M. 424. II. X, 8. B
60 Esp, géom. II. B. p. 187. 11 y a des rencontras i ou ; qu'on veut faire croire sont bien établies sur dea vérités connues, mais qui sont en même temps contraires aux plaisirs qui nous touchent le plus. Et eelies-la sont en grand péril de
chera, s'il le faut, dans « le divertissement » un moyen d'oublier ces preuves troublantes et il n'y réussira que trop facilement, car « le monde ordinaire a a le pouvoir de ne pas songer à ce qu'il ne veut pas « songer 61 ». Il faut donc appliquer ici beaucoup moins l'art de convaincre que celui d'agréer. C'est à quoi Pascal vise dans son apologie, et l'on comprend dès lors qu'il n'ait pas voulu débuter par ces preuves métaphysiques ou scientifiques M auxquelles l'esprit de l'homme est, selon lui, si mal préparé. Même il ne veut pas les employer du tout, parce qu il s'agit pour lui d'arriver, non au déisme, « que la religion chrétienne abhorre presque » autant que l'athéisme 63. mais au christianisme, — non à un Dieu qui soit simple-
faire voir, par une expérience qui n'est que trop ordinaire, ce que je disais au commencement : que cette âme impérieuse, qui se vantait de n'agir que par raison, suit par un choix honteux et téméraire ce qu'une volonté corrompue désire, quelque stance que l'esprit trop éclairé puisse y opposer. C'est alors qu'il se fait un balancement douteux entre la vérité et la volupté, et que la connaissance de l'une et le sentiment de l'autre font un combat dont le succès est bien incertain, puisqu'il faudrait, pour en juger, connaître tout ce qui se passe dans le plus l'homme, que L'homme même ne connaît presque jamais • Cf. Leibniz. Nouv. Ess. 1.2. 12. Edition Janet, t. 1, p. 62.
61 H. XXV, 20. M. 98. B. 2oQ.
61 D sur ;• scepticisme de Pascal considéré dans
le livre des 1}' usées, j> 93) a raison, selon moi, d'insister sur la répugnance toute particulière que devaient inspirer à Pascal les preu intifiques en faveur chei quelques-uns de
ses coi.* uns, par exemple celle que Grotius tirait de
l'horreur du vide (De veritate rel. christ. I. 1. C. 7). Cf. < H. X, 6. M. 926. B. 2i3 : « David, Balomon, etc. jamais n'ont dit : n'y a point de vide, donc il y a un Dieu. » >
63 < H. XXII, 6. M 919 [13]. B. 556, p. 581. > '
LA RAISOX 31
ment l'auteur des vérités géométriques ou la providence temporelle de ses adorateurs, non au Dieu des philosophes ou des païens, ni au Dieu des Juifs charnels, mais au Dieu des chrétiens, au Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, Dieu d'amour et de consolation qui « remplit l'âme et le cœur de ceux qu'il possède,... qui « leur fait sentir intérieurement leur misère et sa mice séricorde infinie ; qui s'unit au fond de leur âme; <x qui la remplit d'humilité, de joie, de confiance, « d'amour ; qui les rend incapables d'autre fin que de a lui-même 6\ » Il s'est trompé sans doute en croyant que le christianisme ne suppose pas la connaissance préalable du Dieu de la nature 6S ; il se serait trompé
M < H. XXII, 3. M. 919 [12]. B. 556, p. 58t. > Cf. le Mémorial, que Pascal portait toujours sur lui, du 23 nov. 1654 (B. p. 142) : « Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac, Dieu de Jacob, non des philosophes et savants. Certitude, joie, certitude, sentiment, vue, joie. Dieu de Jésus-Christ. » Je reproduis ici la « copie figurée » d'Etienne Périer, reproduite phototypiquement par M. Brunschvicg au tome IV de sa grande édition des Œuvres de Pascal et qui est peut-être pour quelques légères variantes une reproduction du parchemin perdu plus exacte que la copie autographe de Pascal.
