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LE RETOUR A LA SIMPLICITÉ DE L'ÉVANGILE

Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés et je vous donnerai du repos. Prenez mon joug sur vous et recevez mes instructions, car je suis doux et humble de cœur. Et vous trouverez du repos pour vos âmes, car mon joug est doux et mon fardeau léger.

PAROLES DE JÉSUS pans L'ÉVANGILE SELON SAINT-MATTHIEU CH. XI, v. 28 à 30.

Il semble que nous assistons actuellement à un revirement de l'opinion publique à l’égard du spiritualisme et de la religion. Au dénigrement de la puissance morale de la foi, au dédain pour la religion considérée comme une fonction usée de la vie de l’humanité, succèdent des dispositions plus favorables. On reconnaît que cette faculté religieuse de la nature humaine que le positivisme déclarait morte, parce qu’elle

avait été atrophiée chez plusieurs hommes d'élite par un ensemble de causes que nous ne voulons pas analyser ici, — on reconnaît, dis-je, que cette faculté religieuse est aussi vivante qu’autrefois; on s'aperçoit que combattre une église, un clergé, des prétentions théocratiques ou cléricales, ce n’est pas détruire les besoins religieux de l’âme que ce clergé ou cette église peuvent bien exploiter, mais qu’ils n’ont pas créés; on se rend compte par expérience que la foi religieuse est une force morale de premier ordre et que l’éducation de l'individu, comme celle de la société, ne saurait se priver impunément de la sève qu’elle infuse dans la conscience de l’homme. Une fois de plus nous voyons se vérifier cette loi des alternances dont l’histoire entière est l’illustration et que nous avons déjà eu l’occasion de vous signaler précédemment.

Il y a donc tout lieu d'espérer que cette fin de siècle et le commencement du XX° siècle seront une période de renaissance religieuse. Mais que sera cette renaissance? Quelle sera cette religion? Sera-ce un simple retour vers le passé? la rentrée des pénitents sous le joug de l’Église traditionnelle? Ou bien marquera-t-elle une.

étape nouvelle dans l’évolution de la chrétienté et aboutira-t-elle à un progrès de la vie religieuse

de notre société? Les symptômes que l’on observe actuellement autorisent à la fois les deux réponses. Dans le grand nombre de ceux qui ont cessé de dénoncer la religion comme l’ennemie du progrès humain et qui éprouvent à nouveau de véritables besoins religieux, il y a des éléments très divers: les uns reviennent tout simplement à leur Église traditionnelle, c’est-à-dire pour la très grande majorité de nos compatriotes, au catholicisme romain, — sans enthousiasme, parce qu’ils n’en méconnaissent pas les erreurs et les dangers, mais faute de mieux, parce qu’ils n’ont pas la hardiesse de chercher ailleurs, parce qu’ils sont lassés d’individualisme, parce que là seulement ils croient pouvoir trouver la satisfaction assurée, garantie par l’expérience, de leurs besoins religieux, parce qu’à tout prendre, parmi les diverses servitudes que leur proposent les différentes Églises traditionnelles, c’est encore celle de l’Église Romaine qui présente le plus d’autorité et le plus de majesté. D’autres, au contraire, regimbent contre ce joug pesant; ils ne peuvent se résigner à se remettre sous la tyrannie du prêtre, mais ils ne veulent pas davantage subir la férule du théologien. Car l’expérience le prouve d’une manière irréfutable : le nombre des hommes

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de cette catégorie qui cherchent un refuge dans les cadres de l’Église protestante est très restreint, — à peine quelques-uns parmi les plusins: . truits et les plus résolus, capables de reconnaître que dans le protestantisme il n’y a pas de servitude pour quiconque s'inspire des principes de la Réforme plutôt que des règlements ecclésiastiques. La plupart, parmi les irréconciliables, cherchent ailleurs la satisfaction de leurs besoins religieux, tantôt dans quelque mysticisme humanitaire, dansle rêve doré dequelque société nouvelle où tous les hommes seraient sages et bons, tantôt dans quelque syncrétisme fusionnant toutes les religions du passé, tantôt même dans un mysticisme littéraire maladif ou ‘dans une adaptation, aussi contraire à l’histoire qu'au bon sens, du Bouddhisme à notre société occidentale,

Ce que sera l'avenir? Bien osé serait celui qui prétendrait le dire dès à présent. Probablement un mélange de bien et de mal, de progrès religieux et de superstition, comme l’a été le passé. Il est inutile de faire des spéculations à ce sujet. Mieux vaut rechercher ce que doit.

