ACTE DEUXIEME
Le Prélude.
Au castel magique de Klingsor. Le prélude est essentiellement composé d'éléments thématiques se réclamant de la situation et de la donnée de cet acte. Nous y entendons notamment le thème de Klingsor (14) renforcé par les cors. Le contraste entre la furie diabolique de ce début avec la céleste béatitude qui termine l'acte précédent est des plus émouvant. Reprenant plusieurs fois le motif 14, comme pour prendre des forces, en un dessin ascendant et descendant il atteint au plus formidable fortissimo, et de suite, comme obéissant à une incantation, voici le thème de Kundry, auquel se joint celui de l'expiation. Cette lutte musicale, en une dynamique toujours plus intensive, culmine en un déchaînement fff. Enfin, et subitement, le thème 21 éclate comme un cri triomphal. L'incantation vient de perdre son pouvoir, et le motif de Kundry, hésitant, descend vers les profondeurs, vers son anéantissement. Par l'analyse de la donnée de cet acte, le lecteur se rend donc compte combien ce prélude constitue, en abrégé, l'expression musicale de ce qui va se passer sur scène.
Le décor représente un genre de tour ouverte à son sommet ; nous sommes dans le domaine de Klingsor, qui est assis là, entouré de ses instruments, devant un miroir magique. L'orchestre débute par une figure de deux mesures d'un mouvement lent; cette figure, ainsi qu'il appert de sa continuation, est issue du thème de la magie (n° i3). Un point d'orgue générai fait naitre le silence : tout est prêt pour
l'incantation. Une échappée du thème, pp, et Klingsor, par ses premières paroles, nous initie à ses redoutables projets : « Voici l'instant. Ma tour magique attend le simple, l'enfant qui chante et qu'au loin je vois ! » Voici l'instant, des paroles qui en évoquent de semblables, prononcées naguère par Kundry, lorsqu'elle succombait à la sujétion du magicien. Ce serait dépasser les limites que nous nous sommes tracées, si nous devions attirer l'attention du lecteur sur les mille beautés du texte, dont la lecture ne pourra qu'augmenter le plaisir intellectuel qu'éprouvera l'auditeur averti. Le thème du pur simple accompagne les paroles : « Ma tour magique attend le simple » etc.. en même temps que résonne le thème de Parsifal, comme pour prédire au magicien que ses artifices n'auront aucun succès. Puis Kundry descend vers le milieu de la scène et fait brûler des parfums. dont la fumée remplit le fond de la scène d'une vapeur bleuâtre; puis il revient s'asseoir à sa première place et crie vers l'abîme, avec des gestes mystérieux : « Debout ! debout l A moi! Ton maître est là, toi l'innommée prédiablesse? ». C'est Kundry que Klingsor convoque ainsi; sur un cri farouche, elle se réveille de son sommeil magique. Elle n'a pas complètement oublié les derniers événements, car elle répond par des accents douloureux aux reproches de Klingsor : « Fi ! Là chez ces reîtres abjects, où comme un chien tu te fais traiter ? Chez moi n'es-tu pas mieux choyée? » A ces reproches, Kundry n'a que des paroles de remords ; elle appelle le pardon de sa faute, l'expiation de son péché. Mais Klingsor l'avertit de ce qu'il attend d'elle en cette heure : « Plus à craindre est celui (Parsifal) qu'il faut asservir, d'un cœur de fol armé. » Kundry essaie encore de se dérober : « Je trompe ta garde » riposte-t-elle. « Je puis te prendre » objecte Klingsor. « Par quel pouvoir? » demande Kundry. Et Klingsor de répondre : « Ah ! sur moi, sur moi seul, ton pouvoir reste vain. » Mais Kundry ne se tient pas pour
battue : «Ah! ah! Es-tu chaste?» Et voici Klingsor en colère : « Que dis-tu là, maudite femme! »
Toute cette scène est, musicalement, édifiée sur ces deux figures ascendante et descendante :
