Pensées, XXV, 27. — 2. Ibid,, VI, 2.— 3. Ibid., Ill
personne n'a d'assurance, hors de la foi, s'il veille ou s'il dort, vu que durant le sommeil on croit veiller aussi fermement que nous faisons ; on croit voir les espaces, les figures, les mouvements ; on sent couler le temps, on le mesure, et enfin on agit de même qu'éveillé; de sorte que, la moitié de la vie se passant en sommeil, par notre propre aveu, où, quoiqu'il nous en paraisse, nous n'avons aucune idée du vrai, tous nos sentiments étant alors des illusions, qui sait si cette autre moitié de la vie où nous pensons veiller n'est pas un autre sommeil un peu différent du premier, dont nous nous éveillons quand nous pensons dormir*?
Il revient sur la même idée à propos des réflexions de Montaigne sur l'incertitude des connaissances humaines. « De telle sorte qu'on demeure convaincu que nous ne pensons pas mieux à présent que dans quelques songes dont nous ne nous éveillons qu'à la mort, et pendant lesquels nous avons aussi peu les principes du vrai que dans le sommeil naturel^. »
Même conclusion dans un passage des Pensées, où il explique que ce qu'on voit en rêve « affecte bien moins que ce qu'on voit en veillant, à cause de la continuité ; qui n'est pourtant pas si continue et égale qu'elle ne change aussi, mais moins brusquement, si ce n'est rarement, comme quand on voyage ; et alors on dit : Il me semble que je rêve; car la vie est un songe, un peu moins inconstant 3. »
Est-il même certain que les hommes , lorsqu'ils pa-
1. Ibid., vin, 1. — 2. Entretien ovecM. de Saci, cxxix. — 3. III, 14.
raissent d'accord sur certains principes, entendent les mêmes choses sous les mêmes mots? « De cette conformité d'application on tire une puissante conjecture d'une conformité d'idée; mais cela n'est pas absolument convaincant de la dernière conviction , quoiqu'il y ait bien à parier pour l'affirmative; puisqu'on sait qu'on tire souvent les mêmes conséquences de suppositions différentes^ »
Enfin ce même penseur, qui réfutait victorieusement le P. Noël en s'appuyant sur l'autorité de la raison et des sens, les oppose maintenant l'un à l'autre, comme se donnant un perpétuel démenti. « Ces deux principes de vérité, la raison et les sens, outre qu'ils manquent chacun de sincérité, s'abusent réciproquement l'un Fautre. Les sens abusent la raison par de fausses apparences; et cette même piperie qu'ils apportent à la raison, ils la reçoivent d'elle à leur tour : elle s'en revanche. Les passions de l'âme troublent les sens, et leur font des impressions fausses. Ils mentent et se trompent à l'en vi 2. »
C'est pourquoi les preuves les mieux établies n'apportent pas une certitude invincible. « Les prophéties, les miracles mêmes et les preuves de notre religion, ne sont pas de telle nature qu'on puisse dire qu'ils sont absolument convaincants 3. »
« Ce n'est point ici le pays de la vérité : elle erre inconnue parmi les hommes : Dieu l'a couverte d'un voile*. »
1. Ibid., III, 13.— 2. Ihid., III, 19. — 3. Ihid., XXIV, 18.— 4. Ibid., XXIII, 3t.
De là les contradictions au milieu desquelles la raison humaine se débat. « Incompréhensible que Dieu soit, et incompréhensible qu'il ne soit pas; que Tàme soit, avec le corps, que nous n'ayons pas d'âme ; que le monde soit créé, qu'il ne le soit pas; que le péché originel soit, et qu'il ne soit pas*. » « Si nous sommes simplement matériels, nous ne pouvons rien du tout connaître, et si nous sommes composés d'esprit et de matière , nous ne pouvons connaître parfaitement les choses simples, spirituelles ou matérielles 2. » Chaque chose est donc vraie en partie, fausse en partie. Or « la vérité essentielle n'est pas ainsi : elle est toute pure ec (oute vraie. Ce mélange la déshonore et l'anéantit. Rien n'est purement vrai ; et ainsi rien n'est vrai, en l'entendant du pur vrai ^. »
Mais ce qui achève de déconcerter la raison humaine, c'est qu'elle trouve dans les sciences mêmes, dont elle s'enorgueillit , la confirmation de son impuissance ; car celles-ci lui démontrent qu'elle est comme suspendue entre deux infinis qui échappent également à ses prises : en sorte que le sentiment même de l'infini, par lequel Pascal élevait l'homme si fort au-dessus des animaux et où il voyait sa grandeur, fait son incurable faiblesse.