être, dans les circonstances actuelles, la tâche des chrétiens qui unissent la liberté de l'esprit moderne à la foi de l'Évangile ét nous demander.

de quelle façon nous devons mettre à profit les dispositions présentes, que chacun peut constater comme nous venons de le faire, pour gagner le plus possible d’adhérents, non pas à telle ou telle confession ecclésiastique, non pas. à tel ou tel parti, mais à la cause de l'Évangile, qui est bien supérieure à toutes nos confessions et à tous nos rites, parce que c’est dans l'Évangile que se trouvent les sources éternellement jeunes et bienfaisantes de la vie morale et de la piété sereine.

Notre tâche? Elle est bien simple à comprendre. Plaise à Dieu que nous soyons capables de la remplir! car si l'intelligence en est facile, l'exécution en est difficile, parce qu'il faut au préalable que nous triomphions de nos passions, de nos partis pris, de notre étroitesse d'esprit. L'Évangile lui-même nous la dicte; Jésus luimême nous la montre par sa parole et par son exemple. Les disciples ne doivent pas avoir la prétention d’en savoir plus long que le Maître. Pour faire connaître aux enfants de Dieu tous les bienfaits de l'Évangile, la seule méthode vraiment chrétienne, c’est de procéder comme le Christ agissait. A cette génération qui sent renaître en elle de nouvelles aspirations religieus?s il faut tout simplement répéter l’appel

que Jésus adressait aux populations galiléennes, elles aussi agitées par l’espérance d’un avenir meilleur: Venez à moi, vous tous quiétes fatigués et chargés et je vous donnerai du repos. Prenez mon joug Sur vous el recevez mes inslructions, car je suis doux et humble de cœur; et vous trouverez du repos pou vos âmes, Car mon joug est doux et mon fardeau léger. C’est l'appel qui a retenti à travers les siècles et qui, soyez en bien convaincus, a toujours été le meilleur argument du christianisme, l'appel à l'expérience de la vie selon l'Évangile, dans la communion réelle, et non pas simplement confessionnelle, avec Jésus-Christ: «venez et voyez par vousmême combien vous trouverez de répos et de sérénité en vivant du même esprit que le Christ. » Mais pour qu'il soit vraiment fructueux, il ne faut pas nous borner à répéter les mêmes paroles que le Christ, il faut encore les dire de la même manière et dans le même esprit, avec toute la douceur, toute la bonté, toute l'humilité de Jésus, non pas du haut de notre grandeur, non pas en les faisant suivre de paroles de menaces pour ceux qui ne les acceptent pas ou qui les comprennent autrement que nous, non pas en excommuniant ceux qui ne se soumettent pas aux conditions qu’il nous plaît de

fixer pour la participation à notre communion ecclésiastique, mais tout uniment et tout simplement avec l’assurance que nul ne goûtera des fruits de l'Évangile sans les trouver savoureux et bienfaisants.

Voyez quelle différence entre l’appel de Jésus et celui que presque partout ses disciples des différentes Églises font entendre en son nom. Jésus ne dit pas: «venez à moi, parce que je suis la seconde personne de la Trinité, coéternel et consubstantiel avec le Père.» Il ne dit pas davantage: «venez à moi, parce que je suis né d’une manière surnaturelle de la Vierge Marie, » — ou bien: « parce que je payerai pour vous la rançon de vos péchés.» Il dit: «prenez mon joug et recevez mes instructions, parce que je suis doux et humble de cœur, parce que vous trouverez ainsi du repos pour vos âmes, parce que mon joug est doux et mon fardeau léger. » Assurément Jésus a conscience d’avoir reçu une mission spéciale de son Père céleste et d'apporter à l'humanité le bien le plus précieux qu’elle puisse désirer : le salut. Assurément il est convaincu de connaître le mystère divin mieux que tous ceux qui l’ont précédé, et il le dit clairement dans le passage qui, dans l’évangile de Matthieu, précède celui dont nous nous inspirons ici —

quelle que soit d’ailleurs la déformation que ce passage a pu subir dans la première tradition chrétienne. Assurément il sait combien grande est sa puissance sur les malheureux auxquels il apporte la guérison. Mais ce n’est d'aucune de ces supériorités qu’il se prévaut pour appeler à lui les âmes qui ont soif de régénération morale et de vie nouvelle; c’est de sa bonté, de sa douceur, de son humilité, des bienfaits qu’elles apprécieront par leur expérience personnelle en aimant Dieu avec lui et comme lui, en aimant leur prochain comme il l’a aimé.