C'est que Klingsor se souvient en effet avoir attenté au saint trésor : « Sort plein d'horreur ! Tel rit le démon de moi, jadis au saint trésor aspirant ». Il reprend cependant son courage démoniaque et menace Kundry de lui faire subir le même sort qu'à Amfortas dont tous les serviteurs doivent tomber en son infernal pouvoir. Kundry se désole : « Oh ! nuit sans réveil, mon seul espoir, où donc, où t'atteindre? » — « Ah ! Qui te brave, peut t'affranchir. Essaie avec l'autre qui vient. » C'est ainsi que Klingsor encourage Kundry à séduire le jeune Parsifal qui approche. Le magicien ne croit pas que l'adolescent saura résister, mais la musique nous révèle l'énergie dont est animé le pur simple, énergie qu'exprime thématiquement le motif que voici, tiré du motif 8 :
Kundry résiste encore : « Non, oh! non! », mais déjà Klingsor n'écoute plus ; il est monté hâtivement sur le mur de la tour d'où il s'écrie : « Déjà il monte au château ». Kundry se désespère : « Dois-je? moi? » Sa force de résistance est anéantie comme nous le dit le thème 9, aux premiers violons; car Klingsor lui dit : «Ah! qu'il est beau
et jeune. » La magie fut efficace puisque Kundry prise d'un rire infernal, disparaît pour se préparer à séduire Parsifal. Klingsor sonne du cor pour prévenir reîtres et gardiens, qu'un ennemi approche et un ennemi redoutable car « il ne craint rien, au brave Ferris il ôte son glaive qu'il tourne terrible contre la horde. » Le combat entre Parsifal et les hommes de Klingsor est illustré par les thèmes de Parsifal et du pur simple, énergiquement ponctués. Avec joie Klingsor constate que Kundry est sous l'empire de la magie, et il attend avec certitude le succès du piège tendu à Parsifal. La chambre basse, la tour et Klingsor disparaissent pour faire place à un jardin magique qui occupe toute l'étendue de la scène. Tandis que Parsifal demeure étonné, arrivent de tous côtés de belles filles, les filles-fleurs ; de leur entretien, il déduit qu'elles en veulent à l'importun, et désirent venger leurs chevaliers blessés. Vengeance ici ne saurait être physiquement entendu ; la vengeance des filles-fleurs est toute sensuelle, toute séduction. On saisit aisément qu'elles seront satisfaites si elles peuvent, par leurs artifices, faire de Parsifal un chevalier aux ordres de Klingsor. La sensualité, à chaque fois qu'il en est question, est exprimée par le thème suivant :
Plainte des Filles-Fleurs.
Ce thème, qui caractérise à merveille la légèreté des fillesfieurs, résonne à l'orchestre en de multiples combinaisons. Après ce court préambule, Parsifal descend dans le jardin et se laisse aller à la causerie avec les charmantes fleurs animées de Klingsor. Et ici nous retrouvons le génie
plastique de Wagner qui, lorsque Parsifal s'apprête à jouer avec les filles-fleurs, fait entendre le motif de Parsifal, dans un mouvement dansant, sautillant, tandis que les arpèges des harpes, douces et tentatrices, cherchent à captiver le hardi jouvenceau.
Après que toutes les filles se sont fleuries, elles entourent Parsifal ; c'est alors le célèbre chœur des filles-fleurs, sur un rythme à trois temps, berçant et mélodieux :
Sur ce thème, les filles-fleurs cherchent à entourer Parsifal, se servant aussi du thème 9 (celui de Kundry), manifestant ainsi leur qualité d'auxiliaires de Kundry. Elles se font de plus en plus assidues auprès de Parsifal, qui résiste avec son motif (thème 16). Cependant voici que surgit un nouveau thème de séduction :
semprs staccato ....
et c'est une nouvelle lutte pour captiver la faveur du héros. Or, Parsifal est déjà las de leur jeu et se détourne du groupe enchanteur : « Assez ! je romps vos liens! »
Mais Kundry paraît, suprême espoir de Klingsor, pour détourner Parsifal du droit chemin : « Parsifal... reste. »
Parsifal demeure saisi, car il se souvient que c'est ainsi que l'appelait sa mère. Kundry ordonne aux filles-fleurs de se retirer et d'aller panser leurs chevaliers, car le cœur de Parsifal n'est pas pour elles. « Parsifal... reste. »
— Est-ce moi sans nom, qu'on nomme ?
