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II. — ECRIVAINS

Des choses de la guerre, nous passons à celles de l'esprit : la transition nous est facilitée par un type intéressant du moyen âge, seigneur féodal et vaillant chevalier, mais en même temps poète tour à tour délicat, mordant et vigoureux.

Quesnes de Béthune (1130-1224).

Quesnes, sire de Béthune, appartenait à une maison qui produisit plus d'une illustration; un des descendants de Quesne fut Maximilien de Béthune, baron de Rosny, duc de Sully, le grand ministre et ami de Henri IV. Sully se glorifiait de son aïeul.

L'histoire fait mention de deux frères du sire de Béthune, dont l'un, Guillaume, fut avoué, c'est-àdire protecteur militaire et commandant des troupes de l'évoque d'Arras.

Le seul détail que l'on connaisse de la jeunesse de Quesnes de Béthune, c'est lui qui le fournit. De bonne heure il étudia la poésie auprès d'un seigneur du voisinage, trouvère de réputation

.... mon maistre d'Oisy.

Qui m'apprit à chanter dès l'enfance.

Hugues d'Oisy était châtelain de Cambrai.

Il est intéressant de constater que dans une province si voisine des Flandres les lettres étaient cultivées avec succès par les gentilshommes, et aussi par les petites gens, et à tout le moins les bourgeois, tel que le fut un peu plus tard Adam ou maître Adam de la Halle, dit le bossu d'Arras.

Parmi les nobles contemporains de Quesnes nous voyons, outre Hugues d'Oisy, figurer Philippe Mouskes, un ecclésiastique qui a entrepris, en vers, une Chronique du monde, et Henri de Valenciennes, l'un des historiens de la croisade.

Quesnes vint jeune à la cour du roi de France ; il lut ses vers dans une assemblée de dames et de seigneurs, réunis auprès d'Alix de Champagne, seconde femme de Louis VII, qui groupait autour d'elle les beaux esprits de la France d'alors (l'ancien duché de France) et du comté de Champagne.

Quesnes obéit des premiers au mouvement d'enthousiasme qui fit décider la troisième croisade. Il était à Béthune, sa résidence favorite. Il y prit la croix et comme lui firent plusieurs seigneurs du pays : Antoine et Guillaume, ses frères, Hugues de Beaumetz, Hugues de Saint-Pol, etc.

Mais l'ardeur des croisés s'éteignit vite : on avait levé sur les vassaux et sur l'Eglise de gros subsides; les croisés de second rang avaient fait des préparatifs coûteux, et les princes ne donnaient pas le signal du départ. Quesnes s'indigne, et il apostrophe ainsi les

seigneurs hésitants

Vous qui robes les croisiés, Ne dispendés mie l'avoir ainsi, Anuemis de Dieu sériés.

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Et que porront dire si annemi.

Là où li Saints trembleront de doutance.

Davant celui qui oncques ne [menti 1

A icel jor serés tnil mal bailli,

Si sa pitié ne cuevre sa puissance (i).

Voilà des vers qui'ont du mouvement et de la fermeté. Ce ne sont pas les seuls où Quesnes ait gourmande les retardataires, et ceux qui restèrent chez eux. La croisade se termina brusquement. Philippe- Auguste revint en France, et Quesnes de Béthune le suivit.

Rentré à Béthune, Quesnes occupa ses loisirs par la poésie ; bien qu'il ne nous reste de lui qu'une dizaine de pièces, des témoignages nombreux attestent que sa réputation était grande.

En 1198 fut prêchée la quatrième croisade. Les préparatifs en furent très longs. Quesnes prit la croix, et quand, réunis dans une assemblée générale, les princes et seigneurs durent aviser au moyens- de se rendre en Terre-Sainte, ils envoyèrent six ambassadeurs à\enise pour négocier le transport et le ravitaillement de l'armée. Quesnes de Béthune fut du nombre des six délégués, il représentait le comte de Flandre, comme Geoffroy de Villehardouin représentait le comte de Champagne. Ils avaient été choisis comme avisés en fait de guerre, et habiles à parler.