65 Voir le discours de S. Paul devant l'Aréopage d'Athènes (Actes des Ap. XVII, 82 sq. « Deus qui fecit mundum et omnia quœ in eo sunt... ») et, à l'autre extrémité de l'histoire de l'Eglise, la définition du concile du Valican en 1870 : « Ecclesia tenet et docet Deum, rerum omnium principium etfinem, naturali humanae rationis lumine e rubus creatis certo eognosei posse... Si quis dixerit Deum unum <'t verum, Greatorem et Dominum oostrum, per ea quœ facta sunt, naturali rationis humante lumine certo eognosei non posse, anathema sit. » (Constat. Dei Filius, cap. 2, de révélations, et ibid., can. I; Deniinger, Enchiridion symbolorum, 11e éd. n. 1787, 1806, précédemment 1636, 1053.) Cette définition est l'écho d'une tradition qui va des premiers apologistes, a travers S. Augustin et S. Thomas d'Aquiu.
surtout s'il avait réellement voulu insinuer que l'Ecriture ne prouve pas Dieu par ses œuvres 66. Mais s'il
jusqu'à Bossuet et Fénelon. Cette tradition distingue l'existence de Dieu, vérité de raison, des mystères de la foi, comme la Trinité, qui ne sont pas susceptibles de démonstration rationnelle. Pascal semble confondre ces deux ordres de vérités. < H. X, 5. M. 919 [11]. B. 556, p. 581. « Et c'est pourquoi je n'entreprendrai pas ici de prouver par des raisons naturelles, ou l'existence de Dieu, ou la Trinité, ou l'immortalité de l'âme, ni aucune des choses de cette nature... » > Ici encore, Pascal me paraît très janséniste, je veux dire très fidèle à pousser jusqu'au bout la logique interne du jansénisme, encore que les docteurs de Port- Royal lussent trop nourris de S. Augustin et trop circonspects pour le suivre jusque-là. Nicole ne pensait-il pas à lui quand il disait (Discours contenant en abrégé les preuves naturelles de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'âme. Ess. de mor. t. II, p. 27) : « Je suis persuadé que ces preuves naturelles ne laissent pas d'être solides. Il y en a d'abstraites et de métaphysiques, et je ne vois pas qu'il soit raisonnable de prendre plaisir à les décrier. »
66 <; H. X, 6. M. 926. B. 243. « C'est une chose admirable* que jamais auteur canonique ne s'est servi de la nature pour prouver Dieu. » > — Cf. au contraire, le livre de la Sagesse, XIII, 5 : « A magnitudine enim speciei et creaturœ cognoscibiliter (d'après le grec, «analogiquement») poteritcreaJ,orhorumvideri...» et S. Paul aux Romains, I, 19-21, à propos des païens : « Quia quod notum est Dei manifestum est in illis. Deus enim illis manilestavit. Invisibilia enim ipsius, a creatura mundi, per ea quœ facta sunt, intellecta conspiciuntur : sempiterna quoque ejus virtus, et divinitas : ita ut sint inexcusabiles. Quia cum cognovissent Deum, non sicut Deum glorifii averunt, aut gratias egerunt... » — D'ailleurs Pascal connaissait ces textes et leur véritable sens, puisqu'il écrivait à Mlle de Roannez : « Le voile de la nature qui couvre Dieu a été pénétré par plusieurs infidèles, qui, comme dit S. Paul, ont reconnu un Dieu invisible par la nature visible. » (fin d'oct. 1656. B. p. 214). C'est ce qui m'empêche de formuler cette critique d'une manière absolue. Cf. H. Bremond, IV, p. 385 : « Malgré quelques affirmations qui semblent nettement
n'avait pas cru à la possibilité, au moins théorique, de démontrer l'existence de Dieu, il n'aurait pas parlé du déisme comme d'une chose existante, de la connaissance qu'ont eue de Dieu les philosophes païens 67, de
fidéistes, pour ma part je ne pense pas que Pascal juge notre raison incapable de prouver l'existence de Dieu. » On verra dans les conclusions de ce travail la portée exacte que je crois devoir donner à cette capacité.
