‹ PascalChapitre 80 sur 181 · Pensées · texte numérisé non relu

Pensées

avec lenteur », et ses démarches sont si pénibles qu'à « toute heure elle s'assoupit* ». « Les principes » dont elle se sert « sont si déliés et en si grand nombre, qu'il est presque impossible qu'il n'en échappe. Or, l'omission d'un principe mène à l'erreur^ ». Lorsque, au prix de tant d'efforts, elle parvient à toucher le but, elle ne s'y tient pas; « elle y saute seulement, non comme sur le trône, pour toujours, mais pour un instant seulement ^ ». Ses preuves « sont si éloignées du raisonnement des hommes, si compliquées qu'elles frappent peu » : elle voit; « puis, une heure après, elle craint de s'être trompée* ».

Mais cette atonie de la raison n'a point sa cause dans la raison même. Si l'homme était pur, « il jouirait de la vérité avec assurance^ ». Cette atonie de la raison vient de ce que l'homme, depuis sa déchéance, cède de plus en plus à l'entraînement des passions ^.

Tandis que la vérité purement scientifique est indifférente à la conduite de notre vie, la vérité morale concerne nos intérêts les plus chers. En effet, que la sonmie des angles d'un triangle soit, ou non, égale à deux angles droits, que les corps s'attirent, ou non, en raison inverse du carré de la distance, cela ne touche pas à notre destinée présente ou future. Mais qu'il y ait, ou non, un jugement dernier après la mort, voilà qui se rapporte directement à la manière dont nous devons vivre; que l'àme soit mortelle ou inmiortelle,

1. ïbid., XXIV, 52. — 2. Ibid,, VII, 2 bis. — 3. Ibid., VII, 12. — 4. Jbid., X, 5. — 5. Ibid,, X, 5.

6. Ibid., I, 8 : « sa connaissance s'est obscurcie par les passions d.

cela doit mettre une différence entière dans la morale K

La vérité morale violente nos appétits. Et nous en détournons nos regards, comme d'un juge importun; nous la contestons, nous la nions, afin de pouvoir la violer sans trouble : ce qui fait qu'à la longue elle ne garde plus aucune prise sur notre â,me. L'alanguissement de la raison est un obscurcissement qui vient de la corruption de la volonté 2.

Or si telle est la nature du mal, le remède est trouvé. Changer la volonté, voilà le moyen d'obtenir une lumière fixe et durable, au lieu d'une lumière instable et vacillante; voilà le moyen de conquérir la certitude. « Changeons la règle que nous avons prise jusqu'ici pour juger de ce qui est bon. Nous en avions pour règle notre volonté, prenons maintenant la volonté de Dieu 3. » Il faut juger de ce qui est bon ou mauvais par la volonté de Dieu, qui ne peut être ni injuste, ni aveugle; et non par la nôtre propre, qui est toujours pleine de malice et d'erreur *. »

« Dieu, pour se réserver à lui seul le droit de nous instruire, et pour nous rendre la difficulté de notre être inintelligible, nous en a caché le nœud si haut, ou, pour mieux dire , si bas, que nous étions incapables d'y arriver : de sorte que ce n'est pas par les agitations de notre raison, mais par la simple soiunission de la raison, que nous pouvons nous connaître ^. »

On peut donc arriver à la certitude mais par l'action, en redressant la nature, en domptant les passions, en

1. /Wc/., IX, 1.— 2. lbid.,l, 8; Esprit géom., III, p. 175.— 3. Ibid., XXV, 105. — 4. Ibid., XXIV, 13 bis. — 5. Ibid., XXIV, 15 ter.

rectifiant la volonté. On peut atteindre la vérité, mais à condition de préparer Fâme à recevoir la lumière qu'elle répand. En souillant Fâme, le péché l'enténèbre; or la pure vérité ne peut apparaître qu'à Tome pure. « Dieu Ta couverte d'un voile, qui la laisse méconnaître à ceux qui n'entendent pas sa voix *. »

« Dites-nous des choses agréables et nous vous écoute- « rons, » disaient les Juifs à Moïse ; comme si l'agrément devait régler la créance ! Et c'est pour punir ce désordre par un ordre qui lui est conforme, que Dieu ne verse ses lumières dans les esprits qu'après avoir dompté la rébellion de la volonté par une douceur toute céleste qui la charme et qui l'entraîne^. » « Dieu seul peut les mettre dans l'âme, et par la manière qui lui plait. Je sais qu'il a voulu qu'elles entrent du cœur dans Tesprit, et non pas de TeSprit dans le cœur, pour humilier cette superbe puissance du raisonnement, qui prétend devoir être juge des choses que la volonté choisit; et pour guérir cette volonté infirme, qui s'est toute corrompue par de sales attachements. Et de là vient qu'au lieu qu'en parlant des choses humaines on dit qu'il faut les connaître avant que de les aimer, ce qui est passé en proverbe 3, les saints au contraire disent en parlant des choses divines qu'il faut les aimer pour les connaître, et qu'on n'entre dans la vérité que par la charité *. »

Ce n'est donc point par un effort d'esprit, mais par un effort de volonté que nous rendons à la raison obscurcie la lumière dont elle a besoin. « Apprenez au moins

1. Ibid,, XXIII, 31. — 2. Espr. géom., III, p. 175. — 3. Ignoli nulla cupido (Ovide). ~ 4. Esprit géom., III, p. 175.

votre impuissance à croire, puisque votre raison vous y porte, et que néanmoins vous ne le pouvez; travaillez donc, non pas à vous convaincre par l'argumentation des preuves de Dieu, mais par la diminution de vos passions ^ »

Et pour fixer en vous la certitude, que votre acte de volonté soit persévérant, soutenu, fortifié par Thabitude. « 11 faut avoir recours à elle quand une fois Fesprit a vu où est la vérité, afin de nous abreuver et nous teindre de cette créance, qui nous échappe à toute heure 2. »

C'est que, en effet, Facquisition des vérités divines, ne ressemble pas à l'acquisition des vérités humaines.

« Il suffit d'avoir appris une fois » les choses du siècle « pour n'avoir plus besoin d'en être instruit » ; au lieu que pour « entendre ce langage secret et étranger à ceux qui le sont du ciel, il faut que la même grâce qui peut seule en donner la première intelligence, la continue et la rende toujours présente en la retraçant sans cesse dans le cœur des fidèles pour la faire toujours vivre ^ ». Et cette grâce ne se conserve qu'au prix d'efforts sans cesse renouvelés.

Ce sont vérités d'ordre différent. Devant cette céleste lumière de la charité, qu'est-ce que la science humaine, si supérieure pourtant aux autres grandeurs humaines, qui se croient au-dessus d'elle? Car la charité est autant au-dessus de la science, que la science est au-dessus des dignités et des richesses. ^

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