(i) Vous qui volez 163 croisés,

Ne dépensez pas l'argent ainsi, Car vous seriez les ennemis de Dieu.

Et que pourront dire ses ennemis Là où les Saints trembleront d'épouvante Devant celui qui jamais ne mentit?

Kn ce jour-là vous serez tous perdus Si sa bonté ne dépasse sa puissance.

On sait que la croisade dévia, et, au lieu d'aller en Palestine, fit la conquête de Constantinople sur les Grecs, qui avaient agi de mauvaise foi envers leurs alliés. Quand il fallut leur rappeler leurs promesses et leur manquement de parole, on en chargea Quesnes « qui estoit bon chevalier et bien empariez. » A l'assaut, Quesnes et son frère arrivèrent les premiers sur les remparts.

Baudouin, proclamé Empereur de Constantinople, nomma Quesnes de Béthune gouverneur de la capitale. Un grand danger menaçait le nouvel empire ; le roi des Bulgares Joannice, ou Calojean (le Beau Jean), vint l'assaillir avec une armée immense; Baudouin fut vaincu et pris à Audrinople.

A Constantinople, le peuple grec entrevoyait la délivrance et il frémissait. Pour maintenir ce peuple innombrable Quesnes ne disposait que d'un faible contingent de croisés que l'Empereur n'avait pas dû emmener avec lui; il sut imposer la soumission aux Grecs.

Combien d'années consacra-t-il à cette œuvre laborieuse de soutenir un Empire mort-né? On l'ignore. Bevint-il à Béthune? On le suppose, mais à quel moment?... Sa mort seule est mentionnée dans la chronique rimée de Philippe Mouskes, qui, pour l'année 1124, dit :

La tière fut pis en cest an,

Quar li vieus Quesnes estoit mors(l).

L'oraison est belle dans sa brièveté.

Après Quesnes de Béthune, nous trouverions à

\. La terre fut malheureuse cette année, Car lo vieux Que3nes était mort.

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citer en Artois d'autres trouvères que le Moyen-Age a applaudis et notamment Adam de la Halle, le Bossu d'Arras. Mais nous sommes forcés de les négliger pour d'autres illustrations plus présentes à nos esprits, non seulement parce qu'elles sont plus voisines de nous, mais aussi parce qu'elles sont plus brillantes. C'est ainsi que du xni° siècle nous sautons au xvni c pour rencontrer l'abbé Prévost.

L'abbé Prévost d'Exilés (Antoine-François), né à Hesdin le 1 er août 1697, mort à Saint-Firmin le 23 novembre 1763.

Fils d'un procureur du bailliage d'Hesdin, le jeune Prévost fit ses études au collège des Jésuites de sa ville natale, et redoubla sa rhétorique à Paris, au collège d'Harcourt (aujourd'hui lycée Saint-Louis). A. seize ans, c'était déjà une petite célébrité de collège par son extrême facilité. Les PP. Jésuites le déterminèrent à entrer dans leur Société : à peine y avait-il commencé son noviciat qu'il y renonça, et il s'engagea comme volontaire dans l'armée ; il était bien jeune, mais ambitieux et impatient. Les réalités de la vie militaire le désillusionnèrent, il revint à ses premiers maîtres qui le reçurent avec indulgence. Prévost, dont l'imagination brillante et le tempérament ardent s'accommodaient mal de la vie religieuse quitta de nouveau le couvent et entra dans le monde et même dans l'armée. Pendant quelques années il mena une vie fort dissipée; une déception le renvoya une troisième fois à l'Eglise; il choisit la congrégation des bénédictins de Saint-Maur (1719). Il y resta assez longtemps pour parvenir à la prêtrise; sa destinée paraissait fixée. Quelque temps

professeur de théologie dans l'abbaye du Bec, il fut envoyé pour prêcher le carême à Evrèux où il obtint un grand succès. Puis il passa à l'abbaye de Saint- Germain-des-Prés à Paris; c'était un asile laborieux; il sembla s'y plaire, et collabora activement à l'un des grands ouvrages entrepris par la savante congrégation, à la Gallia Christiana.