67 Cf. la note précédente, et en outre H. XXIV, 6 bis. M. 421. B. 463 [titre effacé : Contre les philosophes qui ont Dieu sans Jésus-Christ]. La pensée de Pascal sur toute cette question me paraît admirablement développée dans un fragment assez long dont les éditeurs antérieurs à M. Michaut avaient malheureusement brisé la continuité <. M. 919. B. 556 >. On y verra que, si Pascal a montré dans la nature toute sorte de difficultés à la connaissance de Dieu, c'est, conformément à son plan, pour mieux démontrer la nécessité de Jésus-Christ médiateur : lui seul peut nous découvrir le Dieu caché : la nature ne doit ni le dérober entièrement, ni le montrer absolument à découvert. Il y a là du jansénisme, mais point de scepticisme. Mme Périer me semble aussi avoir bien rendu la pensée de son frère (Vie de Biaise Pascal. B. p. 20) : « ... Il disait aussi que ces sortes de preuve» ne nous peuvent conduire qu'à une connaissance spéculative de Dieu ; et que connaître Dieu de cette sorte, était ne le connaître pas. Il ne devait pas non plus se servir des raisonnements ordinaires que l'on prend des ouvrages de la nature ; il les respectait pourtant, parce qu'ils étaient consacrés par l'Ecriture sainte et conformes à la raison, mais il croyait qu'ils n'étaient pas assez en proportion à l'esprit et à la disposition du cœur de ceux qu'il avait dessein de convaincre. Il avait remarqué par expérience que bien loin qu'on les emportât par ce moyen, rien n'était plus capable au contraire de les rebuter et de leur ôter l'espérance de trouver la vérité que de prétendre les convaincre ainsi seulement par ces sortes de raisonnements contre lesquels ils se sont si souvent raidis, que l'endurcissement de leurs cœurs I rendus sourds à cette voix de la nature ; et qu'enfin ils étaient dans un aveuglement dont ils ne' pouvaient sortir que {>ur
ce Dieu principe des proportions des nombres et sujet subsistant des vérités éternelles, dont la connaissance peut bien être inutile pour le salut, mais n'en est pas moins possible à la raison.
Reste le fameux argument du pari 6\ N'oublions pas que c'est pour Pascal une démarche de la raisoa; et de la raison la plus infaillible, peut-être la seule infaillible, la raison mathématique. « Cela « est démonstratif, s'écrie-t-il dans la joie de sa dé- « couverte, et si les hommes sont capables de quelce ques vérités, celle-là l'est. » Assurément, ce n'est pas sur de semblables raisonnements qu'il appuyait sa propre conviction de l'existence de Dieu. Tout nous porte à y voir un argument ad hominem, une suprême ressource de l'apologiste contre l'athée endurci, le joueur, l'homme de plaisirs, qu'il s'agit de réveiller de son apathie en lui faisant entendre la voix de l'intérêt et des calculs humains. Gardons-nous donc de prendre à la lettre ce que Pascal semble accorder, l'incertitude de Dieu au regard de la raison e9. Mais précisé- Jésus-Christ, hors duquel toute communication avec Dieu nous est ôtée, parce qu'il est écrit que personne ne connaît le Père que le Fils et celui à qui il plaît au Fils de le révéler. »
6i H. X, 1. M. 6. B. 233. Cf. A. Valensin, article Pascal dans le Dictionnaire apologétique et Cl. Besse : B. Pascal. Le Pari (1922).
69 Bayle ne s'y est pas trompé : d'après lui (Dictionnaire historique, art. Pascal, note I) Pascal n'avoue point au a libertin » cette proposition que « par raison on ne peut prouver que Dieu est. » « Il veut seulement ne la point combattre et s'en prévaloir pour engager les athées à sortir de leur état. Il est clair comme le jour que les paroles de M. Pascal adressées au liber-
ment dans cet ordre de l'apologétique et comme procédé de l'art d'agréer, il est difficile de ne pas reconnaître qu'il attribuait à son argument une force bien plus grande qu'aux preuves métaphysiques pour arracher l'homme à sa torpeur. Et qui oserait dire qu'il se trompait en cela ? Ceux qui, à la même époque, déroulaient complaisamment la série traditionnelle ou renouvelée des arguments ontologique et cosmologique, un Descartes, un Bossuet, un Fénelon, paraissent n'avoir jamais été même effleurés par la tentation du doute et ne pas connaître d'aussi près ceux que Pascal appelait, pour cause, les « athées endurcis ». Et c'est pourquoi sans doute les âmes tourmentées de notre génération se reconnaissent plus volontiers dans les analyses psychologiques de Pascal et s'en montrent plus émues.