— Toi même, simple et chaste Falparsi » répond Kundry qui lui parle à présent de sa mère, car elle sait par expérience l'amour si grand que lui portait son fils.
L'orchestre est ici beaucoup plus éloquent que ne saurait l'être n'importe quel commentaire ; il nous a fait connaître toutes les phases sentimentales qui secouent l'àme de Kundry. Et Kundry débute par l'enfance de Parsifal : « J'ai vu l'enfant nourri au sein maternel etc.,» et dont voici le motif:
puis elle lui rappelle son éducation, loin des combats, des hommes et des armes, afin de le soustraire au sort qui frappa son père Gamuret en pleine jeunesse. Cette mère si tendre, si pleine de soins « pour toi, lorsque tu ne revins pas, ta mère Herzeleid mourut ! »
« Mais sa peine t'échappe encore avec sa longue angoisse.»
Les accents tragiques du deuil de Herzeleid servent de thème à cette scène, dans laquelle Parsifal donne libre cours à sa douleur
Le Deuil cTHerzeîeide.
et il s'écrie, avec une tristesse de plus en plus profonde : « Ma mère, ma mère, l'ai-je oubliée ! ». Kundry, sous l'empire de la magie, redevient la Kundry infernale ; aussi cherche-t-elle de suite à exploiter l'humeur attendrie de Parsifal, en lui faisant comprendre qu'il pourrait racheter sa faute en s'adonnant à l'amour auquel sa naïveté devrait céder le pas. Elle évoque l'amour sensuel qui unissait jadis ses parents, et lui « apporte ici d'un cœur de mère don dernier le prime baiser d'amour ». Ce disant, elle incline sa tête vers celle de Parsifal et unit ses lèvres aux siennes dans un long baiser.
Mais Parsifal se ressaisit dans un mouvement d'effroi intense, comprimant son cœur de ses mains comme pour calmer une cruelle souffrance ; le motif de la souffrance commente musicalement ce passage. Prononçant finalement ces mots « Amfortas ! la blessure, la blessure ! », il livre la preuve que l'origine de la souffrance du roi lui est
connue à présent. Et voici la pensée de Parsifal absorbée par le souvenir d'Amfortas et du Graal; les motifs employés ici soulignent suffisamment ce qui se passe dans l'âme du jeune héros. Ses pensées s'expriment enfin par ces paroles : •«Sauveur! Maître ! Dieu de grâce! comment, coupable, être absous ? »
Kundry, de séductrice qu'elle était, devient admiratrice ardente, amoureuse de Parsifal ; cette transformation est accompagnée du thème de la rédemption :
La rédemption CI]-
L'étendue de la première mesure, ainsi que l'intervalle de quinte de la seconde mesure sont apparentés à Parsifal « le pur simple ». Il va de soi que Kundry ne saurait, pour le moment, comprendre la rédemption autrement que par l'amour des sens ; ce qui est intéressant ici, c'est son désir de rédemption auquel elle ne saura donner que plus tard le véritable caractère. Parsifal, en méditation, ne prête aucune attention aux paroles amoureuses de Kundry; mais en elle, il reconnaît la séductrice d'Amfortas comme il reconnaît aussi qu'elle tâche de le séduire à son tour. Sa conviction établie, il s'écrie : « Infâme ! Fuis loin de moi ! morte, morte pour moi ! » Mais le désir de la délivrance est si intense chez Kundry qu'elle n'accepte pas d'y renoncer ; aussi répliquet-elle : « Cœur de pierre ! Si tu sens ce que d'autres souffrent, eh bien, ressens donc mes peines ! Toi, le Sauveur, n'es-tu le maître pour mon seul salut de t'unir à moi ? » Nous sommes ici témoins d'une force dramatique énorme, lorsque Kundry rappelle que pour avoir osé rire du Christ, la damnation ne la quitte plus d'une semelle. Et sa concep-