Prévost se reposait de ces doctes travaux en composant, dans sa cellule, les premiers volumes d'un roman : Mémoires d'un homme de qualité. Une telle composition réveillant son imagination surexcita des passions mal éteintes, et nullement compatibles avec la vie de l'abbaye. Il sollicita l'autorisation d'entrer dans le clergé séculier : on sait combien était peu sévère au dernier siècle la vie des ecclésiastiques, des abbés mondains. Convaincu que l'autorisation ne lui serait pas refusée, mais impatient des lenteurs, Prévost sortit du cloître, puis s'effrayant des conséquences de sa hardiesse il s'enfuit en Hollande.

Là, les libraires qui faisaient un très grand commerce de livres français, l'accueillirent avec empressement ; il acheva et publia les Mémoires d'un homme de qualité (1729) qui lui firent une réputation et lui valurent d'assez beaux profits. Mais il était dit que Prévost ne connaîtrait pas la paix ; une nouvelle aventure de cœur le décida à passer en Angleterre. C'est là qu'il composa les. romans qui ont fait sa renommée : Cleveland (1732) et surtout V Histoire du chevalier Desgrieux et de Manon Lescaut (1732) où certains détails rappellent des incidents de sa propre vie, quoiqu'il n'y faille pas chercher une autobiographie. Ce livre est resté son chef-d'œuvre. Prévost entreprit la publication d'une feuille pério-

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dique le Pour et le Contre, sorte de recueil très varié d'anecdotes, de nouvelles, de jugements littéraires. La collection du Pour et le Contre se compose de 20 volumes. Prévost écrivait avec une rare facilité et pouvait aborder, presque sans préparation, le& sujets les plus divers.

Tourmenté du désir fort naturel de rentrer dans sapatrie, Prévost en obtint l'autorisation grâce à l'appui du prince de Couti et du cardinal de Bissy. Il vint donc à Paris, et fut nommé aumônier du prince de Conti, emploi facile à occuper, car le prince, athée presque déclaré, s'abstenait de toute pratique religieuse. Libre de son temps, Prévost produisit livres

sur livres; après le Doyen de Killerine, roman de mœurs anglaises, et un grand nombre d'articles dans des feuilles périodiques, l'abbé fut compromis par un misérable folliculaire qu'il avait obligé, et qui, pour se mettre à l'abri, attribua à son bienfaiteur un de ses propres libelles. Prévost s'enfuit à Bruxelles (1735). Rappelé par ses protecteurs, il fut chargé par le chancelier d'Aguesseau de rédiger en un même corps d'ouvrage le précis des voyages dont il écrivait des relations, depuis la découverte du cap de Bonne Espérance (148G). C'était un travail énorme qu"il sut mener à bonne lin et qui comprend 20 volumes in-4°. Pour se délasser, Prévost traduisit les romans de Richardson, peu apprécié en Angleterre, inconnu en France; Pâmé la, Clarisse Harloive, Grandisson, eurent un très grand succès, dont les échos ne sont pas encore éteints.

Assagi par les années, heureux de ses travaux, Prévost vivait paisible à Saint-Firmin, dans une petite propriété qu'il avait achetée près de Chantilly, quand, un soir, rentrant d'une promenade dans la forêt, il fut terrassé par une attaque d'apoplexie ; des paysans le rapportèrentsans connaissance; le chirurgien du village le croyant mort, le bailli ordonna l'autopsie ; au premier coup de scalpel, le faux mort poussa un grand cri, ouvrit les yeux; mais, atteint dans les sources de la vie, il expira.

Sa vie fort agitée se terminait par une mort tragique (23 novembre 1763).

Raunou (Jean-Claude-François), né à Boulogne le 18 août 1761, mort le 20 juin 1840.

