possible à un homme intelligent d’accepter ce qu’elle lui propose comme le dernier mot de la sagesse, et comme ils ne connaissaient pas d’autre religion que celle-là, comme ils n'avaient ni le loisir ni les connaissances nécessaires pour dégager l’évangile, l'élément réellement religieux et vivifiant du christianisme, de ces enseignements inadmissibles sous lesquels on le leur avait enfoui, ils ont repoussé le tout ensemble, ils n’ont plus voulu entendre parler de religion et ils croient fermement que le meilleur service à rendre à l'humanité, c’est de l’en ‘débarrasser à tout jamais.
Puis sont venus les enthousiastes de la science, les esprits enivrés par les merveilleux progrès des connaissances modernes. Aux intelligences dégoûtées de la religiontraditionnelle, ils ont dit: « Venez à nous; nous vous expliquerons d’une manière rationnelle et beaucoup plus satisfaisante tout ce que la religion prétendait vous expliquer par ses dogmes. Nous ferons de vous les rois de la nature, nous vous en livrerons les secrets et le temps viendra où, sans Dieu ni mystère, vous réaliserez sur la terre, grâce à la
science, le salut dont la religion vous leurrait dans un chimérique avenir. »
Ah!si jamais crise d’irréligion a pu se justifier, c’est bien celle dont souffre notre société con-: temporaine. Et cependant la religion subsiste, bien vivante, bien active. Cependant l’aurore d’une renaissance religieuse commence déjà à poindre à l’horizon. Cependant, pas plus aujourd’hui que dans les crises analogues du passé, l'humanité ne consentira à se passer de religion, — parce qu’elle ne le peut pas, — parce que la religion est autre chose encore que ces dogmes ou ces croyances usées avec lesquelles on l'a identifiée et dont elle se dégage lorsqu'on veut l’ensevelir avec elles, — parce que l’homme est instinctivement, spontanément, nécessairement religieux, — parce qu’il lui est impossible à la longue de résister à cette poussée intérieure qui lui fait tendre les bras vers l'Éternel, comme lé petit enfant tend les bras vers sa mère, — parce qu’il ne tarde pas à s’apercevoir qu’on se trompe et qu'on le trompe, quand on veut l’enfermer dans le domaine étriqué du connaissable, alors que tout en lui et autour de lui plonge par toutes. ses racines dans l’inconnaissable et l'éternel, — parce que depuis sa naissance jusqu’à sa mort, aussitôt qu’il se replie sur lui-même, aussitôt
qu’il sonde les profondeurs de son être, il se sent dominé, pénétré, entraîné par une puissance souveraine, par le courant suprême de la vie, par la toute-puissante destinée, par les liens innombrables qui le rattachent, jusque dans le moindre de ses atomes, à l’ordre universel, — parce qu’il ne peut pas ne pas se sentir vivre dans l'Éternel, parce qu’il ne peut pas écarter de lui la hantise de Dieu. S’il monte aux cieux, Dieu y est; s’il se couche au séjour des morts, Dieu y est encore. S'il prend les ailes de l'aurore pour aller habiter aux extrémités de la mer, voici l'Éternel s’y retrouve et le saisit.
L’homme est toujours revenu à Dieu; voilà ce qu’enseigne l’histoire. Il y reviendra toujours, voilà ce qu'affirme la psychologie religieuse. Tous les raisonnements scientifiques et toutes les dissertations philosophiques n’y changeront rien. Il est ainsi fait. Il y revient en général par des voies différentes de celles que ses ancêtres avaient suivies et bien peu nombreuses sont les personnes capables de se rendre compte scientifiquement, par une analyse réfléchie, des mobiles qui les ramènent. Mais l'instinct de l'être vivant le guide ici plus sûrement que les plus savantes spéculations et, du philosophe qui croit pouvoir toutexpliquer et qui par ses explications
croit avoir éliminé Dieu de l’univers, ou de l’humble croyant qui, incapable de comprendre l'infinie complexité des phénomènes, rapporte spontanément toutes choses à la source unique et suprême de toute vie et de tout ordre, c’est le dernier qui a choisi la bonne part.
La mission de la science est si belle et si vaste qu’elle devrait lui suffire et l'empêcher d'aller se compromettre où elle ne peut manifester que son impuissance. Étendre toujours plus nos connaissances positives, ramener les choses à leurs éléments, analyser le jeu des causes secondes, en tirer les innombrables applications qui nous permettent d'utiliser toujours plus amplement les forces naturelles et de prévenir les dangers de tout ordre qui nous entourent, n'est-ce donc rien et cela ne suffit-il pas aux plus nobles ambitions? Quand elle veut aller plus loin, empiéter sur le domaine de l’inconnaissable, elle se trompe et elle nous trompe.
