ALLER A CHRIST, C'EST ALLER À L'ÉVANGILE
Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle. Et nous avons cru et nous avons connu que tu es le Saint de Dieu.
PAROLES DE L’APÔTRE PIERRE À Jésus, DANS L'ÉVANGILE SELON SAINT-JEAN,
cu. VI, v. 68 4 60,
Bien peu de déclarations dans le passé ont été aussi glorieusement ratifiées par les événements que celle par laquelle l’apôtre Pierre a, le premier, proclamé la souveraineté du Christ sur les âmes. Chaque fois que nous contemplons, des hauteurs de l’histoire, le développement de l'humanité, nous admirons davantage la prodigieuse influence exercée par les quelques paraboles etles quelques maximes qui constituent l'Évangile de Jésus de Nazareth. Pour avoir été
déjà mainte fois glorifiée par les prédicateurs,
cette croissance formidable de humble germe religieux déposé par un fils de la Galilée dans l’âme de quelques pêcheurs, n’en reste pas moins
le phénomène le plus saisissant de l’histoire, et
je serais presque tenté d'ajouter qu’il est plus merveilleux encore depuis que la méthode rigoureuse des sciences modernes nous à révélé les causes naturelles de ce que l’on se plaisait, autrefois, à ranger dans la catégorie des événements surnaturels.
Les siècles ont succédé aux siècles, les institutions les plus puissantes se sont écroulées, les civilisations les plus brillantes ont disparu, les langues les plus répandues sont mortes, la face du monde s’est renouvelée plusieurs fois. dans notre société éphémère, des nations nouvelles sont nées, des nations anciennes se sont évanouies — la parole du Christ n’a pas cessé dese répandre. Elle est venue vers les esclaves, les petites gens, les femmes, vers tous les parias de la société antique, comme une libératrice de la servitude, comme une rédemptrice de leur ab-
jection. Elle s’est introduite auprès des païens. éclairés qui ne trouvaient plus de satisfaction.
dans le culte de leurs dieux ou dans les systèmes
usés de leurs philosophes. Elle s’est emparée du
monde antique tout entier, parce qu’en elle seule
était la vie, quand tout autour d’elle se mourait de décrépitude. Elle a conquis les barbares, alors qu’ils étaient rebelles à toute autre communication d’une culture plus avancée. Elle a enfanté une civilisation tout entière et pénétré si fortement de son levain les hommes d'Occident que les efforts désespérés des hordes asiatiques n’ont plus entamé désormais les sociétés qu’ils avaient formées. Elle a réveillé les consciences au jour où le monde semblait s’abandonner à la luxure et au matérialisme. Elle a conquis le nouveau monde, réformé l’ancien, et l’on peut sans témérité prévoir le jour où il n’y aura plus sur notreglobe un seul endroit habitable dans lequel n'aura pas retenti l’écho du sermon sur la montagne. ; #
De plus, il serait singulièrement superficiel de ne reconnaître l’action de la parole du Christ que dans les manifestations extérieures de la piété chrétienne, telles qu’ellés sont réglées par les différentes Églises. Notre civilisation européenne tout entière dérive pour une bonne part de l'Évangile. On l'appelle à juste titre la civilisation chrétienne, La supériorité incontestable dont elle témoigne à l’égard des autres civilisations et les succès toujours plus nombreux qu’elle remporte, doivent entrer en compte lors-
qu’il s’agit de déterminer l’action de l'Évangile. Quel est, en effet, le principe vital d’une civilisation? C’est le principe de vie spirituelle qui l'anime. Or, notre être moral plonge par ses racines les plus vivaces dans l'Évangile. La parole du Christ a pénétré jusque dans la substance même de notre conscience, et ceux-là justement qui, par haine des institutions ecclésiastiques existantes, se posent en contempteurs du Christ, sont parfois les témoins les plus éloquents de l’action profonde exercée par la morale évangélique. Vous qui poursuivez un nouvel idéal social, vous qui réclamez plus de justice et plus de pitié, vous qui, sincèrèment et non pour satisfaire des ambitions malsaines, prenez à partie l’égoïste ou le despote et qui semez à pleines mains des principes de paix, de fraternité et de solidarité, qui donc vous a mis.
au cœur cette soif ardente de justice, qui vous a
inspiré cette immense compassion pour les mal-: heureux, qui vous a enseigné mieux que nul autre le désintéressement et l’esprit de sacrifice, qui vous a inculqué ce besoin du perfectionnement, si ce n’est celui qui, depuis des siècles, a répété aux ancêtres dont vous descendez comme il vous a sans doute répété à vous-mêmes:
«Recherchez d'abord le royaume de Dieu et’sa.