Si beaucoup de savoir, un travail continu et cons-

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eiencieux, une part prépondérante à la création de grandes institutions qui ont pour objet la culture de l'esprit humain, des œuvres littéraires solides et nombreuses, peuvent recommander la mémoire d'un homme, Daunou a droit à un rang éminent parmi les érudits, les écrivains et les administrateurs. Mais il fut aussi un homme de ferme caractère, un intrépide et toujours calme défenseur du droit et de la liberté, en somme un homme supérieur par l'intelligence et un grand homme de bien.

Daunou naquit à Boulogne où son père exerçait honorablement la profession do chirurgien. Au collège des Oratoriens de sa ville natale, il lit des études solides; son ardeur au travail et son intelligence décidèrent ses professeurs à lui offrir place dans leur Institut bien qu'il n'eût que seize ans ; Daunou avait d'autres goûts, la volonté de son père prononça, et il y déféra. A vingt-trois ans il professait la philosophie dans ce même collège de Boulogne avec tant de solidité que les supérieurs de l'Institut de l'Oratoire l'appelèrent dans une de leurs maisons des environs de Paris, à Montmorency, où ils lui confièrent la double chaire de philosophie et de théologie. S'il est impossible de concilier la liberté philosophique et l'orthodoxie théologique, du moins cet enseignement simultané fut-il pour Daunou un exercice précieux. Ordonné prêtre en 1787, Daunou était, en outre, déjà connu pour des succès dans des concours académiques; le premier et le plus considérable de ses mémoires fut l'étude sur V influence de Boileau sur la littérature française.

Prêtre irréprochable dans ses mœurs, Daunou avait des aspirations profondément raisonnées vers

la liberté politique; il paraît n'avoir jamais discuté le

dogme; mais il réserva son indépendance d'esprit à

égard de la discipline dans l'Eglise. C'était d'ailleurs

a tendance de l'Institut des Oratoriens; au début de

la Révolution Daunou en embrassa les principes et

quand fut décrétée la Constitution civile du cler-é il

se prononça catégoriquement pour la mesure dont' il

s efforça de démontrer l'orthodoxie. L'Oratoire, après

de longues et profondes délibérations, adhéra à cette

doctrine et chargea Daunou de la soutenir devant

1 Assemhlée Constituante.

Le nouveau clergé lui offrit des situations importantes; iln accepta que le vicariat de l'évêché de Paris et la direction du séminaire, non par cupidité le traitement étant de 800 francs, mais parce qu'il aimait 1 enseignement. Ilpassa dans le travail, sans bruit les années orageusesde 1790 à 1792; élu par son département du Pas-de-Calais, député à la Convention sans avoir posé sa candidature, il y siégea au côté droit terme dans ses opinions modérées et les soutenant avec une froide résolution.

Dans le procès de Louis XVI, il dénia à la Convention, assemblée politique, le droit de s'ériger en Tribunal. Quand il fallut voter, il reconnut Louis coupable de conspiration contre la souveraineté nationale vota contre la peine de mort, et, lorsqu'elle fut prononcée, il demanda le sursis.

Les questions auxquelles il s'attacha le plus spécialement furent celles qui intéressaient l'instruction publique et la Constitution. Ses tendances politiques étaient plutôtcelles de la Gironde que celles de la Montagne; il ne le dissimula pas, et, pour avoir proteste publiquement contre la proscription des

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députés girondins, il fut décrété d'accusation et écroué. Ce n'est que cinq mois après le 9 Thermidor qu'il put rentrer iibre à la Convention.

Par l'étendue de ses connaissances, son assiduité au travail, la droiture inattaquable et l'absolue probité de son caractère, il imposait à tous respect et confiance. Son rôle fut considérable dans les œuvres de la Convention. Ses premiers travaux furent consacrés au réveil des sciences et des lettres; il obtint l'impression aux frais de l'Etat du livre de Condorcet : Esquisse d'un tableau historique du progrès de l'esprit humain. C'est encore lui qui fit décréter la création de ÏJnslitut 'national, honneur revendiqué par Lakanal. Il paraît indubitable que Lakanal en eut aussi la pensée, il est certain qu'il plaida chaleureusement la cause, mais la présentation première est due à Daunou.