La mère qui se penche sur le berceau de son enfant rend grâces à l'Éternel de le lui avoir donné, et la joie de son cœur se traduit en louanges du Dieu vivant. Et maintenant, vous, physiologiste, vous venez lui dire: « mais non, l'Éternel n’y est pour rien. Je vais vous dire, moi, comment votre enfant s’est formé et de
quels éléments il se compose, Dès longtemps avant que vous ayez pu poser votre premier baiser sur sa petite tête blonde, nous savons exactement par quelles transformations il a passé, jour par jour. Nous avons analysé toutes les parties du corps humain et nous savons par le menu de quelles matières sont faits sa chair, ses os, ses nerfs, comment sont constitués les organes de ses sens, quelles sont les circonvolutions qui doivent exister dans son cerveau pour qu’il ne soit pas idiot, comment est composé le sang qui le fait vivre. Nous avons démonté ces petits êtres comme on démonte une belle poupée mécanique et nous savons bien qu’il n’y a là rien que le jeu fatal, nécessaire, aveugle, d’un grand nombre de forces naturelles. »
Ne vous étonnez pas, 6 maître, que la jeune femme ne vous écoute pas et qu’elle continue à louer Dieu dans le secret de son cœur. C’est elle qui a raison. Son cœur lui a révélé d’une intuition très simple ce que votre raison ne parvient pas à saisir. Certes, nous admirons vos découvertes, nous vénérons votre désintéressement dans la recherche de la vérité et le service de l'humanité, nous vous sommes profondément reconnaissants de tout ce que vous ayez déjà
" fait pour garantir l’existence et améliorer le sort
Lu ME... = 4 AT,
des petits êtres qui nous sont chers. Mais nous ne pouvons nous empêcher de reconnaître que vous ne nous expliquez rien du tout; vous constatez des faits, vous montrez comment ils s’associent et comment ils s’enchaînent: vous en tirez certaines règles que vous appelez des lois, mais vous êtes absolument impuissant à nous expliquer le pourquoi de toutes ces merveilles; vous n’avez pas la moindre idée de ce que c’est que la vie, c’est-à-dire justement ce qui distingue l'enfant d’une poupée mécanique; vous ne pouvez pas seulement nous expliquer comment il se fait que deux gouttes de son sang aient une composition identique. Car, avouez-le, les grands mots d’hérédité, d’appropriation au milieu ambiant, d'évolution, ne sont que des mots, des abstractions aussi creuses que les
entités ou les guiddités des scolastiques du
moyen âge et, en dernière analyse, vous êtes obligé d’en appeler au hasard, c’est-à-dire d’avouer que vous n’en savez rien. Et alors même que vous nous expliqueriez tout ce merveilleux organisme, formé d'avance en vue de fonctions qui ne s’exerceront que plus tard, alors même que vous pourriez poursuivre jusque dans ses
derniers retranchements le mystère de la vie et… nous faire saisir, dans leur jeu d’une complexité”
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infinie, toutes les lois, toutes les forces, toutes les combinaisons dont le prodigieux agencement et la stupéfiante harmonie constituent l’organisme de ce frêle petit être, ne voyez-vous donc pas que c’est Justement cet ordre, ce règne de la loi, cette harmonie qui constituent la merveille par excellence et que ce qui fait que ce peu d'azote, d'oxygène, d'hydrogène et de carbone s’est formé en corps vivant, c’est justement la vie, c’est justement l'esprit, c’est justement ce qui échappe à votre scalpel et à vos balances, la cause première et dernière, l’action de l'Éternel dans cette frêle créature ?
Dieu, disent les docteurs de lirréligion moderne, est une hypothèse inutile; nous expliquons le monde sans lui. Et l’on nous montre la nébuleuse primitive se différenciant peu à peu sous l’action des forces mécaniques, se concentrant en quelques millions d’astres, ceux-ci à leur tour se scindant et se constituant en systèmes solaires, puis les longues périodes de la formation de notre petite terre, la lente apparition de la flore et de la faune sur le sol émergéant de l’océan primitif. Fort bien; tout cela est très beau, vertigineux, plein d’hypothèses indémontrables. Mais admettons que ce soit exact. Ne voyez-vous donc pas que cette prodigieuse
évolution de l'univers, que cette colossale genèse de l'infini en vertu de lois éternelles, immuables, régissant les plus grands des soleils comme le plus petit des atomes, est mille fois plus grandiose, plus saisissante, que la création en six jours de la vieille tradition biblique et que si les anciens prophètes, en présence du monde restreint qu’ils connaissaient, avaient reconnu le souffle de l'Éternel planant sur le chaos pri: mitif pour j’organiser et le féconder, nous avons grâce à la science moderne encore mille fois plus de raisons de nous prosterner devant l’Éternel et de saisir l’esprit divin dans linfinie splendeur de ses œuvres ? Car ce qui est grand, ce qui est beau, ce qui est prodigieux; ce n’est pas la masse brute de ces mondes sans nombre et les distances inconcevables de ces systèmes solaires. Ce qui est sublime, c’est que dans ces. espaces où l'esprit le plus hardi se perd, dans ces systèmes de mondes devant lesquels l’imagination la plus audacieuse demeure confondue, . il n’y a pas un grain de poussière qui n’obéisse à la même loi de pesanteur que le plus grand des soleils, il n’y a pas un rayon de lumière dont la voie ne soit tracée par une règle souveraine, pas un astre géant dont la masse immense ne se plie et se courbe selon l’ordre souverain