Il reste un« question à examiner, non la moins délicate ni la moins importante : quelle part Pascal ac-
tin sont équivalentes à celles-ci : Vous soutenez que par raison vous ne pouvez dire que Dieu est. » — Aussi Pascal n'a-t-il de cesse que lorsqu'il a arraché à l'athée cette interrogation : « Mais encore n'y a-t-il pas moyen de voir le dessous du jeu ? » Et il répond aussitôt : « Oui, l'Ecriture et le reste, etc. » Ainsi il arrive où il voulait, aux preuves positives. — Les éditeurs de Port-Royal n'étaient sans doute pas infidèles à leur auteur quand ils faisaient précéder de cet « Avis » le texte du « pari » : « Presque tout ce qui est contenu dans ce chapitre ne regarde que certaines sortes de personnes qui, n'étant pas convaincues des preuves de la Religion et encore moins des raisons des athées, demeurent en un état de suspension entre la foi et l'infidélité. L'auteur prétend seulement leur montrer, par leurs propres principes et par les simples lumières de la raison, qu'ils doivent juger qu'il leur est avantageux d# croire. »
corde-t-il au raisonnement dans la foi surnaturelle proprement dite, dans l'adhésion à la religion révélée ? Partout il déclare que la foi est un don de Dieu et non un effet du raisonnement 70, que la preuve n'est qu'un instrument de la foi 7\ un instrument dont Dieu peut se passer et que le sentiment du cœur remplace avantageusement pour ceux que Dieu inspire directement7*. J'aurai à revenir sur ces textes à propos des autres facteurs de la croyance. Mais, d'autre part, l'idée même de l'Apologie, sans compter bien des affirmations expresses 78, prouvent qu'à ses yeux le raisonnement n'est pas inutile à la naissance de la foi dans les cœurs. Dès 1648, il exprimait cette idée, dans une conversation avec M. Rebours, à Port-Royal, que <c l'on pouvait, suivant les principes mêmes du sens « commun, démontrer beaucoup de choses que lesad- (( versaires disent lui être contraires, et que le raisonce nement bien conduit portait à les croire, quoiqu'il