Daunou fut appelé à faire partie du Comité de Constitution qui aboutit péniblement à la Constitution de l'an III. Quand cette Constitution fut menacée par les partis réactionnaires, avant même d'être mise en vigueur, la Convention forma une Commission de cinq membres investie du pouvoir exécutif. Daunou fut un des cinq.

Il couronna sa carrière de Conventionnel en préparant et en faisant voter la loi organique du 3 brumaire an IV sur l'organisation de l'Instruction publique. Celte loi établissait au premier degré les Ecoles primaires, organisait les Ecoles centrales pour l'enseignement secondaire, les grandes Ecoles spéciales pour l'enseignement supérieur et couronnait l'édifice par l'Institut national.

Telle était alors la réputation de Daunou qu'il fut

élu par 27 départements député au Conseil des Cinq Lents. Il n'y resta qu'un an, parce que le sort le désigna dans le tiers sortant. Le Directoire le nomma alors administrateur de la Bibliothèque du Panthéon (1796).

Deux ans après, l'assassinat du général Duphot par les RomamsarrachaDaunou à sa bibliothèque La républiquevenait d'ètreproclamée à Rome ; pour organiser le nouveau Gouvernement, le Directoire envoya une Commission de quatre hommes probes et éclaires, dont Daunou fit partie. Ce Gouvernement succomba sous les coups de la coalition étrangère peu de mois après son installation.

Quand il revint à Paris, Daunou trouva l'anarchie partout, et le général Bonaparte préparant son coup dEtat. Malgréles instances de Siéyès, l'honnête républicain refusa d'aider à l'entreprise. Mais quand le coup fut fait, et qu'il y eut nécessité d'organiser un Gouvernement, Daunou fut appelé dans la Commission législative provisoire, et rédigea en cette qualité une nouvelle Constitution qui ne plut pas aux vainqueurs, car, avec sa prévoyance habituelle, Daunou y avait inscrit la non rééligibilité des Consuls. Amendée selon la volonté de Bonaparte, la Constitution de l'an VIII instituait trois consuls le Sénat, le Corps législatif, le Conseil d'Etat et le Tri'bunat. Le premier Consul nomma au Conseil d'Etat Daunou qui refusa et préféra le Tribunat, moins bien appointé, mais où paraissait survivre un peu de liberté. Ce fut, en effet, le refuge dernier de la libre discussion et del'opposition contre le despotisme. Pré-

sidentélu du Tribunat, Daunou combattitavec vigueur 1 établissement des tribunaux exceptionnels après

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l'attentat du 3 nivôse ;il y voyait un moyeu trop commode de proscription. Bonaparte en fut irrité; aussi quand le Corps législatif et le Tribunal voulurent présenter Daimou pour entrer au Sénat, le premier Consul menaça-t-il les sénateurs d'un coup de vigueur. Le Sénat eut peur et Daunou resta tribun jusqu'au jour où le Consul fit une élimination des vingt membres les plus importuns par leur esprit d'indépendance. Ce n'était pas sans qu'il sût été fait un effort pour séduire l'incorruptible. Bonaparte lui avait de nouveau proposé un siège au Conseil d'Etat. Le dialogue fut curieux. Piqué du refus do Daunou, Bonaparte lui dit: « Ce n'est pas parce que je « vous aime que je vous offre cette place, c'est parce « que j'ai besoin de vous. Les hommes sont pour moi «des instruments dont je me sers suivant leur uti- « lité... J'aime peut-être encore trois personnes... « — Et moi, répliqua Daunou, j'aime la Répu- « blique. »

Napoléon n'aimait pas Daunou, mais il l'appréciait. Il le nomma spontanément archiviste de l'Empire en 1804. Ce n'était pas un emploi politique. Daunou accepta. II s'enferma dans ses fonctions, et y prépara plusieurs de ses grands travaux d'érudition historique.