ET
ALLER A CHRIST ras
«justice; heureux les miséricordieux; soyez « parfaits comme votre père qui est aux cieux «est parfait ? »
Depuis le jour où l’humble pêcheur de Galilée exprima devant le Christ la ferme résolution de ne pas l’abandonner, à l’exemple des autres, mais de lui garder la foi comme au révélateur par excellence de la vie éternelle, le cortège des âmes qui sont venues à lui n’a pas cessé de s’accroître. Il en est venu d'Orient et d'Occident, des plus hautes régions de la société comme des bas-fonds de l’humanité la plus dégradée, et ceux-là mêmes qui affectent de s’en détourner sont à chaque instant entraînés, sans qu'ils le sachent, vers le merveilleux idéal qui s’est incarné en lui. Comme à l’aube d’un beau jour tout ce qui vit sur la terre se tourne vers le soleil, générateur éternel du mouvement et de la vie, pour se pénétrer de lumière et de chaleur, des êtres sans nombre se sont arrachés à leurs doutes, à leurs passions, à leurs misères et à leurs souffrances, pour venir à celui qu’ils entendaient saluer des beaux noms de consolateur et de rédempteur et, dans le secret de leur cœur, ont répété l’aveu de leur précurseur dans la foi: A qui pourrions-nous aller, Seigneur, si ce n’est à toi? Tu as, loi, les paroles de la vie éternelle.
Et l’universalité de cet hommage, l’éclat incomparable de cette grandeur incessamment accrue du Christ, sont d’autant plus admirables aux yeux de l’historien que celui-ci constate, mieux que le fidèle dépourvu de connaissances historiques, le. contrasté entre la petitesse du point de départ et la splendeur du point d’arrivée. Que savons-nous de ce Jésus de Nazareth dont la personnalité domine l’histoire entière de notre race ? Quels sont les traits réels, positifs, de son être historique dont nous ayons une connaissance seulement approximative ? Quelle était son apparence extérieure? Jésus était-il grand ou petit, fort ou faible, instruit ou dépourvu d'instruction ? Nous ne savons rien de positif à ce sujet. Ses parents, ses frères et sœurs ne nous sont connus que par des traditions légendaires. À grand’peine pouvons-nous reconstituer les lieux où il a grandi. Nous n’avons presque pas de données sur les apôtres qui l’entourèrent et certainement pas une ligne d’un écrit pro: venant directement de lui. Nous ne savons même pas si son ministère a duré un an ou trois ans. A peine y a-t-il deux ou trois événements dans son existence dont nous puissions nous faire une idée rigoureusement exacte, à tel point que, récemment encore, un de nos contemporains les
plus attachés au christianisme et les plus instruits pouvait commencer un exposé de la vie de Jésus en déclarant qu’à strictement parler l’histoire de son existence tient en trois lignes. Y'a-til jamais eu contraste plus saillant que celui de l'importance que l'apparition de Jésus a pour nous tous et de l'ignorance où nous sommes de son histoire? La puissante force d'attraction qui amène au Christ des foules toujours plus nombreuses n’en a pas moins continué son action. Que leur importait l’insuffisance des traditions sur la personne du Maître! Elles sentaient qu’en lui était la vie. Elles allaient vers lui, et quand leur imagination réclamait une représentation plus exacte de sa personne, elles ont d’instinct reporté sur lui tous les caractères de ce qui leur paraissait être la perfection. C’est ainsi que nous voyons successivement apparaître dans l’histoire les diverses représentations du Christ, parfois si divergentes que nous avons peine à concevoir qu’elles puissent toutes se rapporter à un seul et même être historique. Aux premiers temps ses disciples saluent en lui le Messie juif, le grand justicier, le restaurateur d’Israël, l’homme surnaturel qui tient d’une main le glaive de la destruction, de l’autre le message de la paix et