70 H. XXV, 40. M. 359. B. 279. — Cf. H. XXV, 209 [4]. M. 177. B. 517. - < H. XXV, 138. M. 764. B. 516 >.
71 H.X.ll. M. 58. B. 248.
71 B. 284-287. H. XIII, 10-12. M. 855, < 843 >, ((847)). — Voir ces textes cilés plus haut, notes 9 (c) et 11.
7S XXIV, 42. M. 33. B. 245. - <. H. XI, 12. M. 939. B. 289 >. — Il faut reconnaître d'ailleurs que plusieurs déclarations de ce genre paraissent inspirées par la polémique janséniste et le besoin de justifier le refus de soumission aux instructions du pape et des évêques. — Cf. H. XXIV, 3. M. 052. B. 185. - H. XXV, 49. M. 561. B. 260. « L'autorité. Tant s'en faut que d'avoir ouï dire une chose soit la règle de votre créance... » précédé dans le manuscrit de ces paroles, qui visent probablement les jésuites : « Ils se cachent dans la presse et appellent le nombre à leur secours. Tumulte. *
« les faille croire sans l'aide du raisonnement74 », et cela avec une confiance si manifeste dans la puissance de la raison qu'il scandalisa presque son interlocuteur et se vit rappeler, d'une manière assez mortifiante, à l'humilité chrétienne. Cette idée, il la reprend dans sa conférence de 1657 ou 1658, dont Etienne Périer et Filleau de la Chaise nous ont, chacun de son côté, conservé le souvenir. « Après qu'il leur eut fait « voir quelles sont les preuves qui font le plus d'im- « pression sur l'esprit des hommes, et qui sont les u plus propres à les persuader, il entreprit de montrer <c que la religion chrétienne avait autant de marques « de certitude et d'évidence que les choses qui sont « reçues dans le monde pour les plus indubitables... 11 « en dit assez pour convaincre que tout cela ne pou- « vait être l'ouvrage des hommes, et qu'il n'y avait que « Dieu seul qui eût pu conduire l'événement de tant « d'effets différents qui concourent tous également à « prouver d'une manière invincible la religion qu'il c< est lui-même venu établir parmi les hommes " ». — « Il sera visible, » dit de son côté Filleau de la Chaise « d'après M. Pascal, » « qu'on pourrait faire voir une a si grande accumulation de preuves pour notre relift gion qu'il n'y a point de démonstration plus conlincante et qu'il serait aussi difficile d'en douter i que d'une proposition de géométrie, quand même « on n'aurait que le seul secours de la raison 76 ». Nous
74 Lettre à Mme Périer, 26 janv. 1648. B. p. 86.
"Prêta* de Port-Royal. B. p. 305 et 308.
'• Traité qu'il y a des démonstrations d'une autre espèce et
avons dans le manuscrit des Pensées une note dont Pascal s'est peut-être servi pour cette mémorable conférence 77 et qui témoigne d'un effort pour concilier ces apparentes contradictions. Voici le discours qu'il met dans la bouche de la Sagesse divine :
« Je n'entends pas que vous soumettiez votre créance « à moi sans raison, et ne prétends pas vous assujettir a avec tyrannie. Je ne prétends pas aussi vous rendre a raison de toutes choses. Et pour accorder ces con- « trariétés, j'entends vous faire voir clairement, par « des preuves convaincantes, des marques divines en a moi, qui vous convainquent de ce que je suis, et « m'attirent autorité par des merveilles et des preuves a que vous ne puissiez refuser ; et qu'ensuite vous « croyiez sans [hésiter] les choses que je vous enseigne, « quand vous n'y trouverez autre sujet de les refuser, « sinon que vous ne pouvez par vous-mêmes connaître « si elles sont ou non M ».
D'après cela il semblerait bien que, pour accorder le côté rationnel de la foi avec son obscurité, pour donner satisfaction à la raison et en même temps laisser un libre jeu à la grâce et à la volonté libre, Pascal
aussi certaines que celles de la géométrie (Imprimé à la suite des Pensées. Amsterdam. Abr.Wolfgang, 1688).
77 M. 147. B. 430 (fragments dispersés dans H. XII, 1-4, 20, 5). Cette note se compose de deux morceaux qui portent en tête dans le manuscrit, de la main de Pascal : « A. P. R. Commencement ; après avoir expliqué l'incompréhensibilité. — A. P. R. pour demain (Prosopopée). »
