Lettre à M'r^ Perier^ 5 nov. ifr'iS, II
« Tout l'éclat des grandeurs n'a point de lustre pour les gens qui sont dans les recherches de l'esprit. La grandeur des gens d'esprit est invisible aux rois, aux riches, aux capitaines, à tous ces grands de chair. La grandeur de la Sagesse, qui n'est nulle sinon en Dieu, est invisible aux charnels et aux gens d'esprit. Ce sont trois ordres différents en genre. Les grands génies ont leur empire, leur éclat, leur victoire et leur lustre, et n'ont nul besoin des grandeurs chamelles où ils n'ont pas de rapport. Us sont vus, non des yeux, mais des esprits, c'est assez. Les saints ont leur empire, leur éclat, leur victoire, leur lustre, et n'ont nul besoin des grandeurs chamelles ou spirituelles, où ils n'ont nul rapport, car elles n'y ajoutent ni n'y ôtent. Ils sont vus de Dieu et des anges, et non des corps, ni des esprits curieux : Dieu leur suffit. Archimède, sans éclat, serait en même véhération. Il n'a point donné de batailles pour les yeux, mais il a fourni à tous les esprits ses inventions.
« Mais il y en a qui ne peuvent admirer que les grandeurs chamelles, comme s'il n'y en avait pas de spirituelles; et d'autres qui n'admirent que les spirituelles, comme s'il n'y en avait pas d'infiniment plus hautes dans la Sagesse. Tous les corps, le firmament, les étoiles, la terre et ses royaumes ne valent pas le moindre des esprits ; car il connaît tout cela, et soi ; et les corps, rien. Tous les corps ensemble, et tous les esprits ensemble, et toutes leurs productions, ne valent pas le moindre mouvement de charité ; cela est d'un ordre infiniment plus élevé. De tous les corps ensemble, on ne saurait faire réussir une petite pensée : cela est impossible, et
d'un autre ordre. De tous les corps et esprits, on n'en saurait tirer un mouvement de vraie charité; cela est , impossible, et d'un autre ordre, surnaturel*. »
C'est dans ce royaume de la charité, de la grâce , que Pascal invite l'homme à aller chercher la lumière, qui ne s'obscurcit pas, la certitude qui' ne connaît point de défaillance , en faisant passer avant la pensée qui scrute, l'action qui purifie; en commençant par pratiquer la charité , par se détacher des grandeurs chamelles et même spirituelles. Que sommes-nous, depuis la déchéance? « Des ennemis de Dieu, auxquels il donne, par grâce, assez de lumière pour revenir, s'ils veulent le chercher et le suivre*. »
Sans cet effort de l'homme vers Dieu pour écarter toute cause d'erreur, l'évidence même reste pour lui passagère et fragile. « Il n'a point de vérité, ou constante, ou satisfaisante. Je voudrais donc porter l'homme à désirer d'en trouver, à être prêt, et dégagé des passions, pour la suivre où il la trouvera^. »
« Rien ne donne le repos que la recherche sincère de la vérité *. »
On voit maintenant quelle est la vraie doctrine de Pascal, cherchant une certitude immuable, étemelle comme son auteur; et l'illusion de ceux qui, à l'exemple de M. Cousin, résument la philosophie de Pascal dans ces deux mots : Scepticisme absolu.
M. Cousin suppose et prend pour accordé que la
1. Pensées, XVII, 1. — 2. /Wd, XXIV, 6. — 3. Ibid., I, 8.-4. /Wd., XXIV, 21.
philosophie de Pascal n'est que la doctrine janséniste, suivant laquelle l'homme déchu ne peut plus rien par lui-même pour sortir de ces ténèbres naturelles. « Examinez, dit-il,... à la lumière de la théorie janséniste..., les endroits du livre des Pensées où le scepticisme se montre sous sa forme, ce semble, la plus hardie, et loin d'y trouver des paradoxes, vous y trouverez les principes avoués et l'esprit de Port-Royal. Pascal dit et répète qu'il n'y a nulle certitude naturelle*. »
Or, tandis que les Jansénistes soutiennent que l'efiFort de l'homme pour connaître la vérité est stérile et que Dieu seul la donne à qui il lui plaît, Pascal déclare que l'homme coopère à cette grâce, sans laquelle il n'a pas de certitude complète et durable. « Il y a assez de lumière pour ceux qui ne désirent que de voir et assez d'obscurité pour ceux qui ont une disposition contraire 2. »
« J'aurais bientôt quitté les plaisirs, disent-ils, si j'avais la foi. Et moi, je vous dis : vous auriez bientôt la foi, si vous quittiez les plaisirs. Or, c'est à vous à commencer 3. »
Ainsi, là où M. Cousin reproche à Pascal d'anéantir toute volonté chez l'homme*, Pascal au contraire lui demande un effort de volonté, et fait tout dériver de là.
1. Des Pensées de Pascal, 2* édition, Noarelle Préface, Lad range, Paris, 1847.