La Restauration lui enleva la direction des archives, mais Barbé-Marbois, un disgracié de l'Empire, devenu membre du nouveau Gouvernement, et reconstituant le Journal des Savants lui en confia la direction. Ce choix était si bien indiqué que nul ne le combattit.

Elu député par les électeurs de Brest en 1819, puis en 1828 et 1830, il défendit constamment les idées

iberales. Ce mandat ne lui fit pas abandonner ses travaux qui sont ceux d'un Bénédictin. On a peine î comprendre qu'un seul homme ait pu produire autant d œuvres aussi pleines d'érudition, traitées avec une conscience aussi absolue.

La Révolution de 18301e rappela à la direction des Archives, mais depuis douze ans il occupait avec éclat une chaire d'histoire au Collège de France : le Gouvernement n'avait pas osé la lui enlever ; il y renonça pour se consacrer aux Archives. En 1839 il accepta un siège à la Chambre des Pairs ; et jusqu'au dernier jour il continua à remplir son mandat sans interrompre son labeur d'érudit. C'est dans ces occupations que la mort vint le trouver le 28 juin 1840 • il avait 79 ans. 8a vie politique a été résumée ainsi par Joseph Chénier : « Pur de tyrannie et de servitude. »

i ?fî? te "J Beuve ( Charle s-Augustin), né à Boulogne Je 23 décembre 1804, mort à Paris le 13 octobre 1869

Fils d'un contrôleur principal des droits réunis Sainte-Beuve ne connut pas son père mort deux mois avant la naissance de son fils. Sa mère, une brave et laborieuse bourgeoise, lui fit donner, malgré l'exiguïté de ses ressources, une bonne éducation, commencée dans le pensionnat Blériot, poursuivie dans l institution fondée par l'abbé Hafïreingue. Le jeune Charles y contracta deux amitiés qui se continuèrent jusqu'à la mort; malgré les dissidences de sentiment amenées par les circonstances.il entretint une'correspondance affectueuse et confiante avec l'abbé Barbe et avec François Morand, juge au tribunal de Boulogne Ses études furentbrillantes ; à quatorze ans, il avait

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fait sa rhétorique. C'était précoce, incomplet; il le sentit, et sur ses sollicitations sa mère consentit aie conduire à Paris où il recommença ses classes à partir de la troisième : deux premiers prix au concours général (histoire et vers latins), et la grande médaille du gouvernement, qui lui fut remise par M. de Frayssinous (1824) attestèrent ses succès.

Un goût très vif le porta d'abord vers les études médicales, l'anatomie et la physiologie surtout le passionnèrent, et il fut attaché commeexterne à l'hôpital Saint-Louis. Mais en môme temps il se sentait fortement attiré vers les lettres qu'il cultivait concurremment avec la médecine. Son ancien professeur de rhétorique, Dubois, qui venait de fonder un journal appelé à un grand succès dans le monde libéral, le Globe, l'exerça par quelques essais qui firent bien augurer de l'avenir; et en 1827 Sainte-Beuve abandonna la carrière médicale pour se consacrer tout entier à la littérature, et particulièrement à la critique littéraire; il s'y sentait poussé par une aptitude innée d'observation et d'analyse. Le milieu où il vivait était exceptionnellement propice; dans le cabinet de rédac tion du G/oÀe se réunissaient des hommes d'élite: Ampère, Vitet, Rômusat, Ducbàtel, Mérimée, Duvergier de Hauranne, rédacteurs habituels, Cousin, Guizot et Villemain, rédacteurs intermittents. L'esprit de Sainte-Beuve s'aflina par le contact avec tant d'hommes de valeur, mais ne s'inféoda à aucune école.