71 H. XII, 5. M. 147 (19). B. 430, p. 525. Le mot « hésiter », omis par Pascal, a été rétabli par la^copie.
met la clarté dans le fait de la révélation divine, invinciblement prouvé par les miracles et les prophéties79, et l'obscurité dans la teneur même des dogmes révélés qui, appuyés sur l'autorité, n'en restent pas moins dans leur fond impénétrables à la raison. Cette solution est assez ordinaire et d'aucuns la trou-
79 On ne saurait trop insister sur l'importance de ces critères externes, objectifs, aux yeux de Pascal. C'est lui qui a dit : « On n'aurait point péché en ne croyant pas Jésus-Christ, sans les miracles. » H. XXV, 94 bis. M. 417. B. 811. Il s'est approprié cette réflexion de S. Augustin : < « Je ne serais pas chrétien sans les miracles, dit S. Augustin. » > H. XXV, 94. M. 556. B. 812. Aujourd'hui on aime trop à ne voir dans Pascal que l'apologiste du cœur. Il ne faut pas oublier que la première partie de l'apologie, consacrée à l'étude de la nature humaine, et que nous admirons de préférence, n'était à ses yeux qu'une préparation, une sorte de propédeutique morale destinée à rendre la religion aimable et vraisemblable (H. XXIV, 26. M. 69. B. 187). Après quoi, la preuve décisive reste à faire pour montrer qu'elle est vraie : c'est le rôle des miracles et des .prophéties, de toute la seconde partie de l'Apologie. Et si cette partie nous frappe moins aujourd'hui, si M. Molinier a pu dire, — non sans quelque injustice d'ailleurs, — que « roulant sur des questions obscures de théologie et d'histoire religieuse, » elle est « infiniment au-dessous de l'autre », il faut sans doute faire la part de l'imperfection de la critique au temps de Pascal, peut-être aussi de l'insuffisance de sa préparation technique. Mais il faut aussi reconnaître que la seconde partie nous est parvenue dans un état beaucoup plus fragmentaire que la première, sous forme bien souvent de citations tronquées et d'indications par trop sommaires, alors qu'au contraire elle paraît avoir très vivement frappé les auditeurs de la conférence de Port-Royal. — Cf. H. IX, I. M. 898. B. 294 (à la fin). « Mais pour ceux qui y apporteront une sincérité parfaite et un véritable désir de rencontrer la vérité, j'espère qu'ils auront satisfaction, et qu'ils seront convaincus des preuves d'une religion si divioe, que j'ai ramassées ici... »
vent toute simple. Elle ne va pas cependant sans de graves difficultés. Car enfin, si je suis irrésistiblement convaincu par l'évidence que c'est Dieu qui parle, comment puis-je encore, si je sais un peu ce qu'est Dieu, refuser mon assentiment à ce qu'il dit ? Comment la volonté peut elle s'exercer, dans ce second moment de la croyance, si elle n'a déjà agi dans le premier, pour me faire croire à l'autorité divine de celui qui parle? D'ailleurs, comment soutenir que les miracles ont, même pour des témoins oculaires, cette sorte d'évidence nécessitante ? Beaucoup les ont vus qui n'ont pas cru, non seulement au contenu du message divin, mais à l'origine surnaturelle et à l'autorité du message. D'autres, qui les ont vus, n'ont cru, — Pascal Ta assez affirmé, — que par un effet de la grâce divine et de leur propre bonne volonté. Aussi nous offre-t il, tout aussitôt, une autre solution :
a Dieu a voulu racheter les hommes, et ouvrir le a salut à ceux qui le cherchaient. Mais les hommes a s'en rendent si indignes qu'il est juste que Dieu re- « fuse à quelques-uns, à cause de leur endurcissement, « ce qu'il accorde aux autres par une miséricorde qui « ne leur est pas due. S'il eût voulu surmonter l'obsti- « nation des plus endurcis, il l'eût pu, en se décou- « vrant si manifestement à eux qu'ils n'eussent pu « douter de la vérité de son essence... Voulant paraître ce à découvert à ceux qui le cherchent de tout leur cœur, a et caché à ceux qui le fuient de tout leur cœur, il « tempère sa connaissance, en sorte qu'il a donné des (( marques de soi visibles à ceux qui le cherchent, et
a non à ceux qui ne le cherchent pas. Il y a assez de « lumière pour ceux qui ne désirent que de voir, et « assez d'obscurité pour ceux qui ont une disposition a contraire 80 ».
Cette idée revient souvent dans les Pensées. Parfaitement orthodoxe en elle-même, elle tient néanmoins au cœur du janséûisme et à la doctrine de l'endurcissement par de visibles racines : « On n'entend « rien aux ouvrages de Dieu, si on ne prend pour prin- « cipe qu'il a voulu aveugler les uns et éclairer les au- « très $1 ... Il y a assez de clarté pour éclairer les élus « et assez d'obscurité pour les humilier. Il y a assez « d'obscurité pour aveugler les réprouvés et assez de « clarté pour les condamner et les rendre inexcusa- « blés ** ». La conséquence pour la force probante de l'apologétique est facile à déduire : a Les prophéties, « les miracles mêmes et les preuves de notre religion « ne sont pas de telle nature qu'on puisse dire qu'ils « sont absolument convaincants M. Mais ils le sont
