LE RHIN DANS L’HISTOIRE
Le Rhin Gaulois et Gallo-Romain. — Il faut lire le magistral ouvrage que sous ce titre : Le Rhin dans l’histoire, M. Ernest Babelon, membre de l'Institut, vice-pré' sident du Comité du Rhin, vient de consacrer aux destinées historiques du grand fleuve [voir ci-dessous la bibliographie].
On y verra, avec toutes les preuves les plus fortes, que le Rhin n'est pas allemand. Il est la frontière naturelle de la France comme il fut historiquement celle de la Gaule ; il fut de tout temps la limite entre la civilisation occidentale et la barbarie germanique.
M. Camille Jullian, dans son admirable brochure sur le Rhin Gaulois , démontre par le nom même du fleuve cette origine celtique ; il rappelle qu'à la veille de la guerre un historien allemand faisait une conférence sur « le Rhin Dieu Gaulois » — « Il sembla, dit-il, aux gens de la Gaule et de l’Italie que la Providence avait voulu creuser
1. Les pages qui suivent ont surtout pour objet de fournir quelques arguments essentiels aux conférenciers et aux publicistes qui voudront participer à la grande campagne de « La France au Rhin ».
On trouvera d’amples développements de ces arguments dans les ouvrages de la liste bibliographique que nous y avons ajoutée et qui a été établie par M. Edmond Làskine.
cette grande fosse aux eaux profondes, mobiles et agitées, pour que l’Occident fût à jamais mis à l’abri de ces populations nouvelles (celles d’Outre-Rhin), pour que tout ce qu’il avait créé de grand et de beau, villes et blés de Gaule, temples et palais d’Italie, dieux de l'Olympe et
poésies d’Homère fussent préservés contre les passions et les souillures des fils de la forêt et du marécage. La formule sacrée de la civilisation occidentale, sous cette double forme, celtique et romaine, fut désormais le mot de Cicéron : « Le fossé du Rhin, aux gouffres regorgeant d’eau, on peut l’opposer comme limite et obstacle aux plus monstrueuses des nations ».
Ces formules n’ont pas vieilli parce qu elles sont con-
formes à la nature des choses et à la pérennité de l’histoire. Toutes les tribus gauloises qui vivaient à gauche du Rhin, les Trévires comme les Àrvernes, les Nerviens de la Sambre comme les Yénètes de la Bretagne, ont obéi à Tappel de Vercingétorix contre César.
Et plus tard, la Gaule devenue romaine, devenue la Gallia, tout entière elle forma une nation dotée par Rome d’institutions politiques libérales; elle fit du Rhin la barrière de la civilisation, elle établit sur la rive gauche lu grand fleuve toutes les forteresses de sa défense, Colonia Agrippinensis (Cologne), Confluentes (Coblence) Moguntiacum (Mayence), Argentoratum, puis Stratœburgus (Strasbourg) ; pour plus de précautions, une ligne de retranchements solides de Remagen (près de Bonn) à Ratisbonne.
Grâce à ce système militaire qu’il faudra reconstituer demain, la Gallia connut cinq cents ans de paix, la grande paix romaine, c’est-à-dire cinq cents ans de travail, de prospérité matérielle et intellectuelle, manifestés par d'admirables monuments, et elle apporta à la civilisation ane contribution remarquable. Nous ne demandons pas davantage à la paix de demain : réduire les barbares à l'impuissance et les rejeter au delà du fossé rhénan.
Le royaume des Francs jusqu'au Rhin. — A partir du v° siècle, avec les Huns et les Goths, les Alamans et es Vandales, les invasions barbares ruinèrent cette écla- ,ante prospérité et jetèrent l'Europe dans les ténèbres du noyen âge.
Les Francs tinrent à s'agréger à la civilisation gallo- ’omaine ; ils en prirent la défense contre la barbarie germanique.
