Ibid., X\li 10 bi$. — 2. Ibid., m
Il montre donc d'abord que la raison est bornée. « La dernière démarche de la raison, est de reconnaître qu'il y a une infinité de choses qui la surpassent. Elle n'est que faible, si elle ne va jusqu'à connaître cela. Que si les choses naturelles la surpassent, que dira-t-on des surnaturelles * ? »
L'erreur commune est de croire contraire à la raison ce qui est simplement au-dessus d'elle. « La foi dit bien ce que les sens ne disent pas, mais non pas le contraire de ce qu'ils voient; elle est au-dessus, et non pas contre^. » « Comme s'il n'y avait que la raison capable de nous instruire 3. »
Elle a donc dans certains cas pleine autorité, mais il en est d'autres, les plus importants pour la vie, où elle est manifestement impuissante. « Deux excès : exclure la raison, n'admettre que la raison '^. »
(( Il faut savoir douter où il faut, assurer où il faut en se soumettant où il faut. Qui ne fait ainsi n'entend pas la force de la raison. U^y en a qui faillent contre ces trois principes, ou en assurant tout comme démonstratif, manque de se connaître en démonstration ; ou en doutant de tout, manque de savoir où il faut se soumettre; ou en se soumettant à tout, manque de savoir où il faut juger ^. » « Il n y a rien de si conforme à la raison que ce désaveu de la raison ^. »
Puis, que peut la raison pour le salut? Quand elle me ferait connaître Dieu, me donnerait-elle l'amour de Dieu? Cela est hors de son pouvoir. « Qu'il y a loin de
t. Ibid., XIII, 1. — 2. Ibid., XUI, 8. — 3. Ibid., VIII, 6. — 4. Ibid., Xni, 7. — 5. Ibid,, XIIJ, 2. — 6. Ibid,, XIII, 6.
CONQUÊTE DE lA CERTITUDE. 101
la connaissance de Dieu à l'aimer M » « Est-ce par raison que vous aimez? C'est le cœur qui sent Dieu, et non la raison. Voilà ce que c'est que la foi : Dieu sensible au cœur et non à la raison^. » « Quand un homme serait persuadé que les proportions des nombres sont des vérités immatérielles, étemelles, et dépendantes d'une première vérité en qui elles subsistent, et qu'on appelle Dieu, je ne le trouverais pas beaucoup avancé pour son salut ^. » Ces abstractions ne vont pas jusqu'à l'âme : elles nous éclairent, mais elles ne nous meuvent pas plus que la lumière des étoiles ne meut les flots de la mer.-
La raison n'est pas seulement inutile pour le salut; elle lui est souvent contraire, parce que le savant, orgueilleux de ses découvertes, s'exagère le pouvoir de la raison et se fait un dieu de la science. « On se fait une idole de la vérité même; car la vérité hors de la charité n'est pas Dieu, et est son image et une idole, qu'il ne faut point aimer ni adorer*. »
Comme le dit Bourdaloue, « la science sans la charité pçut être plus nuisible qu'utile à un savant parce qu'elle enfle ^. Quod curiositate cognoverint, superbia amiserunt^. Ce qu'ils avaient pu trouver par le désir de savoir, ils l'ont perdu par l'orgueil. » Bossuet cite également ce passage de saint Augustin et en tire la même conclusion que Pascal. « Autant qu'ils s'approcheront de Dieu par l'intelligence, autant s'en éloigneront-ils par leur orgueil '^. »
1. iWrf., XXV, 21. — 2. IHd,, XXIV, 5. — 3. Ihid,, X, 5. — 4. Ibid,, XXIV, 63 Hs. — 5. Pensées, simplicité évangélique. — 6. Pensées, X, 5. — 7. Traité de la concupiscence, ch. x?iii, p. 383.
C'en est assez pour que Pascal condamne et proscrive la raison. Aussi lui, qui admirait Toeuvre de Descartes, écrit maintenant : « Descartes inutile et incertain*. » « Cela est inutile, incertain et pénible. Et, quand cela serait vrai, nous n'estimons pas que toute la philosophie vaille une heure de peine 2. » Il en arrive à mépriser les sciences mêmes. « Écrire contre ceux qui approfondissent trop les sciences 3. » Il se reproche de les avoir trop aimées. « Quand j'ai commencé l'étude de Thomme, j'ai vu que ces sciences abstraites ne lui sont pas propres, et que je m'égarais plus de ma condition en y pénétrant que les autres en l'ignorant; j'ai pardonné aux autres d'y peu savoir. Mais j'ai cru trouver au moins bien des compagnons en l'étude de l'homme, et que c'est la vraie étude qui lui est propre. J'ai été trompé. Il y en a encore moins qui l'étudient que la géométrie. Ce n'est que manque de savoir étudier cela qu'on cherche le reste. Mais n'est-ce pas que ce n'est pas encore Ik la science que l'homme doit avoir, et qu'il lui est meilleur de s'ignorer pour être heureux*? »
« La science des choses extérieures ne me consolera pas de l'ignorance de la morale au temps d'affliction ; mais la science des mœurs me consolera toujours de l'ignorance des choses extérieures 5. »