80 H. XX, 1. M. 147 [20-22]. B. 430, p. 526.
81 H. XX. 19. M. 112. B. 566. — Cf. B, 5M sq. et presque toute la section VIII (H. article XX). — On sait, que Pascal a été jusqu'à dire, dans un moment d'exagération démenti, il est vrai, par d'autres paroles : « Les prophéties citées dans l'Evangile, vous croyez qu'elles sont rapportées pour vous faire croire ? Non, c'est pour vous éloigner de croire. » H. XX, 18. M. 376, B. 568. - Cf. < H. XXV, 42, M. 850. B. 825. i Les miracles ne servent pas à convertir, mais à condamner. » >
" H. XX, 1. M. 145. B. 578. Pascal ajoute entre parenthèses : « 8. Augustin, Montaigne, Sehonde. »
•» H. XXIV, lx M. &9Î. I II est essentiel de remarquer
que ces expressions de Pascal diffèrent considérablement de
« aussi de telle sorte qu'on ne peut dire que ce soit « être sans raison que de les croire... Ainsi, il y a de « l'évidence et de l'obscurité, pour éclairer les uns et « obscurcir les autres. Mais l'évidence est telle, qu'elle « surpasse, ou égale pour le moins l'évidence du con- « traire ; de sorte que ce n'est pas la raison qui puisse « déterminer à ne pas la suivre ; et ainsi ce ne peut « être que la concupiscence ou la malice du cœur. Et (( parce moyen il y a assez d'évidence pour condamner (( et non assez pour convaincre afin qu'il paraisse qu'en « ceux qui la suivent, c'est la grâce et non la raison « qui fait suivre, et qu'en ceux qui la fuient, c'est la
celles dont s'est servie l'Église catholique dans le concile du Vatican. Celui-ci appelle les miracles « divinae revelationis signa certissima et omnium intelligentiae accommodata. » Gonst. Dei Filius, c. 3 de fide. — Cf. ibid, can. 4. « Si quis dixerit... miracula certo cognosci nunquam posse, nec iis divinam religionis christianae originem rite probari, anathema sit. » Mais il y a la contre-partie, la liberté de la foi. « Si quis dixerit assensum fidei christianœ non esse liberum, sed argumentis humanee rationis necessario produci... anathema sit. » (ibid. can. 5). Cf. Denzinger, Enchiridion symbolorum, 11e éd. n. 1790,1813, 1814, précédemment 1639, 1860, 1861. La différence me paraît être dans les principes sur la grâce qui, d'après la doctrine catholique, est suffisante pour tous, sans que d'ailleurs elle nécessite jamais la liberté. — S. Thomas d'Aquin fixait déjà en ces termes le seul sens catholique dans lequel on puisse entendre X aveuglement des hommes par Dieu : « Dicitur (Deus) tradere eos in reprobum sensum in quantum non prohibet eos quin suum sensum reprobum sequantur... Quod autem Augustinus dicit quod « Deus inclinât voluntates hominum in bonum et malum », sic intelligendum est quod in bonum quidem directe inclinât voluntatem, in malum autem in quantum non prohibet. » Sum. theol. 1* P% quaest. 79, art. 1, ad 1.
« concupiscence et non la raison qui fait fuir M... La « clarté parfaite servirait à l'esprit et nuirait à la vo- « lonté M ».
Force nous est donc d'adoucir les déclarations si absolues que nous avons entendues tout d'abord sur l'évidence invincible *6 des preuves de la religion. S'il faut un effort de la volonté pour croire, s'il est toujours possible à la mauvaise volonté de ne pas croire, cette évidence n'est pas contraignante de sa nature".
