‹ Paroles de la veilleChapitre 3 sur 9 · MAI I · texte numérisé non relu

MAI I

Voici encore une belle manifestation d'amitié franco-argentine. A quel mouvement mystérieux et profond de sympathie obéissons-nous ? Je crois qu'en dehors des relations politiques ou protocolaires, il n'y a pas aujourd'hui deux pays plus amis, plus vraiment amis, que la France et la jeune République que j'ai l'honneur de représenter parmi vous ; deux pays qui soient poussés l'un vers l'autre par une attraction plus spontanée, plus cordiale, par une attraction plus riche en étincelles d'inteUigence et de joie.

Certains diront peut-être que tout cela ne tient qu'à des raisons purement utilitaires ; qu'il y a, d'un côte, une immense épargne disponible; de l'autre, une fabuleuse richesse en denrées nourrissantes, c est-à-dire que notre amitié s'explique par des raisons d'intérêt ou de gourmandise. Eh bien ! c'est faux.

Le placement des capitaux français en Argentine prend de jour en jour une importance plus considérable, je suis ici pour le savoir, mais n'oublions pas qu'il y a Là un phénomène d'une date toute récente, qui n'est nullement en rapport avec l'énorme influence que vous exercez depuis longtemps sur nos idées, sur notre culture générale, sur nos aspirations. Cette fois, il faut en convenir, le livre a précédé l'argent, l'homme d'affaires a suivi le professeur. Voilà une méthode bien française et qui est tout à l'honneur de votre pays, Messieurs.

Ecoutez ceci : ce fut un Français, M.

Laroque, qui, le premier, dirigea, il y a plus d'un demi-siècle, ce fameux collège de Concepcion del Uruguay où firent leurs études la plupart de ceux qui ont illustré, dans les derniers temps, la politique argentine. Le Collège National de Buenos Aires, notre Sorbonne, fut fondé aussi par un Français, M. Amédèe Jacques, l'ami de Jules Simon et de Paul Janet, avec lesquels il écrivit un Traité de philosophie spiritualisfe où plusieurs générations argentines pui-

sèrent une intense idéalité, qui est devenue maintenant pour nous lort opportune. Le lieutenant Bœuf était encore un Français; il fonda l'école de la Marine et l'observatoire de la Plata. Et, enfin. Messieurs, c'est également un Français qui dirige depuis trente ans notre Bibliothèque Nationale, M. Paul Groussac, un Toulousain, naturellement, merveilleux écrivain en langue espagnole et en langue française et dont le grand talent nourri et discipliné exerce sur toute notre vie intellectuelle une sorte de police despotique et salutaire.

j'ai cité au hasard et avec joie ces noms propres. Les nonis propres d'ailleurs ont une grande qualité littéraire, ils abrègent les discours et sont parfois le meilleur raccourci de la pensée.

Il faut le dire bien haut, Téclosion de notre prospérité dans ce qu'elle a de plus digne est en grande partie un triomphe magnifique du génie civilisateur de la France. Votre lumière a éclairé et animé notre matin. Ah oui ! pour les idées grandes, pour les œuvres généreuses et

fécondes, le génie trançais est une aurore toujours renaissante et c'est avec raison que votre race prit comme emblème le coq au chant animateur, Toiseau irisé et lier que votre grand poète Edmond Rostand a si noblement exalté dans une des plus hautes et belles conceptions de la poésie contemporaine.

Dès les premiers jours de notre vie indépendante, et à votre insu peut-être, nous avons reçu de vous la clarté et la chaleur de la pensée ; respiré avec véhémence les fleurs de votre culture d'une souche toute latine ; écouté, suivi, admiré la parole, le geste, le cri de la France.

Pour nous, vous êtes les vrais héritiers de la Grèce dans le monde moderne. Jamais, à aucun moment de l'histoire, le don d'intelligence ne fut plus répandu et plus étonnant qu'il ne l'est à présent dans votre pays; jamais la passion critique et raisonneuse ne trouva pour s'exprimer un langage plus vif, plus spirituel, plus coloré. Aucun peuple ne fut jamais plus apte au jeu subtil de la raison et aux com-

préhensions les plus diverses de la science, de l'art et de la vie tout entière dans ses austérités et ses jouissances.

Quant à moi, je crois voir s'élever, au milieu de cette cité bienheureuse des esprits, une nouvelle incarnation de la iMinerve antique, une Pallas lutétienne, au doux regard pensif et malicieux, armée de la lance héroïque, et portant toujours sur son casque corinthien Tai^^rette, cette même aigrette étincelantc qui signalait aux marins de la mer Egée l'emplacement d'Athènes, cette même aigrette de charme et de soleil qui adornait l'Acropole et qui servait surtout à tenter au loin la curiosité des voyageurs.

Oui ! la belle harmonie symbolisée par les attributs d'Athéna pacifique et guerrière, vous avez su la maintenir ici dans toute la sai^esse et la noble mesure des forces dominatrices.

Admirable équilibre de joie et de travail, d'ordre et de fantaisie, de gr;\ce et de puissance, de génie et d'héroïsme que nous voudrions reproduire un jour dans nos cités d'au delà

l'océan, ruches nouvelles de la latinité. Car nous sommes aussi des Latins, des Latins espagnols; nous n'aimons pas qu'on alourdisse la pensée par la force matérielle, nous n'aimons pas non plus que, comme les gens de Sybaris, on apprenne aux chevaux de guerre à danser au son de la flûte.

Je remercie Téminent homme d'Etat, M.

Pichon, ministre des Affaires étrangères, ainsi que notre fidèle ami M. Baudin, ministre de la Marine, d'avoir bien voulu honorer de leur présence cette fête franco-argentine, et permettez-moi de boire avec vous au bonheur de mon cher compatriote, S. Exe. M. Lainez. Je salue en lui le travailleur infatigable, le parlementaire, l'écrivain. Sa vie est un bel exemple de courageuse activité, de zèle patriotique, de large semaille intellectuelle. En dehors de ses qualités d'homme politique, on reconnaîtra un jour en lui l'artiste qui, mieux que tout autre, sut faire repousser, à travers la culture cosmopolite, la souche authentique et vivace de notre génie national.

Je bois aussi au bonheur du président du Comité France-Amérique, le grand écrivain et le meneur d'idées incomparable, de M. Hanotaux, notre ami providentiel, capitaine intrépide de trois caravelles qui portent inscrit à leur proue : La Courageuse, la Pensive, la Courtoise.

DISCOURS

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