III. — SAVANTS ET INVENTEURS
Si nous passons de la littérature à la science sous ses différents aspects, nous trouvons trois hommes à qui le génie de l'invention ou de la découverte a ete départi dans une large mesure.
C'est ainsi que nous étudierons, dans le domaine de 1 érudition historique, l'illustre Mariette, le révélateur des monuments souterrains de l'Egypte; puis le naturaliste voyageur Palisot de Beau vois, et enfin
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le grand et malheureux Sauvage, l'inventeur de l'hélice.
Mariette Bey (François-Auguste-Ferdinand), né à Boulogne-sur-Mer le 21 février 1821. mort à Boulaq (1881).
Malgré les beaux travaux de Champollion, malgré l'exploration mémorable des savants attachés à l'armée de Bonaparte, malgré les études si précieuses du vicomte de Rougé, il y a toute justice à dire que Mariette fut le premier de nos égyptologues, sinon dans l'ordre chronologique, au moins par l'importance de ses découvertes et de ses créations.
Mariette naquit à Boulogne-sur-Mer le 21 février 1821, dans la rue de la Balance. Sou grand-père, ancien officier de la marine royale, était mort en 1806; son père, François-Paulin, devient en 1815 chef des bureaux de la mairie, et il occupa cet honorable emploi jusqu'à sa mort. Le jeune Auguste Mariette, alerte, résolu, turbulent, ne manifesta pendant son enfance qu'un goût bien prononcé: ce fut pour le dessin; de bonne heure il saisissait avec une grande facilité les traits d'une physionomie, et la gaieté de sa nature lit souvent du dessinateur un caricaturiste.
Après avoir commencé ses études dans un pensionnat, il les poursuivit au collège communal sous le principalat d'un homme dont le nom est resté longtemps honoré dans Boulogne, M. Nullen. Le talent de Mariette était connu; on l'utilisa, et les murs du collège furent décorés de belles cartes murales à la fresque. Mais le culte des crayons et des pinceaux ne nuisit en rien aux études : telle était la facilité de l'écolier qu'il emporta des prix dans les facultés les
plus diverses. Avant même qu'il eût conquis son diplôme de bachelier, poussé peut-être par un o ût d'aventures, Mariette accepta un emploi de professeur de français et de dessin dans une institution dirigée par M. Parker, à Strafford. Il ne resta qu'une année (1839-1840) en Angleterre; mais il en profita pour se perfectionner dans la connaissance de la langue anglaise ; elle devait lui être utile plus tard. Revenu à Boulogne, il se fit recevoir bachelier.
L'activité de son esprit s'était tournée vers la littérature : poésies légères, nouvelles, études d'histoire locale se succédèrent rapidement. Dès ses débuts littéraires, recommandé par ses succès au collè°-e, et par l'estime dont son père était entouré, Mariette fut nommé professeur jde français au collège, puis régent de septième; il avait vingt ans (1841). Cette période de sa vie ne fut pas remplie seulement par l'exercice consciencieux de ses fonctions au collège, par ses travaux sur l'histoire du pays... La ville avait acheté en 1837 une momie égyptienne pour son musée.
Mariette s'éprit d'une vive curiosité pour le secret du roman de la momie. Là bibliothèque municipale contenait quelques ouvrages sur la linguistique orientale; la mort d'un cousin, Nestor Lhote, qui avait été collaborateur de Champollion, lui procura les papiers et les notes de ce laborieux parent. C'est avec ces ressources fécondées par une ténacité héroïque au travail, et, aussi, par un don inné de perspicacité, que le jeune professeur, sans conseils, sans direction, sans confidents, découvrit la plus sûre méthode d'études. Ses progrès furent tels qu'en 1847 Mariette adressa à l'Institut un premier mémoire : Catalogue analytique des objets composant la galerie
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égyptienne du Musée de Boulogne. Le titre était modeste ; l'ouvrage était plus qu'un simple catalogue. Il attira l'attention des savants sur ce chercheur énergique. Mariette sollicita en vain de M. de Salvandy, ministre de l'Instruction publique, une mission en Egypte. M. de Salvandy était un esprit ouvert, mais les fonds spéciaux étaient épuisés.