de l'Éternel. Cela, aucune science ne l'explique, aucune parole humaine ne peut en rendre l’inexprimable grandeur; cela, c’est la grande révélation de l'Esprit à travers le monde, c’est le mystère de l'Éternel. Et quand, par une de ces belles nuits d’été où les voiles de l’immensité s’entrouvrent, notre esprit confondu voit apparaitre la légion des mondes dans la sérénité de l’ordre universel, c’est Dieu lui-même qui parle à nos âmes à travers l’obscure clarté des étoiles et c’est la science qui nous amène prosternés à ses pieds. É
L'homme finit toujours par revenir à Dieu; car le mystère, l’inconnaissable, n’est pas seulement autour de lui. Il y plonge lui-même par sa destinée tout entière. Il ne se résignera jamais à se considérer comme une simple lueur fugitive du hasard, apparaissant un instant sur les flots du néant pour y disparaître à jamais; car il ne lui resterait plus alors qu’à se précipiter tout de suite dans l’abîme béant dont il n’aurait jamais dû sortir. La sagesse positive aura beau lui dire: «tu n’étais rien avant de naître et quand ta chair a pourri sous terre, tu vois bien que tu n’es plus rien après la mort.» Il reprendra toujours, sous une forme ou sous une autre, l’affirmation de sa destinée éternelle. L'instinct de la vie
le portera toujours à repousser, comme contraires à la raison et au bon sens, ces désolantes doctrines qui, sous prétexte de ne rien admettre qui ne puisse s'expliquer, n’expliquent en réalité rien du tout. Car ce qu’il faudrait nous faire comprendre, c’est justement comment il se fait que, naissant mortel, n’ayant jamais vu autour de lui ‘que des êtres ou des choses éphémères, l’homme a pu concevoir l’idée de l'éternité et ressentir en lui-même l’assurance d’une destinée éternelle. Ce que nous avons besoin de savoir, c’est
comment l’homme a pu concevoir l’ordre moral :
et comment cet ordre moral peut exister sans vie éternelle, comment le moi, le principe personnel qui fait l’unité de l’être, peut S'anéantir, alors que nous voyons partout autour de nous que rien de ce qui existe ne s’anéantit, mais que tout se transforme, c’est
Mais pourquoi continuer? Ici pas plus qu’en toute autre matière la science n’explique rien complètement. Le mystère nous entoure de toutes parts; nous y plongeons par toutes les racines de notre être et par toutes les fins de
notre destinée. Tout nous ramène toujours à -
une force suprême, à un principe de vie
suprême, à un ordre suprême, à un esprit.
souverain; tout nous ramène à l'Eternel : «O%
«zrais-je loin de ton esprit et où fuirais-je loin de «£a face? Si je monte aux cieux tu y es; St je me «couche au séjour des morts, t'y voilà. Si je «prends les ailes de l'aurore et que j'aille habiter «aux extrémités de la mer, là aussi ta main me «conduira et ta droite me saisira. Sije dis: «au «moins les ténèbres me couvriront», la nuit « devient lumière autour de moi; même les ténèbres «ne sont pas obscures pour toi; la nuit brille «comme le jour et les ténèbres comme la lumière».
Dans les ténèbres qui nous entourent, dans le mystère où plonge notre destinée, cette assurance de vivre en l'Éternel, cette foi, si simple dans son expression populaire et naïve, si grande et si sublime dans son énoncé scientifique, cette foi en l'Éternel est une puissance de vie pour nous, une consolation et une espérance. De l'Éternel nous procédons, en lui nous vivons, à lui nous retournons. Et avec le psalmiste nous faisons lexpérience que, grâce à cette foi, nos ténèbres s’illuminent. Car, fortifiant ainsi en nous la conscience intime, confuse d’abord, mais bientôt clarifiée, des liens qui nous unissent à l'Éternel, nous apprenons dans le sanctuaire de nos âmes, par l'expérience quotidienne de la piété, à reconnaître que cet Éternel, en qui nous vivons et dont nous dépendons par toutes les
fibres de notre être, est lui-même le Dieu vivant, le souverain bien, le dispensateur de toute vie, l’auteur de toute grâce. Et nous müûrissons aïnsi pour la vraie religion, pour le culte en esprit et en vérité, pour la véritable communion avec le Christ, en apprenant chaque jour davantage à nous unir à ce Dieu de vie, par un acte de suprême amour et de suprême confiance. Si l'univers nous a révélé l'Éternel, l'Étre souverain, le Tout-Puissant, le Dieu fort dont la volonté est le principe de tout ordre, l'Esprit infini qui pénètre toutes choses, — la foi provoquée en nous par le sentiment de notre dépendance à son égard, nous révèle en Lui le Dieu d'amour, le Seigneur dont la volonté doit être faite sur la terre comme au ciel parce qu’elle est bonne, le Père céleste à la sainte garde duquel nous nous remettons avec confiance. Que votre cœur s'ouvre à son amour!