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Quelques philosophes cependant ont élevé la voix; la Révolution française a bouleversé le monde; la critique historique est née, Le Christ des docteurs protestants du XVIIe siècle est abandonné, et un nouveau Christ se lève. Que dis-je, un nouveau Christ! Il faudrait bien plutôt parler d’une série de nouveaux Christs: le Christ romantique, le Christ socialiste, le Christ prophète, le Christ mystique, le Christ rationaliste, le Christ idyllique. Jamais il n’y a eu plus de conceptions différentes de [a personne du Christ que depuis le moment où l’on s’est mis à-écrire l’histoire de sa vie.
En cette matinée du dimanche où nous sommes réunis, à cette heure où dans toutes les régions du monde et dans toutes les langues nos semblables font retentir les temples de chants et d'actions de grâce en l’honneur du Christ, en ce jour où les cœurs répètent une fois de plus la réponse de l’apôtre: À qui pourrions-nous aller, Seigneur, si ce n'est à toi? tu as, toi, les paroles de la vie éternelle, n’y a peut-être pas une des nombreuses représentations du Christ dont nous venons de rappeler l’existence, qui ne compte de multiples adhérents, tant il est vrai que l’homme ne peut pas se contenter de la simplicité des traditions historiques et tant
chacun de nous éprouve le besoin de reporter sur son Christ ce qui lui paraît le plus beau, le plus vrai, le plus digne ou le plus grand.
On ne saurait, en effet, expliquer autrement cette diversité de conceptions chrétiennes.
L'histoire positive étant à peu près muette sur la personne du Christ, chaque époque a pu se faire un Christ à son image et de nos jours, sous l’empire de l’individualisme régnant, chaque chrétien se représente la nature du Christ selon ses tendances particulières. Est-ce donc qu'il y a plusieurs Christs ou sommes-nous victimes, les uns et les autres, d’une illusion quañd nous sommes persuadés que nous allons à lui alors même que nous le comprenons de façons très différentes? IL semble en effet, bien difficile d'admettre que les fidèles réunis à cette heure à Notre-Dame et prosternés devant leur Christ incarné dans une hostie, aillent au même Christ que vous qui différez peut-être entre vous dans votre manière de vous représenter le Christ, mais qui le concevez certainement d’une façon toute opposée à celle de vos concitoyens catholiques. Et ce que nous disons de nos concitoyens catholiques s'applique de même: aux différentes catégories de chrétiens dont nous avons passé. en revue les opinions.
Oui, il y a plusieurs Christs dans l'Église chrétienne. Le Christ des catholiques d’aujourd'hui n’est pas le Christ des catholiques d'autrefois; le Christ d’un protestant trinitaire n’est pas le même que celui d’un protestant unitaire. Et cependant nous avons le droit de dire que nous allons tous au même Christ, à celui qui a les paroles de la vie éternelle. Car nous nous séparons dans la manière de nous représenter la personne du Christ, faute d’avoir à ce sujet des connaissances historiques suffsantes. Mais les raisons qui nous poussent les uns et les autres à aller vers le Christ tel que: nous le concevons, sont les mêmes pour tous.
Tous, nous allons à Christ par amour pour l'Évangile; tous, nous allons à Christ, parce que: le Christ est pour nous indistinctement le porteur! de l'Évangile, et que l'Évangile contient pour nous les paroles de la vie éternelle. Et je serais heureux si je pouvais vous élever assez haut au--: dessus de toutes les controverses dogmatiques pour vous faire ressentir cette unité supérieure: du christianisme, cette véritable communion de tous ceux qui, dans la sincérité de leur âme, sont allés au Maître pour s’abreuver aux sources’ de vie éternelle plus abondantes et plus vives: sur le sol de l'Évangile que nulle part ailleurs:
Pourquoi le Juif du premier siècle en est-il arrivé à reconnaître en Jésus de Nazareth le Messie qu’il attendait d’un commun accord avec tous ses compatriotes? Parce qu’il a trouvé dans l'Évangile annoncé par Jésus un amour si
profond de la justice, une confiance si complète .
dans la victoire du bien sur le mal, une soumission si dévouée à la volonté du Père céleste, qu’il n’a plus hésité à prendre pour le sauveur attendu celui qui avait répandu un pareil enseignement. Jésus, il est vrai, était mort crucifié, c’est-à-dire dans des conditions ignominieuses qui semblaient aux Juifs la négation même de la dignité messianique. N'importe, Seul un Messie avait pu se consacrer à tel point au service de la justice divine. L’Évangile faisait passer le Juif par-dessus la croix.