Si l'on considère la mécanique , science du mouvement , rarithmétiquc , science du nombre , et la géométrie, science de l'étendue, on voit, dit Pascal, « qu'il y a des propriétés communes à toutes choses... La principale comprend les deux infinités qui se rencontrent
U Ifjid., XXIV, 07. — 2. lOid., l 1. — 3. Ibi(L, VI. GO.
dans toutes : Tune de grandeur, l'autre de petitesse. Car quelque prompt que soit un mouvement, on peut en concevoir un qui le soit davantage, et hâter encore ce dernier, et ainsi toujours à l'infini, sans jamais arriver à un qui le soit de telle sorte qu'on ne puisse plus y ajouter. Et au contraire, quelque lent que soit un mouvement, on peut le retarder davantage, et encore ce dernier ; et ainsi à l'infini, sans jamais arriver à un tel degré de lenteur qu'on ne puisse encore en descendre à une infinité d'autres, sans tomber dans le repos.
« De même, quelque grand que soit un nombre , on peut en concevoir un plus grand , et encore un qui surpasse le dernier, et ainsi à l'infini , sans jamais arriver à un qui ne puisse plus être augmenté. Et au contraire, quelque petit que soit un nombre, comme la centième ou la dix millième partie , on peut encore en concevoir un moindre et toujours à l'infini, sans arriver au zéro ou néant.
« Quelque grand que soit un espace, on peut en concevoir un plus grand, et encore un qui le soit davantage; et ainsi à l'infini, sans jamais arriver à un qui ne puisse plus être augmenté. Et au contraire, quelque petit cjue soit un espace, on peut encore en considérer un moindre, et toujours à l'infini, sans jamais arriver à un indivisible qui n'ait plus aucune étendue : ... C'est-àdire, en un mot, que quelque mouvement, quelque nombre, quelque espace, cjuelque temps que ce soit, il y en a toujours un plus grand et un moindre : de sorte qu'Us se soutiennent tous entre le néant et l'infini, étant toujours infiniment éloignés de ces extrêmes : ... Car
qu'y a-t-il de plus évident que cette vérité, qu'un nombre , tel qu'il soit , peut être augmenté : Ne peuton pas le doubler? Que la promptitude d'un mouvement peut être doublée, et qu'un espace peut être doublé de même? Et qui peut douter aussi qu'un nombre, tel qu'il soit, ne puisse être divisé par la moitié, et sa moitié encore par la moitié? Car cette moitié serait-elle un néant? Et comment ces deux moitiés, qui seraient des zéros, feraient-elles un nombre? De même un mouvement, quelque lent qu'il soit, ne peut-il pas être ralenti de moitié?... et ce dernier
mouvement encore? Car serait-ce un pur repos?
Enfin un espace, quelque petit qu'il soit, ne peut-il pas être divisé en deux, et ces moitiés encore? Et comment pourrait-il se faire que ces moitiés fussent indivisibles, sans aucune étendue, elles qui jointes ensemble ont fait quelque étendue? »... toutes ces grandeurs sont donc « divisibles àl'infini, sans tomber dans leurs indivisibles, de sorte qu'elles tiennent le milieu entre l'infini et le néant* ».
Ces considérations toutes scientifiques, qui ne semblent guère au premier abord liées à la destinée humaine et que Pascal va tout à T heure y rattacher d'une manière saisissante, lui étaient contestées, avec quelque légèreté, par un de ses amis, le chevalier de Méré, esprit ouvert , mais infatué , qui se croyait savant parce qu'il avait suggéré à Pascal le calcul des probabilités en matière de jeu 2. La lettre où il entreprend de re-