L’Empire de Charlemagne qui y apporta un moment d'organisation ne dura pas. Par son démembrement au traité de Verdun, la France de l'Est, Lancienne Austrasie, devenue la Lotharingie, fut constituée à peu près entre le Rhin et la Meuse, mais ce pays resta un pays Franc,
imprégné de culture latine; il ne fut pas germanique. Les Francs, c’est nous, ce ne sont pas les Allemands. Les historiens allemands fondent leurs prétentions sur la rive gauche du Rhin, sur cette argumentation que le traité de Verdun donnait la Meuse pour limite à la France occidentale ; mais ils ont garde de rappeler qu'il rejetait la Germanie à droite du Rhin, et qu'il faisait du pays intermédiaire entre la Meuse' et le Rhin, la France de l’Est,
une sorte cT État tampon, la Lotharingie, ou Lorraine, du nom de l'empereur Lothaire, petit-fils de Charlemagne. Et ce pays, en effet, boulevard de la France, n’a pas cessé de lui être disputé par les Allemands. C’est encore l’histoire d’aujourd’hui.
La politique séculaire des rois de France. — Cependant la nature et l’histoire ne pouvaient pas être contestées ; elles imposaient à la France sa politique séculaire. Et dès que la royauté capétienne, après les querelles féodales et notamment la guerre de Cent ans, eut la possibilité d’une politique suivie, elle n’eut pas d’objet plus sacré que d’atteindre le Rhin.
En 1552, les princes protestants d’Allemagne, persécutés et vaincus par l’Empereur Charles-Quint, s’accordèrent avec le roi de France Henri II, et trouvèrent bon qu’il occupât les trois Evêchés Metz, Toul et Verdun : il en prit possession sans coup férir. Charles-Quint voulut reprendre Metz-, il y amena de grandes forces, il y échoua comme le Kronprinz devant Verdun.
Du temps de Henri IV le proverbe à la mode était :
Quand Paris boira le Rhin Toute la France aura sa fin.
Nous y reviendrons, car Paris a un intérêt vital à la question du Rhin.
Pendant la guerre de Trente ans, les princes allemands, menacés dans leurs libertés par l’absolutisme de la maison d’Autriche, furent défendus par le roi de Suède, Gustave- Adolphe et par le Cardinal de Richelieu ; ils sentirent que pour être à portée de les protéger il fallait que la France fût établie sur le Rhin. C’est un prince allemand,
Bernard de Saxe-Weimar, qui conquit l’Alsace pour nous ; la Paix de Westphalie en 1648 en consacra la réunion à la France, à la grande satisfaction des habitants épuisés par de longues années de dévastations germaniques,
La France au Rhin, ce fut FAllemagne libérée du despotisme impérial. II y a toujours des leçons dans cette histoire.
Au lendemain des traités de Westphalie, l’Alliance du Rhin entre la France et les princes allemands de la région du grand fleuve, garantit la paix et le développement des libertés germaniques.
Strasbourg se donna à la France en 1681 sans la moindre résistance ; Sarrelouis fut fondé la même année et fortifié par Yauban pour défendre la ligne de la Moselle en avant de Metz, de Toul et de Verdun. La sécurité de la France peu à peu se fondait sur la « barrière de fer » de Vau ban, Philippeville, Marienbourg , aux sources de l’Oise, Sarrelouis en Lorraine, Landau en Alsace : — la dernière étape en attendant la barrière naturelle du Rhin.
Au siècle suivant la Lorraine rentra doucement dans la famille française par les soins du bon duc Stanislas.
Et cependant, toutes les populations rhénanes, tous leurs gouvernements, vivaient heureux dans Famitié et dans la clientèle de la France, recevaient subsides et secours de Versailles, lui fournissaient jusqu’à 25 régiments allemands , se félicitaient d’être appelés les Allemands de France. La Prusse alors avait ses intérêts au delà de l’Elbe, autour de Berlin, au delà de la Vistule, versKœnigsberg, et son plus illustre roi Frédéric II le Grand , marquait au Rhin les limites du royaume de France.