Cliarles Lenormand, de l'Institut, s'intéressait à Mariette ; il écrivit spontanément à la Municipalité de Boulogne pour qu'elle allouât à son jeune et déjà savant compatriote une somme annuelle qui lui permît d'aller poursuivre et compléter ses études à Paris. Il est fort à présumer que la ville eût fait bon accueil à cette flatteuse recommandation; mais il parait qu'elle ne la reçut pas. L'auteur d'une notice fortintéressante sur Mariette, à laquelle nous faisons des emprunts, M. E. Deseille, incline à penser que Mariette lui-même aurait gardé la lettre, la considérant sans doute comme une récompense suffisante et répugnant aux sollicitations. Ce trait serait bien dans la nature fière du courageux travailleur.
Le secours lui vint d'ailleurs, appelé par la seule valeur de ses études. MM. Lenormand et de Rougé ne l'avaient pas oublié; savants désintéressés, ils tenaient à assurer à la science une recrue aussi précieuse; et en 1849, ils firent nommer Auguste Mariette à un emploi d'attaché au Catalogue du Musée égyptien du Louvre; les émoluments étaient modestes, 2.400 francs; mais, quoique marié et déjà père de famille, le professeur n'hésita pas un jour; il avait foi dans l'avenir.
Cette foi ne devait pas être trompée. Par des essais remarquables d'érudition et d'interprétation des textes
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hiéroglyphiques, Mariette avait justifié la confiance de MM. Lenormant et de Rougé, qui le signalèrent à l'Académie des inscriptions. Sur le rapport favorable d'une commission composée de MM. Quatremère, Jomart, Ampère et Charles Lenormand, TAcadémie obtint du Gouvernement l'envoi de Mariette en Egypte, pour une mission dont l'objet apparent était de rechercher dans la poussière des couvents coptes ou chrétiens les documents manuscrits coptes ou syriaques concernant l'histoire du christianisme en Orient. Mais à ce programme, déjà fort intéressant, il avait été sous-entendu que le savant pourrait ajouter les recherches et les fouilles dont les circonstances et son instinct lui suggéreraient l'utilité. C'était vague, on s'en rapportait à l'initiative et à l'habileté de Mariette pour faire produire à ce programme tout ce qu'il était possible d'en tirer.
L'événement prouva que l'on n'avait pas trop préjugé du savant Boulonnais.
Ici nous laissons la parole à un écrivain qui a connu Mariette, ses travaux, et qui a su les juger.
« En attendant la permission, lente à venir, de vi- « siter les couvents, Mariette, obéissant à sa vraie « vocation, campait dans le désert, étudiant pas « à pas, mesurant, classant les innombrables lom- « beaux de tous âges (depuis 4000 ans avant notre « ère) qui entourent les pyramides de Giseh et de « Saqqarah. Un jour, comme il parcourait la nécro- « pôle de Memphis, cherchant à démêler le plan ori- « ginal des tombes, il rencontra, à la distance d'envi- « ron 600 mètres de la face nord de la Pyramide « à der/7'ésla.tète souriante d'un sphinx de pierre qui « sortait du sable et le regardait. Du premier coup
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« d'œil il reconnut un de ceux dont il avait vu tant « d'exemplaires transportés au Caire et à Alexandrie « et qu'on lui avait dit venir de ce même plateau de « Sarqqarah. Comme il se dirigeait vers le sphinx son « pied heurta quelques éclats de pierre taillée, dont « l'une portait écrite en hiéroglyphes, une invoca- « tion à Osiris-Apis, ou Apis mort, le Sérapis des « Latins. Au même instant une illumination sou- « daine de l'esprit lui rappela ce passage de Strahon « où le géographe grec parle d'un temple de Sérapis « situé à Memphis dans un endroit tellement sablon- « neux que les vents y enterraient les sphinx de « l'avenue, les uns jusqu'à moitié, les autres jusqu'à « la tête. Nul doute, le temple de Sérapis dont par- « lait Strahon venait d'être retrouvé !