15 H. XX, 3. M. 108. B. 581. - Cf. H. XXV, 185. M. 879. B. 587. — H. XXV, 50. M. 813. B. 588. « Notre religion est sage et folle. Sage, parce qu'elle est la plus savante et la plus fondée en miracles, prophéties, etc. Folle, parce que ce n'est point tout cela qui fait qu'on en est ; cela fait bien condamner ceux qui n'en sont pas, mais non pas croire ceux qui en sont. Ce qui les fait croire, c'est la croix. »
8ê Remarquons d'ailleurs que nous ne les avons entendues que par l'intermédiaire de témoins qui ont bien pu en exagérer l'expression. Pascal lui-même est plus modéré. Après avoir exposé les preuves de la religion, il conclut : < « 11 est indubitable qu'après cela, on ne doit pas refuser, en considérant ce que c'est que la vie et que cette religion, de suivre V inclination de la suivre, si elle nous vient dans le cœur ; et il est certain qu'il n'y a nul lieu de se moquer de ceux qui la suivent. » H. XI, 12. M. 929. B. 289. > Ailleurs, il distingue encore plus nettement entre les « signes » de la vérité et la conviction effective, œuvre de la grâce. H. XXV, 185. M. 879. B. 587. « Cette religion, si grande en miracles, saints, Pères irréprochables ; savants et grands, témoins ; martyrs... si grande en science, après avoir étalé tous ses miracles et toute sa sagesse, elle réprouve tout cela et (Ht qu'elle n'a ni sagesse, ni signes, mais la croix et la folie. »
17 Je répète qu'en tout ceci je ne cherche qu'à élucider la pensée personnelle de Pascal, sans prétendre exposer la doctrine
A vrai dire, Pascal ici encore nous a laissé le soin de chercher une conciliation. Je ne crois pas qu'il faille l'aller chercher bien loin : les preuves de la religion sont historiques ou, comme on dit parfois, d'ordre moral. Or, des preuves de cette nature n'ont pas ordinairement, quoi qu'en dise Filleau de la Chaise, le caractère contraignantdes démonstrations géométriques. Elles peuvent fonder une certitude tout aussi forte, quoique d'un autre ordre, plus forte même en intensité pour le commun des esprits ; mais il sera toujours possible à un esprit raisonneur de s'y soustraire. Les objections pourront être futiles, mais il est d'expérience quotidienne qu'il suffit d'une passion, d'un intérêt quelconque, pour les grossir et tenir en échec les preuves les plus solides, celles-là mêmes qui suffisent amplement à convaincre un homme de bon sens, non prévenu contre les conséquences de la vérité. Il est des circonstances où il faut vouloir être raisonnable et où l'on ne fait taire des objections importunes contre des vérités, d'ailleurs démontrées 88, qu'en leur
de l'Eglise. J'ai donné à la note 83 les textes fondamentaux où celle-ci se résume. On peut voir les intéressantes discussions des théologiens sur le degré d'évidence des preuves apologétiques, miracles et autres, les uns leur accordant une sorte d'évidence morale qui laisse une place à la liberté, les autres tendant à exiger pour eux ou du moins à admettre une évidence nécessitante, sauf à expliquer autrement la liberté de la foi, par exemple, par l'obscurité des mystères en eux-mêmes : car il est bien entendu que les preuves apologétiques n'établiraient que le fait de la révélation, sans élucider la vérité révélée. Cf. S. Harent, article Foi, col. 406-435.
18 Je dis : démontrées d'ailleurs, — car je crois avoir fait voir
fermant volontairement la porte. On peut trouver cela étrange, mais c'est un fait, et si on laisse de côté les abstractions pures, toutes nos certitudes de choses, du moins chez quelques-uns d'entre nous, sont exposées à passer par cette épreuve.
que telle est bien la pensée de Pascal, pourvu qu'on l'entende d'une démonstration morale, et non géométrique. Mais je ne parle ici que de la foi raisonnée qui est pour lui un cas particulier (cf. supr. note 9, a) et à laquelle il préfère, nous le verrons, ce que j'appellerai la foi mystique. — Sur le rôle de la volonté dans l'élimination des « doutes imprudents » dont il s'agit ici, cf. S. Harent, article Croyance, col. 2386.