La première République et le Rhin. — C’est pour-
quoi lorsque la Révolution donna à la France la formidable puissance d'expansion qui en quelques années porta ses soldats à travers toute l’Europe, tout naturellement le
pays rhénan entra en entier dans le cadre des frontières françaises.
Dès 1792, au lendemain de Valmy, le général Gustine, parti d'Alsace, occupa les villes du Rhin, Spire, Worms, Mayence, parmiles acclamations des habitants qui jetaient avec lui dans le fleuve libérateur les « chaînes de l’esclavage ». La guerre fut longue, les épreuves en furent
dures, la France fut envahie. Mais jamais l'image du Rhin ne cessa de guider la glorieuse armée de Sambre-et- Meuse, et enfin après trois ans de rudes batailles, elle alla camper sur la ligne du Rhin. Par les traités de Bâle en 1795, la Prusse fut la première à en reconnaître la pos¬
session à la France. L'Empereur y donna son adhésion par les traités de Campo-Formio et de Lunéville (1797 et 1801). L’Angleterre aussi y consentit par le traité d’Amiens (1 802).
Enfin la France était achevée, ou plutôt elle était reconstituée dans sa forme naturelle et séculaire, celle de l’ancienne Gaule et du royaume des Francs.
Et les populations rhénanes y applaudissaient ; avec enthousiasme, elles votaient en 1798 leur « réunion » à la grande République. Pendant vingt ans, elles participèrent à la fortune, à la prospérité et à la gloire de la France républicaine et impériale. Elles en ont conservé pieusement le souvenir et la domination prussienne, qui n’y est établie que depuis cent ans, y est demeurée superficielle, parce qu’elle est éphémère.
Les traités de 1815 . — Napoléon vaincu par la coalition de l’Europe, la France perdit en 1815 sa grande frontière.
Les traités de 1815 ! Voilà le désastre, le grand désastre de notre histoire, celui qui renferme en germe tous ceux que nous avons subis depuis cent ans, parce qu’il a commencé à nous écarter du Rhin, parce qu’après trois cents ans de lente poussée vers la frontière naturelle et nécessaire, il a marqué un premier recul.
Après l'admirable campagne de France et l’abdication de Napoléon à Fontainebleau, le lev traité de Paris du 30 mai 1814 nous avait ramenés à la frontière de 1792, en nous enlevant toutes les conquêtes de la lre République. Encore nous laissait-il avec Avignon, Chambéry et Annecy, Landau qui couvrait l’Alsace, Sarrelouis qui couvrait la Lorraine, Philippeville et Marienbourg qui fermaient la trouée de l’Oise derrière Charleroi.
Les traités de 1815, conséquence de Waterloo , nous enlevèrent systématiquement et dans le but d’annihiler les forces de la France, jusqu’à ces forteresses indispensables à la sécurité de notre frontière du Nord-Est. Il en est une surtout où il importe que nous insistions. A quelques kilomètres à l’ouest de Mayence, à Bingen, au
moment où il va entrer dans le massif schisteux, le Rhin reçoit à sa gauche la Nahe grossie du Glan ; or le Glan croise ses sources avec celles de la Blies qui tombe dans la Sarre à Sarrebrück. Les Alliés en 1815, par le 2e traité
de Paris du 20 novembre où ils pratiquèrent dans notre frontière les trouées qui la rendaient partout vulnérable, attribuèrent Sarrelouis avec Sarrebrück à la Prusse. La Prusse appréciait les houillères de la Sarre au bassin de Sarrebrück, et surtout elle tenait là en face de Metz et de notre Moselle une position stratégique qui lui ouvre l’invasion au cœur même de la Lorraine. Suivez sur la carte
la ligne naturelle et ferrée, Bingen-Sarrebrück, elle est comme une épée prussienne pointée au cœur de la France par les routes de la Lorraine et de la Champagne. Ce n'est pas sans raison que les Allemands, depuis 1870, avec le bronze de nos canons ont dressé à l’entrée de cette route sur la rive droite du fleuve, au Niederwald , en face de Bingen, la colossale statue de la Germania. Il faut couper cette voie d’invasion, briser cette épée aux mains des Allemands.