« Des fouilles pratiquées autour du premier sphinx « puis dans son alignement, en amenèrent d'autres « et bientôt l'on vit se dessiner un tronçon d'avenue « qui se dirigeait vers l'ouest en s'enfonçant de plus « en plus sous la surface du sable. C'est alors que « Mariette renonça au premier objet de sa mission « pour suivre cette piste qui devait le conduire dans 4. les souterrains oubliés où avaient été déposés « les restes du taureau Apis considéré par les an- « ciens Egyptiens comme des incarnations d'Osiris, « et comme des garants de la présence du dieu su- « prême au milieu des hommes. » (A. Rhoné.) • L'œuvre de la découverte, des fouilles, de la protection, du transport, de l'embarquement, et, enfin, du classement en place définitive des richesses contenues dans le Sérapéum suffirait à recommander la mémoire d'un savant. Outre les difficultés ^matérielles et administratives qu'il avait renadnln'çs et
surmontées à force de ténacité, de ressources d'esprit et de vigueur, dans le double sens du mot, Mariette eut à reconnaître dans le détail, à caractériser, déchiffrer, expliquer, à disposer dans l'ordre le plus logique, une fois qu'elles furent rendues à Paris, au Musée du Louvre, des collections comportant sept mille monuments de toute sorte, de toute dimension, depuis le sphinx colosse jusqu'aux bijoux les plus délicats, jusqu'aux inscriptions les plus frustes et les plus brisées.
Ce fut l'emploi de plusieurs années que l'on peut compter parmi les plus heureuses de la vie de Mariette. Rentré en France en septembre 1854, il ne tarda- pas à être nommé conservateur-adjoint du Musée du Louvre, sous la direction de M. de Rougé, son fidèle et savant patron. Dès 1852 il avait reçu la croix de la Légion d'honneur; envoyé en mission archéologique à Berlin, il avait été accueilli avec beaucoup de distinction par les savants allemands; il en avait été de même en Angleterre et en Italie.
Une nouvelle occasion se présenta de faire faire à la science égyptologique des progrès nouveaux, et d'en assurer l'avenir. MM. Ferdinand de Lesseps et Barthélémy Saint-IIilaire, qui étudiaient le projet du Canal de Suez, voyant tant de beaux monuments antiques encore à demi enfouis ou livrés à la destruction, parvinrent à obtenir du vice-roi d'Egypte la création d'un em ploi de Conservateur des monuments. Après de longues négociations, la décision fut prise, et Mariette, désigné par ses travaux antérieurs, fut chargé de ce nouveau service.
Mariette consacra sa vie à cette seconde partie de ses entreprises archéologiques. En qualité de« Conser-
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vateur » des monuments anciens de l'Egypte, il jouissait d'une autorité officielle qui fut fortifiée en 1861 par le titre de 8e//; ce n'était pas un titre honorifique, mais un rang et une fonction effective dont il sut user pour le succès de l'œuvre.
Son musée s'est développé; la vitalité lui a été assurée par la constante et ingénieuse sollicitude de Mariette -Bey dont le prestige avait encore grandi. En France il avait été promu officier de la Légion d'IIonneur (1861), commandeur en 1867, élu membre de l'Institut (1878) ; en Egypte, il avait été élevé au rang de Pacha.
C'est dans ce double travail de « conservateur » des monuments et de directeur de Musée, et de défenseur assidu de l'institution que Mariette passa ses dernière- années. En 1881, ce vigoureux lutteur était épuisé de fatigue, il s'éteignit laissant à tous ceux qui l'ont approché des regrets qui s'adressaient autant à l'homme privé qu'au savant.
Palisot, ]>aron de Beauvois (Ambroise- Marie-François-Joseph), né à Arras le 27 juillet 1752, mort le 21 janvier 1820 à Paris.
Palisot de Beauvois fut un savant naturaliste et un explorateur. Issu d'une très ancienne famille de robe qui avait donné quatre premiers présidents au Conseil supérieur d'Artois, il était fils d'un receveur général des domaines de la Flandre et de l'Artois.
Après de bonnes études au collège d'IIarcourt, à Paris, Joseph Palisot qui avait reçu de la nature un caractère aident, audacieux, imperturbable, se laissa d'abord entraîner par la -fougue de son tempérament
et de son imagination vers la dévotion la plus fervente; il voulut se faire chartreux. Les instances de ses parents le détournèrent de ce projet, et il choisit une tout autre carrière, en entrant dans les Mousquetaires du Roi. Mais son humeur peu accommodante lui créa tant d'affaires, qu'il renonça à la profession des armes et il se décida à étudier le droit. Il fut reçu avocat au Parlement de Paris.