Pourquoi le Grec a:t-il abandonné les doctrines de son enfance, pourquoi a-t-il élevé à la dignité de Verbe divin ce Jésus de Nazareth, fils d’un peuple méprisé, issu d’une civilisation barbare au jugement de tous ses compatriotes ? Parce que l’enseignement de l'Évangile produisit sur lui une telle impression, que la plus haute conception de ses philosophes ne lui parut pas trop
élevée pour exprimer la nature du sublime.
prédicateur qui avait enseigné la communion.
intime de l’homme avec son Père céleste et révélé au monde une source de bonheur mystique à laquelle nul philosophe n'avait puisé.
Pourquoi le moine byzantin demeurait-il des journées entières en extase devant le Christ ascétique suspendu aux murs de sa cellule?
Parce que les paroles de ce Christ qui étaient parvenues jusqu’à lui étaient si riches de résignation, qu'il n’y avait rien au monde de plus grand à ses yeux que l'être surhumain dont elles provenaient.
Comment le prêtre du moyen âge en est-il venu à s’imaginer qu'après avoir prononcé quelques paroles sur une hostie trempée dans du vin, il transformait ces éléments en chair et en sang du Christ? Parce que les quelques débris de l'Évangile qui étaient parvenus jusqu’à son intelligence obtuse lui parlaient, avec une telle puissance, de dévouement et de sacrifice, qu’il ne fut pas satisfait avant d’avoir trouvé un sacrement dans lequel s’exprimât, d’une façon concrète et sensible, le sacrifice absolu et perpétuel de celui qui avait parlé ce langage divin.
Eh! sans doute sa conception était grossière, et surtout nous ne comprenons pas comment, actuellement encore, en plein dix-neuvième siècle, des personnes intelligentes peuvent
trouver quelque édification dans la pensée que le prêtre mange son dieu matériellement sous: eurs yeux. Il n’en est pas moins vrai que nous connaissons tous des chrétiens pieux, délicats dans leurs goûts, d’une instruction égale à la nôtre, qui assistent à la messe avec recueillement et qui en retirent une sincère édification. C’est l'Évangile qui pénètre jusqu’à elles à travers tout le cérémonial de la mythologie catholique. C’est l’esprit de sacrifice, de bonté, d'amour, de dévouement sans bornes qu’elles glorifient en s’inclinant devant le Saint-Sacrement. L: Christ auquel elles vont n’est pas le meme Christ auquel nous allons; mais à travers nos conceptions dogmatiques différentes nous allons cependant au même Évangile, aux mêmes.
paroles de vie éternelle, c’est-à-dire en dernier ressort au même Christ véritable, à l'Évangile incarné. .
: Aller à Christ, en effet, c’est aller à l'Évangile, et il n’y a pas d'autre voie pour parvenirà lui. Ce n’est pas évidemment admirer sa personne; nous ne l’avons jamais vue. Ce n’est pas davantage se complaire dans l’une quelconque des diverses spéculations que les hommes de tous les âges ont émises sur sa nature métaphysique, Allait-il à Christ, le juif qui saluait en lui le”
Messie, uniquement parce qu’il espérait avoir une part dans la distribution des places d’honneur du royaume messianique? Allait-il à Christ, le rhéteur grec, lorsqu'il s’attachait au Verbe de Dieu pour exercer la subtilité de sa dialectique aux dépens d’une école rivale? Allait-il à Christ, le vendeur d’indulgences qui ne voyait dans le sacrifice de la messe qu’un moyen lucratif de faire bonne chère? Allait-il à Christ, le docteur autoritaire des écoles théologiques, plein de fiel pour ses contradicteurs et plein de morgue à l'égard des fidèles d’une autre confession? Qui oseraïit le soutenir? L’un allait au fantôme de l'imagination juive, par intérêt; autre au thème de brillants discours, par vanité. Ici la dévotion tout extérieure fondée sur la sensualité, ailleurs la glorification du Christ pour le seul profit de l’orgueil théologique; partout les passions humaines se déchaïînant à l’occasion du Christ.