Voilà ce qu’il faut comprendre et voilà justement ce que nous ne comprenons pas le plus souvent. Tous ou presque tous, à quelque dénomination ecclésiastique que nous appartenions, nous voulons répandre nos doctrines swr le Christ, notre doxte, orthodoxe ou hérétique, aw lieu de nous borner à répandre l’évangile de Jésus. Nous disons: croyez-vous à la messe ou croyez-vous au miracle? croyez-vous à la préexistence du Christ ou au pouvoir qu’a le prêtre

de pardonner les péchés ? Jésus dit: «Venez à” « moi, pénétrez-vous de mon esprit, recherchez

«la justice avant toutes choses, repentez-vous «de vos péchés ; assurez-vous des trésors spiri- «tuels et ne mettez pas toute votre confiance

« dans les biens matériels ; venez, soyez doux «comme je suis doux, humble comme je suis «humble, bon comme je suis bon; venez, mettez «toute votre confiance en Dieu, aimez. C’est à «cela que l’on reconnaîtra que vous êtes mes «disciples. Tout est là. Le blasphème, même «contre le Fils de l’homme, sera pardonné; «mais le péché contre l'Esprit ne le sera pas ».

Que telle ait été la prédication de Jésus, cela ressort avec évidence des évangiles synoptiques, où nous trouvons la tradition populaire et authentique de sa parole, encore dégagée des spéculations théologiques dont les autres écrivains du Nouveau Testament l’ont revêtue. Que cette prédication soit d’une saveur et d’une simplicité admirables, nul ne saurait le contester. Mais ïl semble, en vérité, qu’elle soit trop simple pour - nos intelligences, habituées par une éducation séculaire à faire consister la religion dans toute sorte de doctrines abstruses ou de cérémonies magiques. Combien nous avons encore besoin de nous retremper dans ce pur évangile pour nous débarrasser de toutes les superfétations dont les générations chrétiennes antérieures l'ont recouvert ! Ce qui importe, en effet, ce n’est pas que nous adoptions telle ou telle doctrine sur la nature du Christ, de manière que nous

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soyons d'accord avec les Pères du Concile de Nicée au IV: siècle ou du Concile de Chalcédoine au Ve siècle; ce n’est pas davantage que nous adoptions telle savante spéculation sur le mode de l'existence du Christ avant qu’il parût sur la terre ou sur les conditions matérielles de son entrée dans la vie humaine ; ce n’est pas non plus que nous adhérions à la satisfaction vicaire telle que l’a enseignée saint Anselme au XI° siècle ou à la rédemption spiritualiste telle que l'enseignaient les Pères de l'Église grecque. Aucune de ces doctrines ne figure dans l’évangile de Jésus-Christ. Vous pouvez le lire et le relire, vous ne les y trouverez pas. Ce sont autant de spéculations métaphysiques imaginées par de grands penseurs pour expliquer la personne de Jésus-Christ. Elles ont assurément leur valeur et il serait bien superficiel de les rejeter d'emblée sans chercher à en pénétrer le sens profond.

Mais ceci ne doit pas nous arrêter en ce moment. L'essentiel est de reconnaître que Jésus luimême ne les a pas connues, ne les a pas jugées nécessaires à la régénération morale de lhumanité ni au salut, et que nous faisons par con: séquent fausse route quand nous prétendons faire dépendre la participation à l'Évangile de l'acceptation de toutes ces doctrines. Ce qui