Ses premiers essais de critique furent des articles sur Y Histoire de la Révolution de ïhiers et le Tableau de la Révolution de Mignet, puis sur les Odes et Ballades de Victor Hugo. Le poète était bien traité, mais

sans complaisance ; la critique était raisonnée.et les restrictions faisaient valoir les éloges. Victor Hu»o vint remercier Sainte-Beuve qui se trouvait son voisin, dans la rue de Vaugirard ;ilnele rencontra pa* mais Sainte-Beuve rendit la visite et fut reçu. Les deux jeunes gens — le poète avait vingt-cinq ans et le critique vingl-trois, — se plurent mutuellement; Jainte-Beuvefutconquispar le'géniepoétique, etentra dans le cénacle des romantiques. Sans délaisser la critique littéraire, il voulut être poète, lui aussi, et s'exerça sur le genre à la mode du jour, où un fonds d'exaltation d'amour et d'idéal, allié à une .sensualité résultant du tempérament, était traité sur des rythmes nouveaux, dans une langue qui s'enrichissait d'emprunts à nos vieux poètes.

Dans le même ordre d'idées Sainte-Beuve publia la première édition (1828) d'un livre qui le plaça au premier rang des critiques de ,spn temps : le Tableau de la poésie française au xvi* siècle. 11 cherche dans la littérature du moyen âge les aïeux de l'Ecole romantique qu'il loue d'avoir retrouvé la véritable tradition nationale dont les classiques, trop épris d'antiquité, se seraient écartés. Et comme complément à ce manifeste, il fit paraître l'année suivante : Vie, Poésies et Pensées de Joseph Delorme. Sous un nom supposé Sainte-Beuve y trace son autobiographie où la fantaisie outre la vérité; il n'avait jamais connu la misère où se débat Joseph Delorme ; Sainte- Beuve était pauvre, sa vie était étroite : elle ne fut jamais misérable. L'œuvre fit grand bruit; applaudie par la jeune école pour ses hardiesses de forme et de pensée, elle scandalisa aussi par l'accent de sensualisme, et même de matérialisme qu'on y enten-

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dait. L'œuvre m é ri lait- elle tant d'enthousiasme et tant d'indignation? La réponse est faite par l'oubli où elle tomba assez rapidement. La même année Véron fondait la Revue de Paris qui eut une grande vogue; Sainte-Beuve en fut le critique attitré. Appréciateur très fin d'Alfred de Vigny, il fut plus long à goûter Al lied de Musset qu'il jugea longtemps un versificateur facile et superficiel .

Fidèle à son enthousiasme pour le génie poétique de Victor Hugo, il fut plus froid envois le talent dramatique de l'auteur àeMarion Delorme, de Cromwell, à'Hei'nani.

Tout en poursuivant l'œuvre commencée des Portraits littéraires, Sainte-Beuve fit une nouvelle tentative sur le terrain poétique et publia, en 1830, les Consolations; la note était bien autre que celle de Joseph Delorme: une sorte de mysticisme chrétien inspirait l'œuvre qui se ressentait des fréquentations nouvelles de l'auteur avec Lamartine et de ses visites à l'Abbaye-au-Bois où régnait Chateaubriand.

Après la Bévolution de juillet les principaux rédacteurs de la Revue de Paris entrèrent dans la politique active. Sainte-Beuve eût-il voulu les y suivre ?Eprouva-t-il le dépit de n'avoir pas sa part dans la conquête des emplois? On l'a prétendu; il l'a nié. On le voit osciller du National où il se trouve en contact [avec des républicains qu'il n'aime guère, au Globe devenu saint-simonien avec Pierre Leroux ;puis il se lie avec Lamennais, Lacordaire, l'abbé Gerbet; il n'est pourtant pas un croyant, mais son goût délicat le fait jouir de la société d'esprits ardents, convaincus, élevés; il s'imprègne des impressions qu'il y ressent et, en 1834,

un roman, Volupté, porte la marque visible de la double Influence qui se partageait l'être intime de l'auteur, mysticisme et sensualisme.

Sainte-Beuve était devenu rédacteur littéraire de la Revue des Deux-Mondes où s'affirmait de jour en jour son autorité de critique. Il tenta cependant un nouvel essai poétique: Pensées d'Août (1837), qui eut peu de succès. Décidément la poésie n'était pour lui qu'un exercice de lettré; cen'étaitpas une vocation.