- Ce n'était pas assez pour l'occuper; il s'adonna à l'histoire naturelle et en même temps à la musique, réussit dans cette double étude, assez pour jouer avec un talent réel de plusieurs instruments et pour devenir un botaniste distingué. La mort de son frère aîné le fit hériter de la charge de receveur général des domaines. Mais peu après, la suppression de ce genre de charge ayant, été décidée sur les proposition de Necker en 1777, de Beauvois (car c'est sous ce nom qu'il était connu) s'en consola aisément; il y gagnait la liberté de se consacrer entièrement aux études de son goût. Sa grande fortune l'y aidait.
Il lut plusieurs mémoires intéressants à l'Académie des Sciences qui l'avait nommé Correspondant. Mais de Beauvois n'était pas l'homme des études paisibles; les herbiers des plantes étrangères et les relations de voyages enflammaient son imagination. Il essaya de se faire accepter parmi les savants de l'expédition de Lapeyrouse. Un jour de Jussieu," son ami, lui demandait s'il connaissait un jardinier qui voulût aller en Afrique : « J'ai trouvé votre homme, dit-il, c'est moi qui serai le jardinier que vous demandez. »
Une aventure lui fournit l'occasion de voyager. Des négociants de Marseille avaient amené en France
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un jeune nègre qu'ils prétendaient être le fils du roi d'Owari, ou Awerri, un petit Etal de la côte de Bénin. Leur intention était de donner créance à l'annonce d'une concession, dans les bouches du Niger, de terrain propre à un établissement sur la côte, que devait faire le roi d'Owari. Ils recrutèrent environ 300 émigrants; de Beauvois s'enthousiasma pour le projet, rassembla trente mille livres, s'équipa et s'embarqua. Il aborda sur la côte de Guinée le 17 novembre 1786, à l'entrée de la rivière Formose, appelée aujourd'hui rivière de Bénin.
Dès les débuts, le voyageur put constater l'extrême insalubrité du pays. En quelques mois, des trois cents Européens auxquels il s'était joint, une cinquantaine à peine survivait; lui-même avait perdu son beau-frère et ses domestiques et subi deux atteintes de la fièvre jaune. Bien ne le découragea; il parcourut le pays, recueillant de merveilleuses richesses végétales, dont une partie, expédiée par toute occasion de navires, arriva jusqu'à Jussieu avec les notes du savant, observateur, et dont le reste, très considérable, était classé et emmagasiné dans les comptoirs do la côte. Après quinze mois d'aventures, de misères, de maladie, de Beauvois voulut entreprendre la traversée de l'Afrique jusqu'à la mer des Indes; il partit avec une pirogue et cinq nègres, remontant le Niger; malgré desobstacles de tout genre il parvint jusqu'à deux cents lieues dans l'intérieur. Enfin, ruiné, miné par les fièvres et le scorbut, il se décide à rentrer; mais son état est tel qu'il ne peut attendre un navire convenable, et il est embarqué sur un négrier qui l'emmène à Saint-Domingue avec deux cent cinquante esclaves.
Un oncle, le baron de Valletière, informé de sa situation, le fait transporter dans son habitation ; il s'y rétablit, s'éprend d'enthousiasme pour le pays, écrit à sa femme de vendre ses propriétés en France, car il se propose de s'établir colon à Saint-Domingue. En attendant il parcourait l'île en tout sens, étudiant la flore avec son ardeur habituelle. Il découvrit une espèce nouvelle de sauge dont on a depuis tiré un grand parti pour la médecine.
Cependant les idées de réforme enfantées par les débuts de la Révolution française fermentaient parmi les noirs et les mulâtres de la colonie. Les planteurs s'en indignaient. De Beauvois, qui avait été témoin au Bénin des misères atroces qui affligeaient les peuplades nègres livrées à la férocité inepte de roitelets, était persuadé que le sort des noirs était bien plus heureux dans l'esclavage de Saint-Domingue que dans la prétendue liberté du pays natal. Aussi se rangea-t-il du côté des planteurs qui s'opposaient à l'exécution de l'ordonnance royale sur l'égalité des blancs et des noirs, rendue sur le vote de l'assemblée nationale. Elu membre du Conseil supérieur, il déploya l'activité et l'énergie de son caractère pour le triomphe de son parti, et accepta la mission d'aller chercher aux Etats-Unis des secours contre les nègres et les abolitionnistes. Quand il revint en 1793, l'insurrection était dans toute sa fureur; la ville du Cap était incendiée, des collections et des manuscrits avaient été la proie du feu; il fut arrêté comme ennemi de la Révolution, emprisonné, et il allait mourir quand une mulâtresse qu'il avait affranchie, réussit à le sauver et à l'embarquer sur un vaisseau.