importe et ce qui seul importe, c’est d’avoir foi en l'Évangile, c’est de recueillir la puissance de vie qui s’en dégage et de s’en pénétrer pour en vivre soi-même, c’est de suivre Jésus plutôt que les docteurs qui ont disserté sur sa personne ou sur son œuvre. Alors même que vous vous feriez l’idée la plus fausse de sa nature métaphysique, alors même que vous ne lui accorderiez aucun des honneurs divins que les chrétiens lui ont généralement décernés, oui, — je n’hésite pas à le dire — alors même que vous n’auriez jamais entendu parler du Christ, si vous avez en vous un peu de l'esprit de l'Évangile et si vous avez à cœur d’y conformer votre vie, vous , êtes plus près de lui, vous êtes plus réellement son disciple, que si vous avez tout votre catéchisme intact dans la mémoire sans avoir l’esprit de Christ dans le cœur. ,

Cela n’est pas possible, objecte-t-on. Comment pourrait-on se pénétrer de l’esprit du Christ sans savoir au préalable qui est ce Christ, d’où il est venu, quelle est sa dignité, quel est le mystère de sa nature ? Est-il admissible que l’on vienne à lui sans le connaître? Je pourrais me borner à répondre en rappelant combien les chrétiens ont varié d’opinion sur ces graves questions, sans que par cela seul ils aient été moins fidèles

à leur Maître. La doctrine de saint Paul n’est pas la même que celle de saint Jean; il est impossible de les adopter toutes les deux à la fois. Saint Paul et saint Jean en ont-ils été moins complètement l’un et l’autre de fidèles disciples du Christ? Les chrétiens d'Orient et les chrétiens d'Occident ne sont pas d’accord sur des points importants de théologie. Qui donc oseraïit prétendre qu’il n’y ait pas eu des hommes de foi vraiment chrétienne parmi les uns comme parmi les autres? Vous avez tous entendu parler des controverses qui ont séparé pendant longtemps les luthériens et les calvinistes. Croyez-vous qu'il n'y ait pas eu d’âmes pieuses, vraiment chrétiennes, parmi les luthériens commè parmi les réformés, malgré les doctrines différentes qu’ils professaient ?

Mais il y a plus. C’est l’idée même qu'il faille connaître la nature métaphysique d’un être pour subir son influence, qui est absolument erronée. Et d’abord croyez-vous que l’immense majorité des hommes, d'instruction peu développée eten tous cas étrangers aux hautes considérations de la philosophie, comprennent quoi que ce soit aux définitions abstruses sur la nature de Dieu et du Christ qui constituent l’essence du catéchisme traditionnel. Quiconque l’a pratiqué et est lui-

même suffisamment instruit pour se rendre compte de ce que ces doctrines signifient, devra bien avouwtr que pour la plupart de nos semblables ce ne sont que des mots, rien que des mots, auxquels ne correspond aucune notion précise. Et pour les plus instruits eux-mêmes ? Que deviendraient même les plus savants d’entre nous, s’ils devaient avoir unè doctrine complète sur les êtres auxquels ils sont attachés de toutes les forces de leurs affections ? Vous aimez Dieu, n’est-il pas vrai? Vous reconnaissez que votre devoir le plus sacré est de vivre selon sa volonté sainte et que le principe le plus efficace d’une âme vraiment pieuse est de tendre vers Dieu de toutes les énergies de son être. Savez-vous ce qu’est Dieu ? Pouvez-vous le comprendre, vous faire une idée de sa nature, du mode de son action dans le monde ? Assurément non; si vous vous l’imaginez, c’est que vous vous payez de mots. La nature intime de Dieu dépasse absolument les limites de notre intelligence. Bien plus: vous aimez votre père et votre mère; vous reconnaissez tout ce que vous leur devez; vous avez à cœur de suivre leurs instructions. et de vous inspirer de leurs conseils. Cela impliquet-il que vous sachiez ce qu’ils étaient avant d’exister sur la terre ou que vous puissiez com-

prendre la constitution de leur âme ou encore que vous soyez capables d’expliquer dans quelle relation métaphysique leur être spirituel se trouve avec le Créateur? Vous savez par expérience ce que vous devez au maître qui vous a donné l'instruction, à l’ami qui par sa bonne influence vous a délivré d’un vice, au génie qui par la haute inspiration de sa pensée ou par les sublimes envolées de son art vous élève audessus de notre médiocrité naturelle jusque dans les sereines régions de l’enthousiasme désintéressé. Ces communions spirituelles sont-elles moins intenses et moins bienfaisantes, parce que le mystère de l’action d’un esprit sur un autre est insondable ou parce qu'aucun homme n’a jamais pu expliquer la nature ni l’origine du génie ?