tion de la rédemption mérite d'être retenue ici : Etre délivrée du regard sévère du Christ, par le regard pur du Maître, c'est-à-dire par sa résistance à Kundry dans son rôle de séductrice, chose qu'elle a tentée en vain jusqu'à présent. Et quelle navrance dans son récit, lorsqu'elle avoue qu'à chaque nouvelle victime qui succombe à ses artifices, elle rit, elle rit, morte aux larmes. Son récit est ici soutenu par les thèmes de Kundry et la magie de Klingsor (n°g et i3). Kundry pressent, nous l'avons dit, son sauveur en Parsifal ; mais, dominée par la magie, elle ne peut que l'attendre à sa façon ; aussi dit-elle : « Et si le monde et Dieu me chassent, qu'en toi je sois absoute et sauvée ! »
Mais Parsifal, devenu « pur » simple, par suite de sa connaissance du mal, et qui est conscient de sa mission, objecte : « A tout jamais je te damne avec moi, si rien qu'une heure j'oublie ma tache sainte, (dans tes bras.) » Il lui reproche de reconnaître le véritable chemin du salut; sitôt à l'orchestre résonne le thème de la foi (3). Kundry ne comprend pas encore la véritable personnalité de Parsifal, puisqu'elle ose dire au « pur » simple : « Délivre le monde, si c'est ton sort : si tu lus Dieu une heure, pour elle qu'à jamais je sois damnée, ne ferme pas la plaie » : Et Parsifal de répliquer : « La grâce, cœur souillé, s'offre pour toi ! Ici est placé un nouveau thème de rédemption composé des thèmes du Graal et de celui de Parsifal (2 et 16).
La rédemption CII3.
Mais Kundry persiste : « Souffre, ô mon divin, que je t'aime ; la grâce qu'il me faut est là. » Parsifal cependant, se dérobant à l'amour de Kundry, ne veut accepter cet amour
qu'en faveur d'Amfortas. Aussi repousse-t-il sa tendresse : « Va-t'en, femme de malheur ! »
Mais plutôt que de livrer passage à Parsifal qui demande le chemin conduisant vers Amfortas, plutôt que de renoncer à Parsifal et à son amour, Kundry préfère périr ici avec lui. Elle appelle à l'aide les filles-fleurs ; Klingsor paraît de nouveau sur la terrasse du château et brandit la lance : « Reste, je lie ta force avec ce fer. Le simple va subir de son maitre la lance ». Klingsor exécute sa menace, et son geste est accompagné par un giissando ascendant des violons, mais i'épieu reste suspendu au dessus de la tête de Parsifal.
Mais les harpes, en continuant le giissando, indiquent, par la douceur de leur timbre, que I'épieu ne saurait blesser Parsifal ; et en effet, l'arme demeure suspendue au dessus de la tête du héros. Ce dernier s'empare de la lance sacrée, et lui fait décrire un signe de croix dans les airs. Cet in hoc signa vinces provoque l'effondrement des jardins magiques; les fleurs se meurent et Klingsor partage le sort de son domaine maudit. Parsifal. comme transfiguré par la possession de la lance, quitte ces lieux, adresse à Kundry, qui est à ses pieds, ces mots : « Tu sais où tu peux me trouver ». Elle se relève un peu et suit des yeux le pur simple.
Dans cette scène capitale, Wagner pousse le procédé du leitmotiv jusqu'à ses dernières conséquences, mais avec un art dont seul son génie avait le secret. Ce procédé, ici, est de tous points admirable, parce qu'il donne à l'œuvre une parfaite clarté, à tel point que l'auditeur pourrait presque se passer de comprendre le texte poétique, puisque le texte musical, par sa géniale translucidité, suffit à commenter l'action.