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Il arriva dénué de tout à Philadelphie, y apprit que ses biens étaient coniisqués en France comme biens d'émigré. Pour subsister il entra comme basson à l'orchestre d'un théâtre, comme cor à celui d'un autre, donna des leçons de français, et trouva le temps de recueillir et de classer les plantes et les insectes du pays.
Ces divers travaux le firent connaître de savants Américains ; il avait réalisé quelques économies, il les consacra à une exploration de naturaliste dans l'intérieur de l'Amérique, découvrit des fossiles curieux et la mâchoire du grand mastodonte, étudia les diverses espèces de serpents, et rapporta ensuite en Europe trois serpents à sonnettes ; il pénétra chez les Peaux- Rouges et passa plusieurs mois chez les Chérokees.
Rentré à Philadelphie, où il jouissait d'une grande considération, il y classa ses collections et ses notes, et il allait partir pour une autre expédition quand il apprit sa radiation de la liste des émigrés.
Un grand chagrin l'avait frappé ; les Anglais débarqués sur la côte d'Afrique avaient détruit ou dilapidé les collections qu'il y avait réunies pour les faire parvenir plus tard en France. Ses collections américaines ne furent pas plus heureuses; embarquées sur un parlementaire qui ramenait à Halifax des prisonniers anglais, le navire échoua sur la côte, et ce qui ne fut pas englouti fut pillé!
Rappelé par l'Institut qui avait intercédé en sa faveur, de Beauvois rassembla ce qui lui restait de ses trésors scientifiques et débarqua à Bordeaux au mois d'août 1798. De la grande fortune dont il avait laissé l'administration à sa femme, il restait fort peu de chose; il en rassembla les débris ; et, renonçant
enfin aux aventures, il consacra sa vie à l'étude et à la publication des résultats de tant de recherches obtenus au milieu de si grands dangers, de si rudes fatigues.
Membre actif de l'Institut, nommé conseiller titulaire de l'Université en d815, vigoureux encore, Palisot de Beauvois pouvait espérer une longue vieillesse, quand une fluxion de poitrine l'emporta le 21 janvier 1820.
Sauvage (Pierre-Louis -Frédéric), né à Boulogne le 20 septembre 1783, mort le 27 janvier 1837 à. Paris.
Un inventeur, un cerveau absorbé par des combinaisons de mécanique, égaré dans les détails de la vie pratique, un exploité et un martyr, tel fut Frédéric Sauvage, en ajoutant : un génie utile à son pays.
Fils d'un constructeur de navires. Frédéric Sauvage entra de bonne heure dans les bureaux du génie maritime ; puis à vingt-cinq ans il prit la suite des affaires de son père. Ses aptitudes d'ingénieur paraissaient lui garantir un avenir assuré, peut-être même brillant ; né inventeur, il ne réussit qu'à faire la fortune des autres. Dès l'enfance son génie s'était révélé par l'invention d'un réveille-matin hydraulique. En 4805 il avait conçu l'idée première d'un mécanisme propre à mettre en mouvement les chaloupes de la flottille réunie autour de Boulogne pour le grand projet de descente en Angleterre. On ignore quel devait être ce mécanisme, car la dispersion de la flottille mit le projet à néant.
Un mariage honorable et avantageux permettait à Sauvage de donner de l'extension à l'industrie paternelle; il consacra ses ressources à l'exécution des
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plans qu'il inventait sans cesse. En 1821, il imagina une scie mécanique pour l'exploitation des carrières de marbre d'Elinghem près de Marquise. Celle scie à lames multiples allégeait sensiblement, tout en le rendant beaucoup plus productif, le pénible travail de l'ouvrier. L'usine, fondée pour le sciage et le polissage des marbres est à peine en action, que Sauvage se consacre à l'application d'un procédé qu'il vient d'inventer : un moulin horizontal à mouvement continu, quelle que soit la direction du vent.