Certes non. Alors pourquoi en serait-il autrement lorsqu'il s’agit du Christ? Que le mystère extraordinaire de son incomparable grandeur ait tenté les philosophes et les théologiens dans tous les temps, rien de plus naturel. Mais que la solution de ce mystère soit inséparable de la profession chrétienne, rien de plus faux et, en tous cas, rien de plus contraire à l’évangile tel que Jésus l’a prêché.

Chers frères spirituels, ayez sur le Christ et

sur Dieu les doctrines que vous pourrez avoir et que votre instruction vous permettra de comprendre. Mais soyez. bien convaincus que ces doctrines sont secondaires, pourvu que vous alliez au Christ et à Dieu avec bonne volonté, pourvu que vous cherchiez en eux la vie, pourvu que vous reconnaissiez la souveraineté divine dans sa plénitude, pourvu que vous ayez l'assurance que la sagesse de l'Esprit suprême est supérieure à la nôtre, pourvu, en un mot, que vous soyez pieux et que vous aimiez Dieu en lui-même et en tous ceux par lesquels il se manifeste.

Vous, mon frère catholique, vous trouvez le Christ dans le sacrifice de la messe célébré quotidiennement par le prêtre sur l'autel. J’estime que votre doctrine est absolument étrangère à l'Évangile et je la trouve — permettez-moi de le dire franchement — contraire à la raison et au bon sens. Je ne puis pas comprendre comment vous pouvez concevoir la transformation d’une hostie et d’un peu de vin en corps et en sang du Christ, sous l’action magique de quelques paroles latines. Mais si vous trouvez dans votre participation à cette messe la communion avec le Christ de l'Évangile, si vous y puisez, non pas l'intolérance pour ceux qui ne pensent pas

comme vous, mais l'esprit de sacrifice qui rayonne sur le monde du haut du Calvaire, que m'importe votre doctrine fausse, du moment qu’elle est pour vous le véhicule de l’esprit du Christ, du moment que vous venez à lui pour porter son joug et être comme lui doux et humble de cœur. Frère, vous êtes son disciple.

Vous, mon frère calviniste, vous croyez à la doctrine de la satisfaction vicaire. Vous êtes persuadé que pour être sauvé il faut avant tout être intimement persuadé que Christ est mort d’une mort ignominieuse, pour expier par son sang innocent les péchés des hommes coupables et permettre à Dieu de leur faire miséricôrde, sa justice ayant reçu satisfaction. Je ne partage pas votre doctrine; je la trouve tout à fait contraire à l'esprit de l'Évangile qui nous révèle le Père céleste, miséricordieux sans avoir besoin de rançon et recevant l’enfant prodigue sans crucifier le fils”aîné. Je ne pourrais pas aimer ce Dieu du moyen âge. Mais que m'importe votre doctrine, si vous n’y puisez pas l'insupportable orgueil de l’élu qui se complaît dans son privilège et se console trop aisément de la damnation des autres, si, au contraire, vous ap: prenez auprès de ce Christ de la Rédemption à avoir conscience de la faiblesse humaine, à

mettre toute votre confiance en Dieu, à vous dévouer comme votre Maître s’est dévoué, et à être comme lui doux et humble de cœur. Frère, l'intelligence nous sépare, maïs la vie chrétienne, le cœur peuvent nous unir.

Vous encore, vous vous refusez à voir en Christ un être divin, vous le tenez pour un homme, un prophète, un inspiré, un sage ou de quelque autre dénomination qu’il vous plaise de le désigner. Que m'importe, du moment que vous venez à lui comme à l’inspirateur de votre vie morale, comme à celui dans la conscience duquel la vie divine s’est révélée avec un incomparable éclat, du moment que vous reconnaissez tout ce que l'humanité lui doit et que vous ressentez en vous-même tout le bien que son évangile vous fait. Il y a beaucoup de chemins qui mènent à Jésus: la seule chose qui importe, c’est de venir à lui. Pourquoi voudrions-nous obliger tout le monde à prendre le même chemin? Au point d’arrivée tous se rencontrent et c’est là seulement que peut s’opérer la véritable communion.

