‹ PascalChapitre 134 sur 181 · Provinciale^ I,p · texte numérisé non relu

Provinciale^ I,p

20i PASCAL.

que pour brouiller, et il se tire d'affaire par un jeu de mots : « Je vous laisse cependant la liberté de tenir pour le moi prochain y ou non; car je vous aime trop pour vous persécuter sous ce prétexte * . »

Pascal joue sur le mot suffisant, comme il a joué sur le mot prochain, avec une ironie charmante. Que parlet-on de grâce suffisante? Elle ne suffit pas, s'il faut que rhomme y ajoute quelque chose. « C'est-à-dire que tous ont assez de grâce, et que tous n'en ont pas assez; c'està-dire que cette grâce suffit, quoiqu'elle ne suffise pas; c'est-à-dire qu'elle est suffisante de nom, et insuffisante en effet 2. »

La raillerie de Pascal ne porte pas : la doctrine moliniste ne présente aucune contradiction. Quelqu'un va se noyer; on lui tend une perche : le secours est suffisant pour le sauver, mais à condition qu'il prenne la perche. S'il n'étend pas la main pour la saisir, il se noie par sa faute, et non par l'insuffisance du secours. Pascal retombe dans le même sophisme, lorsqu'il invoque, pour égayer les lecteurs, l'exemple d'un religieux auquel son prieur ne donnerait que deux onces de pain et un verre d'eau par jour, en disant que c'est bien suffisant pour le nourrir, sous prétexte qu'avec autre chose , qu'il ne lui donnerait pas, cela suffirait en effet. La comparaison est aussi ingénieuse qu'inexacte. Pour qu'elle fût juste, il faudrait dire : Le prieur a fait servir au religieux, dans le réfectoire, un repas suffisant. Si celui-ci reste dans sa cellule et refuse de descendre au réfectoire, le

Page 1