Facgère, ouvr. cit., Janv. 1655, p. 35G
lutte intérieure, que nous avons vue commencer en lui dès Tannée 1653, gagne en intensité et qu'il est venu lui confier ses derniers combats : «' Vers la fin de septembre dernier, il vint me voir et à cette visite il s'ouvrit à moi d'une manière qui me fit pilié, en m'avouant qu'au milieu de ses préoccupations qui étaient grandes, et parmi toutes les choses qui pouvaient contribuer à lui faire aimer le monde, et auxquelles on avait raison de le croire fort attaché, il était de telle sorte sollicité de quitter tout cela, et par une aversion extrême qu'il avait des folies et des amusements du monde, et par le reproche continuel que. lui faisait sa conscience, qu'il se trouvait détaché de toutes choses d'une telle manière qu'il ne l'avait jamais été de la sorte ni rien d'approchant ; mais que d'ailleurs il était dans un si grand abandonnement du côté de Dieu, qu'il ne sentait aucun attrait de ce côté-là; qu'il s'y portait néanmoins de tout son pouvoir. »
On rapporte au 8 novembre 1654- l'accident du pont de Neuilly, raconté dans un manuscrit des Pères de l'Oratoire de Clermont. « M. Amoul (de Saint- Victor), curé de Chambourcy, dit qu'il a appris de M. le Prieur de Barillon, ami de M""" Périer, que M. Pascal, quelques années avant sa mort, étant allé selon sa coutume un jour de fête à la promenade au çont de Neuilly dans un carrosse à quatre ou six chevaux, les deux chevaux de volée prirent le frein aux dents à l'endroit du pont où il n'y avait point de garde-fou; et s'étant précipités dans l'eau, les laisses qui les attachaient au train de derrière se rompi-
rent, en sorte que le carrosse demeura sur le bord du précipice. Ce qui fit prendre la résolution à M. Pascal de rompre ses promenades et de vivre dans une entière solitude. »
Si cette anecdote, qu'appuie un témoignage unique, était vraie, on pourrait admettre que Pascal, déjà résolu à se séparer du monde, ait vu, dans le péril auquel il avait échappé, comme un avertissement de ne plus différer une retraite à laquelle il aspirait bien avant cet accident. C'est l'interprétation qui résulte tout naturellement des lettres de Jacqueline. Mais cela ne suffit pas à ceux qui ont imaginé le Pascalsceptique, joueur, dissipateur, etc. Incrédule jusqu'alors, la terreur causée par cet accident l'aurait, à leur sens, précipité dans la religion.
D'autres veulent que depuis lors Pascal ait été halluciné. Us s*appuient sur une lettre de Tabbé Boileau adressée longtemps après la mort de Pascal, en 1737, à une demoiselle, sujette à des terreurs imaginaires, pour la rassurer. « Cela me fait souvenir de M. Pascal, dont la comparaison ne vous déplaira pas... Ce grand esprit croyait toujours voir un abîme à son côté gauche et y faisait mettre une chaise pour se rassurer; je sais l'histoire d'origine. Ses amis, son confesseur, son directeur avaient beau lui dire qu'il n'y avait rien à craindre, il convenait de tout cela avec eux, car il n'était nullement visionnaire ; et un quart d'heure après il se creusait de nouveau le précipice qui l'effrayait ^ »
Voltaire est ravi de ce récit : il le rattache à l'accî-
U Lettres de Vabhé Boileau^ éd. de 1737, p. 207.
dent du pont de Neuilly , à la suite duquel, selon lui, Pascal est devenu fou : « Il n'est pas étonnant, dit-il, qu'un homme d'un tempérament délicat, d'une imagination triste, comme Pascal, soit, à force de mauvais régime, parvenu à déranger les organes de son cerveau*. »
Pourtant, deux ans après, retenons cette date, ce fou écrivait les Lettres provinciales et préparait l'apologie de la religion chrétienne, dont l'ébauche seule frappe d'admiration même ses adversaires. Le vrai n'est donc pas là. Le vrai, c'est que l'enfance et la jeunesse chrétiennes de Pascal, l'influence de Port-Royal et la direction de M. Singlin, enfin l'exemple et les exhortations pressantes de sa sœur avaient préparé par degrés ce qu'on appelle sa conversion définitive.
Le 23 novembre 1654 , il ressent une sorte de ravissement qui lui commande la soumission totale à J .-C. Afin que ce souvenir ne le quitte plus, il le consigne dans un écrit qu'il porte toujours sur lui et qu'on trouva après sa mort cousu dans son habit, en double, sur parchemin et sur papier.
l'an de GRACE 165V.
Lundi 23 novembre , jour de saint Clément.
Depuis environ dix heures et demie du soir jusques environ minuit et demi Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac, Dieu de Jacob, non des philosophes et des savants.
Certitude, certitude, sentiment, joie, paix, ... grandeur de Tàme humaine...