Sur ces entrefaites, comme il cherchait une situation où enfin il pût avoir la sécurité du lendemain, l'occasion s'offrit d'aller faire à Lausanne, auprès de Vinet, un cours public. Le sujet traité fut l'histoire du jansénisme, sujet austère ; le succès le détermina à donner à cette étude un développement qui en fît une œuvre durable. Cette étude devint, en effet, Y Histoire du Port-Royal dont le premier volume parut en 1840 et le dernier en 1862.

En cette même annéedel840, Cousin lui fit obtenir la place de Conservateur de la Bibliothèque Mazarine. Ce lui fut une grande joie; la vie matérielle était assurée; il allait vivre au milieu des livres, dans le recueillement du travail. En 1844 l'Académie française lui ouvrit ses portes en remplacement de Casinier Delavigne.

La Révolution de 1848 troubla profondément cette existence; une sotte calomnie le décida à donner sa démission de bibliothécaire et à quitter la France pour aller faire un cours à l'Université de Liège. Ce cours eut un grand succès; il est cependant à regretter que Sainte-Beuve, qui avait eu fort à se louer de Chateaubriand, qui professait une profonde reconnaissance pour M mo Récamier, ait choisi pour sujet

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Chateaubriand lui-même, à peine couché dans sa tombe, et l'ait traité avec une rigueur, juste peutêtre sur bien des points, mais qui eût dû être exercée par un autre que l'hôte assidu de l'Abbaye-au-Bois.

Rentré de Belgique en 1849, Sainte-Beuve devint rédacteur du Constitutionnel, et à partir de 18M1 les Portraits littéraires deviennent les Causeries du lundi continuées pendant vingt ans et qui sont sans contredit le titre le plus sûr de l'auteur à une durable renommée. Sainte-Beuve se rapprochait du pouvoir, pour lequel il avait toujours eu un goût instinctif. Panégyriste du coup d'Etat du 2 décembre, admirateur du système universitaire de Fortoul, il fut récompensé par l'emploi de professeur de poésie latine au Collège de France en 18oi.Mais lajeunesse libérale des écoles lui témoigna son animadversion par un tel désordre qu'il neput achever saseconde leçon. Sainte- Beuve publia en 1857, sous le titre d'Etudes sur Virgile, le cours qu'il comptait professer. Le livre a de la valeur, M. Rouland, ministre de l'Instruction publique en prit occasion pour nommer l'auteur maître de conférences à l'Ecole normale.

Sainte-Beuve était bien en cour; il fréquentait chez la princesse Mathilde, dont le salon réunissait littérateurs, artistes et savants: chez le Prince Napoléon avec lequel il était en communauté d'idées politiques et anti-religieuses, car révolution d'esprit était accomplie chez Sainte-Beuve. Matérialiste du temps de Joseph Delorme, presque chrétien dans les Consolations, à demi mystique dans Volupté, il était décidément devenu libre-penseur, mais libre-penseur tolérant, admettant la sincérité chez les autres, et réclamant pour lui-même et ses amis la pleine liberté

de conscience. Accueilli avec bienveillance par Napoléon III, il était mal vu de l'Impératrice, et il s'en consolait aisément. Les faveurs récompensaient le Ultérateur, sans pourtant enchaîner la liberté d'opinion du critique : commandeur de la Légion d'honneur en 1861, il fut appelé au Sénat en 1863 et il y saisit toutes les occasions de parler en faveur de la liberté de penser, tantôt pour défendre son ami Kenan, tantôt pour combattre la loi Guilloutet, tantôt sur les questions d'enseignement. Cette attitude lui attira 1 inimitié brutale des cléricaux exaltés et par compensation, la jeunesse des Ecoles revint à celui quelle avait conspué en 18o4.

Sainte-Beuve mourut en 1869 emporté par unemaladie de la vessie maldiagnostiquée par les médecins. 13 un tempérament robuste, il paraissait destiné à une longue vieillesse; sa mort relativement prématurée, à soixante-cinq ans, surprit tout le monde et mit en deuil les lettres françaises

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