D'ailleurs, pour ceux qui sont assez instruits et assez habitués aux problèmes philosophiques pour envisager les questions de haut, les différences entre les doctrines s’atténuent singulière-

ment et les unes comme les autres plongent en dernière analyse dans le mystère insondable dont il a plu à l’Éternel d'entourer les raisons dernières de toutes choses. Que l’on considère le Christ comme un prophète inspiré ou comme un être surnaturel émanant de Dieu, son origine n’en reste pas. moins mystérieuse. Car savonsnous, si peu que ce soit, ce que c’est que l’inspiration et comment l’esprit de Dieu agit dans l’homme ? Que l’on fasse de la régénération, que des millions d’êtres humains doivent incontestablement à Jésus, un drame rédempteur divin ou une transformation opérée par un esprit humain sur d’autres, savons-nous dans lun comme dans l’autre cas comment un esprit peut agir sur un autre esprit et comment Dieu opère dans le monde ? Autant de mystères qui nous échappent. Aussi les plus ardents à se combattre et à s’excommunier pour ces graves questions de métaphysique religieuse, sont-ils généralement ceux qui les comprennent le moins et chez lesquels l'intelligence n’est pas à la hauteur du ZÈIEE

La conscience de la valeur secondaire des doctrines et de la valeur essentielle de la vie chrétienne, c’est-à-dire de la vie inspirée par l'esprit du Christ et en communion avec lui,

voilà ce qu’il importe avant tout de développer dans notre société actuelle pour répondre aux besoins religieux qui la tourmentent et donner satisfaction à l’esprit de tolérance et de liberté qu’elle a heureusement acquis. Et je dirai que cette obligation est plus grande encore dans le protestantisme que dans toute autre forme du christianisme, s’il veut exercer une influence sérieuse dans le monde et mériter véritablement ce beau nom de religion évangélique dont il aime à se prévaloir. L'unité doctrinale, en effet, ne se réalisera jamais dans le protestantisme, parce qu’elle est incompatible avec le principe individualiste qui en est la raison d’être et qui en fait la grandeur. Dans le catholicisme lui-même l'unité doctrinale est plus apparente que réelle : combien y at-il de catholiques, vivant et mourant dans la communion de leur église, qui acceptent en pleine connaissance de cause toutes les doctrines de leur confession, en sachant ce qu’elles signifient et sans les interpréter à leur façon ? Mais l’Église catholique admet et encourage Ja foi implicite, c’est-à-dire la ferme décision de croire tout ce qu’enseigne l’Église infaillible, sans chercher à comprendre ni même se demander en quoi consistent ces enseignements.

Le protestantisme a toujours repoussé cette foi

aveugle qui livre le fidèle à la domination du prêtre, au lieu de lui apprendre à se sentir dépendant de Dieu seul. Le protestantisme exige de ses adeptes une foi individuelle, une acceptation personnelle et consciente de la vérité divine, et comme il est impossible que tout le monde saisisse cette vérité de la même manière, puisque les hommes n’ont pas tous les mêmes aptitudes spirituelles ni la même instruction, il en résulte inévitablement des variétés de doctrines au sein de la Réforme. Voici plus detrois siècles que les protestants s’évertuent à réaliser cette unité doctrinale; ils en sont plus éloignés que jamais. 4

Aussi combien serait-il plus sage, au lieu de continuer à poursuivre ce but inaccessible, au lieu de perdre le meilleur de ses forces en luttes stériles, de chercher dans l’évangile même de Jésus une conception plus élevée, plusreligieuse, plus bienfaisante de la véritable communion chrétienne! Bien loin de prétendre amener tout le monde à accepter notre théologie pour entrer dans cette communion, bien loin d’exclure du salut tous ceux qui ne pensent pas comme nous, demandons-nous à nous-mêmes et demandons aux autres: êtes-vous venus à Jésus? avez-vous trouvé le repos et la paix pour vos âmes dans la

communion avec lui? êtes-vous devenus avec lui doux et humbles de cœur? avez-vous saisi la beauté et la puissance de l’évangile d'amour et de confiance inaltérable au Père céleste? S'il en est ainsi, vous êtes de ses disciples, quelle que soit d’ailleurs l'opinion que vous ayez sur sa nature et de quelque manière que vous vous expliquiez son œuvre. S'il n’en est pas ainsi, venez, ouvrez vos cœurs à la rosée divine qui descend sur vous des radieuses collines de Galilée et jugez par vous-mêmes si elle n’apporte pas à vos âmes tourmentées et desséchées une sève nouvelle, la joie de vivre, la foi morale qui fortifie et qui console, l’espérance qui triomphe de tout, même de la mort. Nous ne vous demandons aucune abdication: nous vous prions de faire une expérience.