Car c’est à la Prusse qu’en 1815 le Congrès de Vienne, résolu à démembrer la France vaincue et à la renfermer dans des limites perfidement rétrécies, confia la garde de la rive gauche du Rhin en lui donnant la plus grande partie de la province rhénane, ce qu’on a appelé depuis à tort la Prusse Rhénane.
Ce n’est pas une Prusse et la Prusse n’en voulait pas ; ce sont des terres allemandes, d’origine gauloise et de séculaire affinité française, qui considèrent toujours les Prussiens comme des étrangers, les « gens d’au delà de l'Elbe », y dit-on encore.
La Prusse a été, malgré elle, installée là par l’Europe pour contenir la France ; elle y a établi un arsenal colossal, terriblement menaçant pour la France, et aussi pour l'Europe. Ce n’est pas la France qu’il faut contenir maintenant; c'est l’Allemagne, c’est la Prusse, et il n’y a pas d’autre moyen que de les rejeter à droite du Rhin, que de rendre à la France sa frontière historique et naturelle, de lui confier la garde du fleuve où se décident les destinées de l’Europe.
L'invasion allemande en 1870-1871. — L’Alsace et la Lorraine étaient dès 1815 ouvertes à l'invasion aile-
mande ; voyez la carte : si l’Alsace et la Lorraine ne sont pas garanties au nord par le grand fossé qui les enveloppe comme une ceinture protectrice, elles sont aussitôt débordées par les masses qui ont franchi le fleuve à Mayence,
Coblence et Cologne et qui remontent le long de la Moselle ou vers la Meuse.
C’est par Landau que l’Alsace fut envahie en 1870, dès la première bataille, celle de Wœrth; c’est par Sarrelouis et Sarrebrück que la Lorraine fut envahie le même jour après la bataille de Forbach et que l’armée de Bazaine fut débordée et enveloppée. Alors les Allemands n’eurent pas besoin de passer par la Belgique.
Et la France, après six mois d’une belle défense, eut la faiblesse de signer une paix de lassitude et de résignation, de consentir l’abandon de l’Alsace et de la moitié de la Lorraine. Erreur que nous payons terriblement cher aujourd’hui, caria grande guerre de 1914 avec toutes ses péripéties si dramatiques est en germe dans le traité de Francfort. La France ne devait pas renoncer à l’Alsace et à la Lorraine ; l’Europe ne devait pas permettre cette mutilation de notre patrie.
Le Rhin est la frontière historique et naturelle de la France. — L’histoire n’est qu’un enregistrement de faits; ils ne comportent pas forcément des leçons. Les circonstances et les hommes changent et le passé ne se recommence pas :
Tout de même il y a une force impressionnante dans ce fait qui est aussi constant que la France même et qui renferme le secret de son indépendance.
Pendant 500 ans, aux origines de son histoire qui sont dans la Gallia , la France abritée derrière le Rhin connut une période de paix et de prospérité qui est parmi les plus belles époques de l’histoire des hommes, l’âge d’or de la \ paix romaine .
Après les invasions et les désordres qui en résultèrent pendant tout le moyen âge, la royauté pendant toute sa carrière a poursuivi la politique de la frontière nécessaire, de la frontière de sûreté : elle fonda sur cette formule la politique nationale de la France.
La première République, héritière de cette pensée des rois, en réalisa heureusement le dessein, porta la frontière à la ligne naturelle, acheva la France au Rhin. Le Rhin a été d’abord la frontière républicaine de la France ;
tous les Républicains jusqu'à nos jours n’ont cessé de la revendiquer; et ceux-là qui oublieraient, qui renieraient cette tradition de la grande République Conventionnelle, seraient coupables devant les ancêtres et encourraient les plus lourdes responsabilités devant la postérité, devant leurs enfants. Car l’histoire au moins prouve que la possession du Rhin est pour la France une question de vie ou de mort.
Aussi bien les circonstances actuelles y apportent-elles des arguments encore plus convaincants, selon nous décisifs.