I. Pensées, XXIV, 3. — 2. /Wrf., X
OÙ est roriginalité de l'œuvre de Pascal?
Depuis que le christianisme était entré en lutte avec la religion païenne, rapologétique comptait déjà de nombreux travaux. Puisque Pascal faisait un nouvel essai, il avait conçu sans doute une apologie d'un genre nouveau :
En quoi consiste cette innovation?
L'apparition du christianisme dans le monde étant un fait qui, comme les autres faits, appartient à l'histoire, toutes ces apologies retombent nécessairement dans les mêmes preuves historiques : authenticité des évangiles ; véracité des évangélistes scellant de leur sang ce qu'ils affirmaient; miracles de Jésus-Christ et leur accord avec les prophéties ; établissement dans l'empire romain, par douze hommes pauvres et obscurs, d'une religion qui mortifie la nature, etc. On a vu que Pascal se rencontre ici avec ses devanciers, qu'il présente conmie eux les arguments consacrés. 11 les anime sans doute de ce que Voltaire appelle « son éloquence ardente et impérieuse » .
Mais il n'y introduit rien de nouveau; et, par conséquent, c'est ailleurs qu'il faut chercher le caractère original de son apologie. Ce qui est personnel dans Fœuvre de Pascal, ce qui n'appartient qu'à lui, c'est la manière dont il force ceux qui nient le surnaturel à reconnaître que leur nature même le suppose, et les oblige d'y recourir.
Sans s'aider de la révélation, par une observation pénétrante de l'être humain, que chacun peut vérifier en Im-même, il démontre la vraisemblance, sinon la certitude, du dogme fondamental du christianisme : la chute et la déchéance de l'homme. Appliquant à ce mystère d'une manière inattendue la méthode expérimentale du physicien qui observe un ordre de faits, cherche une hypothèse qui les explique et adopte celle qui en rend raison, Pascal constate dans la nature actuelle de l'homme une anomalie que n'offre aucune autre créature, deux éléments opposés, deux principes ennemis, grandeur et bassesse, partout réunis bien qu'ils s'excluent, troublant la raison par leur contradiction inexplicable, et le cœur par leur conflit douloureux. Passant en revue toutes les hypothèses, philosophiques et religieuses, qui prétendent donner à l'honmie la lumière et la paix, il prouve qu'aucime d'elles ne satisfait aux deux conditions du problème : résoudre Ténigme et guérir la misère. Seul le christianisme fournit par le péché originel l'explication demandée et par la Rédemption le remède souhaité.
Cette hypothèse est donc la seule raisonnable.
La nouveauté d'une telle argumentation a frappé Voltaire : « Il est étrange, dit-il, que Pascal ait cru qu'on
pouvait deviner le péché originel par la raison *. » Un autre sujet où s'accuse l'originalité de Pascal, c'est le problème à la fois si foncier et si réfractaire de la certitude. La logique, d'après lui, suffit à la procurer dans l'ordre des vérités scientifiques ; elle n'y suffit pas dans Tordre des vérités morales. Ou bien le raisonnement ne conduit pas au but; ou bien, s'il y conduit, il ne donne que des vues abstraites qui demeurent stériles : il éclaire et ne meut point. Encore la lumière qu'il répand est-elle si vacillante que l'on ne s'y tient pas : à peine a-t-on « sauté » jusque-là, que l'on se prend à douter derechef. Il faut donc commencer par un autre extrême l'œuvre mystérieuse de la foi. C'est par l'action que se conquiert la certitude morale ; c'est en redressant sa conduite que Ton y parvient : elle jaillit du fond même de la vie, au fur et à mesure qu'on la purifie davantage; car Dieu qui est en nous s'y révèle d'autant plus qu'il y rencontre moins d'obstacles. Et cette certitude ne se fonde pas sur un sentiment aveugle, elle n'implique pas non plus une adhésion de la volonté qui dépasse son objet : c'est le contact vainqueur de l'étemelle vérité, une intuition synthétique et vivante en face de laquelle les difficjultés d'ordre spéculatif se dissipent comme un rêve.
L'important est donc de vouloir le bien d'un vouloir efficace. Et c'est à provoquer cette démarche décisive
que tendent toutes les considérations de l'apologie : l'analyse des antinomies singulières de notre nature, les