Mais le simple péager qui s’est nourri de la parole de justice apportée par le Messie, mais l'âme avide d’idéal qui a bu comme une rosée divine les paroles d'amour et de communion céleste du Verbe divin, mais le moine pieux que la contemplation de l’hostie a pénétré des sublimes enseignements du Fils de l’homme sur
labnégation et l'amour du prochain, mais le puritain qui dans le système savant de ses docteurs n’a voulu comprendre que les paroles de soumission à la volonté du Père céleste et de confiance inaltérable en sa miséricorde infinie; — ceux-là sont venus à Christ, malgré les diffé: rences de leurs doctrines, car pour tous ceux-là l'Évangile, la parole du maître, a été le pain de vie, l'aliment spirituel qui soutient et qui fortifie. Ceux-là se sont véritablement assimilé le Seigneur, parce qu’ils se sont assimilé sa parole et sa vie, c’est-à-dire tout ce qui nous est parvenu de lui. : 7 des Faites-vous de la personne du Christ l’idée que vous voudrez, ou plutôt l’idée que vous pourrez ; mais ne vous imaginez pas que vous soyez allés à lui parce que vous vous êtes fait. votre doctrine à cet égard. Il n’y a d’autre voie qui mène à lui que l’assimilation de l'Évangile. Voilà le salutaire enseignement qui ressort de l’histoire de l’Église chrétienne et la bienfaisante confirmation de la belle pensée du quatrième évangéliste à laquelle nous avons rattaché ces considérations. Voilà l’immortelle vérité qu'il me semble voir gravée sur le fronton du temple idéal où se réunissent autour du maître, dans la sainte communion de la vie éternelle,
tous ceux qui sont parvenus réellement jusqu’à lui.
Il y en a qui ont parlé du Christ durant toute leur existence et que je ne vois pas dans cette assemblée idéale. Ils se sont arrêtés aux symboles extérieurs; ils ont consacré toute leur ‘attention à discuter des théories philosophiques ou des systèmes historiques ; ils ont exploité le Christ, mais ils n’ont pas connu l'Évangile. Il y en a d’autres qui n’ont jamais entendu parler du Christ et que je vois néanmoins participer à la communion sainte des âmes fidèles. Ils ont vécu loin de lui, dans des régions ou à une époque où personne ne pouvait le leur faire connaître. Mais le Père céleste leur avait mis au cœur quelques-uns des sentiments de l'Évangile. Dans la sincérité de leur âme ils se sont recueillis en présence de Dieu, tel qu’ils le connaissaient; ils se sont efforcés d'accomplir la volonté divine pour autant qu’ils l'avaient saisie ; ils ont tendu, d’un effort constant, vers tout ce qu’ils jugeaient bon, juste et vrai. Ils ont été les vrais disciples du maître sans le savoir ; ils sont allés à lui, en le saluant d’un autre nom que celui que nous avons l’habitude d'entendre, maïs avec les dispositions qu’il réclame.
Il y a pour tout homme sincèrement religieux
une grande douceur dans ce sentiment de la communion universelle des âmes saintes de tous les temps, sous la conduite de l’âme sainte par excellence qui a concentré en elle-même tous les rayons épars de la grandeur morale et religieuse et qui nous en a laissé le faisceau dans l'Évangile. Oui, je crois à la communion idéale de tous ceux qui ont aspiré vers Dieu de toutes les forces de leur âme; je crois à la communion mystique de tous ceux qui ont senti vibrer en eux les appels divins de la vie spirituelle, à quelque époque, dans quelque milieu, dans quelque condition qu’ils aient vécu, depuis le sauvage dont la conscience a balbutié ses premiers mots en présence du fétiche qui représentait pour son intelligence enfantine la toute-puissance de la. volonté suprême, jusqu’au génie grandiose qui s’inclina religieusement devant le Dieu de PÉvangile après avoir révélé à l'humanité la loi suprême qui régit l’univers entier, du moindre de ses atomes au plus grandiose de ses soleils. Je crois à la communion idéale de tous ceux qui se sont repentis de leurs fautes, qui ont souffert du péché et qui ont été possédés du saint amour de la justice au point de la chercher . avant toute chose, avec la pleine conviction que tout le reste leur serait donné en sus. Je crois à-
ALLER A CHRIST IOI
la sainte communion de tous ceux qui ont triomphé de leur égoïsme et de leurs passions malsaines pour se consacrer au progrès de l'humanité, à l'avancement de la vérité et à l’accomplissement du bien, depuis l’humble mère qui s’est dévouée à ses enfants sans trêve ni relâche pour leur épargner des souffrances audessus de leur âge et pour en faire des hommes de bien, jusqu'au prophète qui donne sa vie pour rester fidèle à la cause de salut dont il sent que la défense lui a été confiée. Je crois à la communion chrétienne de tous ceux qui, avant comme après Jésus de Nazareth, ont connu la résignation dans la douleur, labnégation dans la souffrance, de tous ceux qui ont su dire avec lui et comme lui, avec toute la conviction de l’âme croyante, la parole suprême de la foi et de l'espérance: «Mon Père, que ta volonté soit faite et non la mienne.»
Et en toute humilité, mais aussi avec la pleine conviction d’être fidèle à l'esprit du maître à qui appartient la souveraineté de cette communion idéale, je prie Dieu que nous puissions nous assimiler l'Évangile d’une façon assez efficace pour être dignes de participer, nous aussi, à cette communion suprême avec Christ et en Christ.