de la réconciliation avec Dieu. Tout ce que la sombre imagination des Juifs exaltés par la souffrance avait conçu de grandiose et d’horrible pour dépeindre le sauveur du peuple élu, est reporté sur le Christ. Il sera le destructeur d:s païens; il fondera dans le sang de ses ennemis le royaume de Dieu terrestre où ses fidèles régneront avec lui sous l'égide de la justice. Il est à la fois terrible et débonnaire. IL est le Christ juif. ,
Une centaine d’années se passent. Les païens, gagnés par d’infatigables missionnaires, entrent dans la communauté chrétienne en masses de plus en plus compactes; des philosophes quittent les écoles de rhéteurs pour recevoir le baptême de l’Église naissante. L'esprit grec, y pénétrant avec eux, supplante l'esprit juif. Le messie sanglant de la race des Macchabées s’efface peu à peu de l’âme chrétienne; à sa place se dégage l’image rayonnante du Verbe de Dieu, du Logos. La plus haute conception de la philosophie grecque s’introduit dans la tradition chrétienne, et le Christ paraît désormais aux yeux de ses fidèles comme l'être parfaitement beau, parfaitement pur, parfaitement bon en qui la sagesse même de Dizu s’est incarnée.
Encore quelques centaines d'années s’écou-
lent. Le monde antique s’est dégoûté de luimême. Les descendants des grandes races d'autrefois sont épuisés et se réfugient au désert ou dans le cloître. L’amour de la vie s’est éteint. Le dernier mot de la sagesse est de renoncer à la patrie, à la famille, aux jouissances et aux obligations de la société. Renoncement, ascétisme, macérations, tortures volontaires, anéantissement de la chair, voilà désormais l'idéal. C'est le règne du moine qui commence, et lentement s’efface la radieuse figure du Christ grec, tandis qu’apparaît à l'horizon le pâle visage du Christ oriental, du Christ byzantin, avec le regard vague, les traits allongés, le corps décharné et les joues émaciées, type idéal du moine et de l’ascète.
Les siècles ont continué leur cours. Les invasions des hordes germaniques ont étendu sur l’Europe entière le voile de l'ignorance et de la grossièreté. Le sang lourd des barbares coule à travers les veines de l’Église. Les lumières de la civilisation antique se sont éteintes l’une après l’autre; l'obscurité règne sur le chaos du moyen âge naissant. Le Christ grec des Origènes ou des Chrysostomes ne parle plus aux populations du XIe siècle. Elles sont incapables de le comprendre. Il leur faut
un dieu qu’elles puissent voir ou toucher. Il leur faut une représentation matérielle du Christ. Déjà le prêtre élève l’hostie au-dessus de l’autel, et le Christ matériel, le Christ qui se communique au fidèle en se faisant manger par lui, apparaît dans la messe de l’Église catholique, entouré de la légion des saints dont l’histoire se déroule sur les vitraux et sur les toiles peintes. Mais voici: Luther et Calvin ont parlé; la Renaissance a réveillé les esprits; la Bible a été rendue aäu fidèle. Le Christ du moyen âge est abandonné par une grande partie de la chrétienté. De toutes parts se sont élevées des écoles; les docteurs en théologie se sont substitués aux prêtres et pendant deux cents ans les systèmes théologiques se disputent les âmes dans l’église et le pouvoir sur les champs de bataille. Rien ne paraît plus important que de professer une dogmatique scrupuleusement éprouvée; la religion est devenue une quintes-. sence de scolastique, et le Christ est devenu un docteur en théologie, un Christ sec, autoritaire, dur, rationaliste, impitoyable pour ceux qui ne sont pas de son avis, et prononçant une effroyable condamnation sur les milliards d’êtres humains qui n’ont pas adopté sa dogmatique pour l’excellente raison qu’ils n’en ont jamais entendu parler.
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