Provinciale, I, p
repas, bien que suffisant poxir le nourrir, ne le nourrira pas effectivement.
Est-il rien de plus ambigu que cette distinction, que Pascal reproduit dans sa Lettre sur les Commandements de Dieu ? « Encore qu'il soit vrai en un sens que Dieu ne laisse jamais un juste, si ce juste ne le laisse le premier, c'est-à-dire que Dieu ne refuse jamais sa grâce à ceux qui le prient comme il faut : ... il est pourtant vrai en un autre sens que Dieu laisse quelquefois les justes avant qu'ils Talent laissé, c'est-à-dire que Dieu ne donne pas toujours aux justes le pouvoir prochain de persévérer dans la prière. » C'est que, pour les jansénistes, ceux-là seuls parmi les justes prient Dieu comme il faut, qui ont reçu la grâce de prier ainsi : ce qui n'est qu'un cercle vicieux.
De même, Jansénius admet qu'en principe l'homme peut résister à la grâce, mais qu'en fait il est inadmissible qu'il y résiste : « L'homme reçoit l'inspiration et l'impulsion de Dieu sans qu'elle supprime dans sa volonté le pouvoir d'y résister; mais en fait la résistance est incompatible avec ce qu'il est supposé avoir reçu*. »
Sans cette restriction, c'était le calvinisme pur. Il n'en faut pas plus à Pascal, pour proclamer les jansénistes « aussi fermes à soutenir contre Calvin ^ le pouvoir que
1. Augustinus, De gratta, I. VIII, ch. iv : a Ita hominem recipere Dei inspirationem et motionem ut nihil aaferat ab ejus Tolantate potestatem dîMentiendl, qnamquara actualis dissensus cum illis prœsupposilis componi nequeat. »
3. Pascal est dans l'illusioD. Vincent de Paul avait été voir un jour l'abbé de Saint-Gyran. a Étant tombés en discourant ensemble sur quel-
la volonté a de résister même à la gr&ce efficace et victorieuse, qu'à défendre contre Molina le pouvoir de cette grâce sur la volonté, aussi jaloux de Tune de ces vérités que de l'autre, encore que, de leur aveu, cette résistance soit incompatible en fait avec l'action divine* ». Cela suffit à ses yeux pour sauvegarder le libre arbitre. Il ne songe pas que, lors même que, chez ceux à qui Dieu donne la grâce efficace, le libre arbitre subsisterait avec le pouvoir d y résister, il serait supprimé chez ceux à qui Dieu n'accorde pas cette grâce, qui seraient, quoi qu'ils fissent, voués à la réprobation.
« Tous ceux, dit Bossuet, qui avancent de telles propositions errent contre la doctrine de la grâce en ce qu'ils ne veulent pas expliquer que tous les jusles qui tombent lui résistent, pèchent contre elle, lui manq[uent, lui sont infidèles et se perdent par leur tajite. Us abusent de cette expression e/Jîcace par elle-même^ d'où l'on veut induire l'exclusion de la coopération du libre arbitre, sans laquelle la grâce n'opérerait pas 2. »
Pascal est de si bonne foi dans sa prévention pour les jansénistes que, en exposant leur doctrine, il la modifie à son insu dans le sens de l'orthodoxie : Que disent-ils? Que celui qui reçoit la grâce efficace
ques poinls de la doctrine de Calvin, il fut fort étonné de voir cet abbé prendre le parti et soutenir l'erreur de cet hérésiarque. Sur quoi, lui ayant représenté que cette doctrine de Calvin était condamnée de TËglise, Tabbé a lui répondit que « Calvin n'avait pas du tout mauvaise cause, mais qu'il « l'avait mal défendue » ; et il ajouta ces paroles latines : « Bene sensit, maie locutus est. » (Abelly, Vie de saini Vincent de Paul, il, 38.)