Soyons, chacun dans son humble sphère, ces prédicateurs de l’évangile de vie qui régénère au lieu de diviser. Je ne vous prêche pas ici l'indifférence doctrinale; je ne paraphrase pas 1: dicton populaire: toutes les religions sont également bonnes. Cela n’est pas vrai; dans la grande variété des religions humaines il ya d'énormes différences de valeur, aussi bien que dans les expressions innombrables de l’art ou de la morale humaine; dans les nombreuses

formes historiques du christianisme il y en a qui sont de beaucoup supérieures aux autres. Il est bien naturel que chacun de nous tienne à celle qui lui paraît la meilleure. Ce que j'affirme, c’est que dans toute religion, dans toute doctrine chrétienne il y a quelque chose de bon, un élément de vérité, et qu’au lieu de rechercher ce qui nous paraît répréhensible dans les doctrines des autres, il faut y rechercher ce qu’elles renferment de bienfaisant; au lieu d’insister sur ce qui divise, il faut s’attacher à ce qui unit; au lieu de faire consister le salut dans la soumission aux spéculations sur la personne et l’œuvre du Christ, telles que nous les admettons, c’est-àdire dans la soumission à l’œuvre des théologiens et aux institutions ecclésiastiques, il faut en revenir à l’évangile même de Jésus sous la forme la plus pure et la plus authentique sous laquelle il nous soit parvenu.

Depuis que l’Église chrétienne existe, toutes les réformes, tous les progrès qui se sont réalisés au sein de la chrétienté ont été provoqués par un retour à l'Évangile, en réaction contre les abus des prêtres ou les altérations des théologiens qui avaient substitué à la prédication de vie leurs rites ou leurs doctrines. Si nous voulons donner au christianisme une vie

nouvelle dans notre société contemporaine, si nous voulons répondre à cette renaissance du sentiment religieux que nous avons cru pouvoir constater, il ne s’agit pas de présenter de nouveau, à ceux qui s’en étaient détachés, les mêmes erreurs ni les mêmes abus dont ils s’étaient détournés. Il s’agit de se retremper à nouveau dans les ondes pures de l’évangile de Jésus tel que nous pouvons le connaître aujourd’hui, grâce aux progrès de l’histoire et de la critique, c’est-à-dire dégagé de ce que les disciples y ont ajouté. Il s’agit d'apprendre aux pieds de Jésus, pour lé répéter à la société moderne, le culte en esprit et en vérité, qui n’est inféodé à aucun rite ni à aucun théorème dogmatique, mais qui a jailli de la conscience du Fils de l’homme pour vivifier les âmes et dans lequel peuvent s’unir les fils de l'Occident et les fils de l’Orient, les âmes pieuses de la vieille Église catholique comme les enfants de la Réforme, parce que cette foi morale au Père céleste et cette sainte solidarité entre les hommes sont les éléments communs à toutes les formes chrétiennes du passé et s’en dégagent naturellement dans une synthèse supérieure.

En vous exhortant à venir ainsi à Jésus pour recevoir ses instructions et non celles de ses

interprètes, nous avons la ferme assurance d’obéir à sa volonté et de nous inspirer du Maître, qui accueillait la Cananéenne païenne et stigmatisait le pharisien, qui relevait le Samaritain du mépris où le reléguait le Juif et rabaissait le sacrificateur orgueilleux. C’est en son nom et de sa part que nous vous disons: Venez à mor, vous tous qui êles fatigués et chargés et je vous donnerai du repos. Prenez mon joug sur vous et recevez mes instructions, car je suis foux el humble de cœur ; et vous trouverez du repos pour vos âmes, car mon joug est doux et mon fardeau leger.

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