Comme sa destinée était de produire sans interruption. Sauvage s'occupa aussitôt de la création d'un appareil, espèce de daguerréotype par contact, qui prend avec une justesse rigoureusement mathématique le relief et l'empreinte des objets, et permet de reproduire avec une exactitude absolue statues, bustes, bas-reliefs et médailles; c'était le physiono~ mètre. Trop consciencieux et trop épris du parfait pour lancer dans l'industrie artistique un appareil qui pouvait être rendu plus complètement satisfaisant. Sauvage y travaillait à grands frais, quand des industriels plus pratiques s'emparent du procédé, y introduisent quelques modifications peu importantes, en changent le nom, l'appelant le Physionotype et l'exploitent publiquement. Sauvage avait travaillé pour les autres.
Développant son idée première et lui donnant une autre direction, il imagine le Réducteur, procédé de pantographie applicable à la sculpture pour la réduction mathématique des rondes bosses. Au moins le Réducteur restait-il sa propriété; son fils, M. Henri Sauvage, en fait usage pour la reproduction réduite des chefs-d'œuvre de la sculpture.
Mai* ce n était là pour Sauvage que des distractions, bien qu il se ruinât en essais d'instruments nouveaux. Lue préoccupation le hantait depuis de longues années, depuis le moment sans doute où il s était proprosé de pourvoir la flottille de Boulo-ne d un propulseur mécanique. Il ne pouvait admettre que Ion se contentât de roues ou aubes pour la navigation à vapeur. « Que de forces perdues? « semait-! . Avec ses roues sur ses flancs un na- * vire est alourdi comme l'âne qui porte deux man- « nequms. » Un jour observant, un petit poisson rouge nageant dans un bocal, il reconnut l'analogie du mouvement de la nageoire caudale avec celuUe la godille dont les mariniers se servent pour faire avancer et pour diriger à la fois leurs barques. C'est presque toujours par l'observation d'un fait commun inaperçu du vulgaire, que les grandes découvertes ont pris naissance. En décomposant la direction des forces produites en déterminant l'angle sous lequel la godille produit la plus grande puissance dynamique, Sauvage trouva le principe de l'hélice. Après des essais sur la résistance de l'air, il tenta une première expérience dans 1 eau avec un morceau de tôle tourné en spirale adapté à un bateau, sur la Liane, rivière qui forme le port de Boulogne (15 janvier 1832)
Le succès décida des capitalistes et des industriels de la vi Ile a constituer une société pour le perfectionnement et 1 exploitation en grand du procédé
Une si grave entreprise ne va pas sans pourparlers sans discussions d'intérêts. Nerveux, irritable, Sauvage rompit toute négociation, emportant son brevet
Pn^f f°P T S reStait SanS Ca P itaux P° ur utiliser en grand. 1 endant quelques années il végéta dans la
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misère à Neuilly, près de Paris, couchant dans un de ses canots, faute de meubles. Il travaillait cependant toujours, et inventait un soufflet hydraulique au moyen duquel l'eau peut être élevée à une hauteur déterminée par le poids de sa colonne.
Le temps marchait; faute d'argent, faute d'appui, Sauvage ne pouvait exploiter son brevet d'invention de l'hélice comme propulseur sous-marin. Le brevet tomba dans le domaine public. A peu près en même temps le pauvre inventeur était incarcéré pour detir^
Les ingénieurs purent utiliser l'invention de l'hélice qui, désormais, n'était plus légalement la propriété exclusive de Sauvage. Le Napoléon, notre premier navire à hélice, fut construit et lancé au Havre; des modifications avaient été apportées à la disposition de. l'hélice telle que Sauvage l'avait conçue. Au lieu d'affirmer et de prouver sa paternité, évidente malgré ces quelques changements, l'intraitable inventeur protesta contre ces changements et se refusa à reconnaître son œuvre.
11 lui fut cependant alloué une modique pension de 2.000 francs qui lui donnait au moins le pain de chaque jour. Mais la fatigue était venue; l'âge, les privations, les déboires avaient épuisé le malheureux ingénieur. Sa raisonétaitébranlée; désormais la musique et l'histoire naturelle ou plutôt l'examen des petites merveilles de la nature, furent ses seules occupations ; farouche et doux, il fuyait toutes relations. Recueilli d'abord dans une maison de santé, puis dans l'établissement de la rue de Picpus, il s'y éteignit le 17 janvier 1857 à l'âge de 72 ans.
Sauvage a confirmé par sa vie la triste légende des-
inventeurs. Justice lui a été rendue, mais tardivement. La ville de Boulogne lui a donné une tombe et élevé une statue le 12 septembre 1881.