Pensées, XI
sans un tel contre-poids, cette élévation le rendrait horriblement vain, ou cet abaissement le rendrait terriblement abject*. » Il faut au fidèle « des mouvements de bassesse, non de nature, mais de pénitence ; non pour y demeurer, mais pour aller à la grandeur ». Il lui faut « des mouvements de grandeur, non de mérite, mais de grâce, et après avoir passé par la bassesse 2 ». « Jésus-Christ est un Dieu dont on s'approche sans orgueil, et sous lequel on s'abaisse sans désespoir ^, » Aussi regardez à la conduite de ses vrais disciples. « Avec combien peu d'orgueil un chrétien se croit-il uni à Dieu ! avec combien peu d'abjection s'égale-t-il aux vers de la terre * ! »
En outre, personne n'a peut-être parlé aussi éloquemment que Pascal de la sainteté du Christ.
« Jamais homme, s'écrie-t-il, n'a eu plus d'ignominie. » « De trente-trois ans, il en vit trente sans paraître. Dans trois ans, il passe pour un imposteur ; les prêtres et les principaux le rejettent; ses amis et ses plus proches le méprisent. Enfin, il meurt trahi par un des siens, renié par l'autre, et abandonné par tous. »
Et cependant « jamais homme n'a eu tant d'éclat. » « Le peuple Juif tout entier le prédit, avant sa venue. Le peuple gentil l'adore, après sa venue. Les deux peuples gentil et Juif le regardent comme leur centre ^. » A quoi tient ce triomphe inattendu ? D'où procèdent cet empire, cette victoire, ce luxe incomparables auxquels les grandeurs charnelles ou spirituelles n'ont aucune part? de ce « qu'il est venu avec l'éclat de son or-
1. Pensées, Xll, 13. — 2. Ibid., XII, 17. — 3. Ibid,, XVII, 7. — 4. Jbid., XII, 19. — 6. Ibid., XVII, 1, 2.
dre », « qui est celui de la sainteté ». « Il n'a point donné d'invention, il n'a point régné; mais il a été humble, patient, saint ; saint à Dieu, terrible aux démons, sans aucun péché. »
« Qu'on considère cette grandeur-là dans sa vie, dans sa passion, dans son obscurité, dans sa mort, dans l'élection des siens, dans leur abandon, dans sa secrète résurrection, et dans le reste, on la verra si grande, qu'on n'aura pas sujet de se scandaliser d'une bassesse qui n'y est pas ^ » En Jésus-Christ s'est manifesté dans sa plénitude le plus élevé des trois ordres, qui est celui de la charité; et voilà le principe de sa prodigieuse magnificence aux yeux des cœurs qui voient la sagesse.
On est également frappé de la force avec laquelle Pascal a fait ressortir le témoignage des apôtres.
a Les apôtres, dit-il, ont été trompés ou trompeurs.
L'un ou l'autre est difficile. »
« Il n'est pas possible de prendre un homme pour être ressuscité 2. » Et « Thypothèse des apôtres fourbes est bien absurde ». « Qu'on imagine ces douze hommes, assembles après la mort de Jésus-Christ, faisant le complot de dire qu'il est ressuscité : ils attaquent par là toutes les puissances. Le cœur des hommes est étrangement penchant à la légèreté, au changement, aux promesses, aux biens. Si peu qu un de ceiL\-là se fût démenti par tous ces attraits et, qui plus est, par les prisons, par les tortures et par la mort, ils étaient perdus. Qu'on suive cela ^. » A quoi bon d'ailleurs recourir à
1. Pensées, XVIII, 1. - 2. Ibid., XIX, 1. — 3. Ibid,, XIX, 1 bis.
des hypothèses? Les faits sont là; et ils ont une éloquence irrésistible. Le témoignage des apôtres a reçu la confirmation du martyre ; et l'on peut croire à la sincérité de témoins qui se font « égorger* ».
Les divergences mêmes des évangélistes sur le détail des événements donnent créance à leurs récits : ils ne se sont pas concertés. « Plusieurs évangélistes, pour la confirmation de la vérité; leur dissemblance utile 2. » Enfin le caractère de leur récit est une preuve de leur véracité. Auraient-ils inventé la miséricorde infinie du Maître et ses vertus jusqu'alors inconnues, s*ils ne les avaient eues sous leurs yeux? « Le style de TÉvangile est admirable en tant de manières, et entre autres en ne mettant jamais aucune invective contre les bourreaux et ennemis de Jésus-Christ ^. » « Qui a appris aux évangélistes les qualités d'une àme parfaitement héroïque, pour la peindre si parfaitement en Jésus-Christ*? »
Ajoutons à ces pages la description que nous trace Pascal de la perpétuité de l'Église; il est difficile, je crois, d'en donner une idée plus saisissante.
« Nulle secte ni religion n'a toujours été sur la terre que la religion chrétienne ^ . »
« Cette religion, qui consiste à croire que l'homme est déchu d'un état de gloire et de communication avec Dieu en un état de tristesse, de pénitence et d'éloignement de Dieu, mais qu'après cette vie nous serons rétablis par un Messie qui devait venir, a toujours été sur la terre. Toutes choses ont passé, et celle-là a subsisté
1. Pensées, XXIV, 46; XXIV, 22.-2. Ibid., XXV, 188. — 3. /Wd., XIX, 2. — 4. Ibid., XVII, 5. — 5. Ibid,, XXV, 39.
pour laquelle sont toutes choses. Les hommes, dans le premier âge du monde, ont été emportés dans toutes sortes de désordres, et il y avait cependant des saints, comme Enoch, Lamech et d'autres, qui attendaient en patience le Christ promis dès le commencement du monde. Noé a yu la malice des hommes au plus haut degré, et il a mérité de sauver le monde en sa personne, par Fespérance du Messie, dont il a été la figure... Moïse et d'autres croyaient celui qu'ils ne voyaient pas, et l'adoraient en regardant aux dons étemels qu'il leur préparait... Il y avait toujours au cœur de la Judée des honmies choisis qui prédisaient la venue de ce Messie, qui n'était connu que d'eux. Il est venu enfin en la consommation des temps : et depuis on a vu naître tant de schismes ei d'hérésies, tant renverser d'États, tant de changements en toutes choses ; et cette Église, qui adore Celui qui a toujours été adoré, a subsisté sans interruption. Et ce qui est admirable, incomparable et tout à fait divin, c'est que cette religion, qui a toujours duré, a toujours été combattue. Mille fois elle a été à la veille d'une destruction universelle ; et toutes les fois qu'elle a été en cet état, Dieu l'a relevée par des coups extraordinaires de sa puissance ^. » « Les États périraient, si on ne faisait ployer souvent les lois à lanécessité. Mais jamais la religion n'a souffert cela, et n'en a usé^. »
« La seule religion contre nature, contre le sens commun, contre nos plaisirs, est la seule qui ait toujours été 3. » « La seule science qui est contre le sens commun
1 Pensées, XI, 5 bis. — 2. Ibid., XI, 6.-3. Ibid., XI, 9.
et la nature des hommes, est la seule qui ait toujours subsisté parmi les hommes ^ . »
« Il y a plaisir d'être dans un vaisseau battu de Forage, lorsqu'on est assuré qu'U ne pérh-a pomt. Les persécutions qui travaillent l'Église sont de cette nature '. »