Chapitre II
«... Car il ne faut pas se méconnaître : nous sommes a automate autant qu'esprit ; et de là vient que l'insu trument par lequel la persuasion se fait n'est pas la ce seule démonstration. Combien y a-t il peu de choses a démontrées ! Les preuves ne convainquent que l'esu prit. La coutume fait nos preuves les plus fortes et « les plus crues ; elle incline l'automate, qui entraîne (( l'esprit sans qu'il y pense. Qui a démontré qu'il sera a demain jour et que nous mourrons ? Et qu'y a-t-il « de plus cru? C'est donc la coutume qui nous en pera suade : c'est elle qui fait tant de chrétiens, c'est elle « qui fait les Turcs, les païens, les métiers, les soldats, u etc " ».
89 H. x, 8. M. 424. B. 252. — Pascal ajoute cette parenthèse, dictée sans doute par un opportun scrupule d'exactitude théologique : « Il y a la loi reçue dans le baptême aux chrétiens de plus qu'aux Turcs ». Il s'agit de la « fides infusa » ou « habitus fidei » des théologiens, foi qui peut être inconsciente, ce qui n'empêche pas, du moins aux yeux de Pascal, que le processus psychologique de la croyance soit chez certains chrétiens analogue à ce qu'il est chez les Turcs. Voir chez le R. P. Harent, article Foi (col. 219-237), la discussion approfondie des diverses opinions théologiques sur la certitude « respective » des raisons de croire. Voir aussi le savant ouvrage du R. P. Gardeil sur La
Le fond de cette pensée est cartésien. Deux pièces essentielles dans l'homme : l'esprit et l'automate. Si nous étions esprits purs, ilnous suffirait de l'intuition et du raisonnement. Mais pour faire la croyance vraiment humaine, « il faut faire croire nos deux pièces ». Il appartient à la coutume de faire suivre au corps sans résistance les convictions de l'esprit. Mais il arrive parfois tout au rebours que c'est le corps qui incline et même force l'esprit à croire. Il faut donc distinguer deux cas : tantôt la coutume suit une conviction raisonnée et ne fait que l'acclimater, l'enraciner dans nos organes ; tantôt au contraire, elle précède le raisonnement et en tient lieu.
Nous devons d'ailleurs rendre à Pascal une justice qu'on lui a trop souvent refusée : pour lui il n'y a de légitime emploi de la coutume que dans le premier cas 90. Il ne s'agit pas de supprimer la raison pour lui substituer le mécanisme, mais de capter intelligemment le mécanisme pour lui faire suivre la raison : u II faut avoir recours à la coutume quand une fois
Crédibilité et V Apologétique (2« éd. Gabalda, 1912), dont les meilleures pages sont consacrées à l'examen des « suppléances » de la « crédibilité rationnelle. »
90 H. XXIV, 7. M. 100. B. 615. « U faut avouer que la religion « chrétienne a quelque chose d'étonnant. C'est parce que vous « y êtes né, dira-t-on. Tant s'en faut, je me raidis contre pour « cette raison-là même, de peur que cette prévention ne me su- « borne. * — II. XXV, 80. M. 164. b\ 98. « La prévention indui- « sant en erreur... C'est une chose pitoyable de voir tant de « Turcs, d'hérétiques, d'infidèles, suivre le train de leurs pères « par cette seule raison qu'ils ont été prévenus chacun que c'est « le meilleur... »
« l'esprit a vu où est la vérité, afin de nous abreuver u et nous teindre de cette créance, car d'avoir toujours « les preuves présentes, c'est trop d'affaire 9l ». Là où il dit : u II faut ouviir son esprit aux preuves, s'y conu Jirmer par la coutume ...9a » il avait d'abord écrit : s'y disposer par la coutume : la correction a son prix. Quand donc il nous parlera d' « incliner la machine », voire même de nous abêtir, nous saurons comprendre.
Il est vrai que, quand il s'agit de la foi surnaturelle, il faut tenir compte d'un élément nouveau, l'inspiration, que l'on n'attire que par l'humiliation93. Mais encore l'humiliation ne doit pas aller jusqu'à croire sans raison, ce serait superstition 9*. « La raison ne se « soumettrait jamais si elle ne jugeait qu'il y a des « occasions où elle se doit soumettre 95 », si bien
M H. XXIV, 42. M. 33. B. 245. Cf. H. XXIV, 37. M. 502. B. 536. « Il faut se tenir en silence autant qu'on peut et ne s'entretenir « que de Dieu, qu'on sait être la vérité, et ainsi on se la per- « suade à soi-même. »
>* H. XIII, 5 bis. M. 395. B. 254. - H. XXV, 47. M. 515. B. 256. — « En vrai catholique et en vrai philosophe, s'adressant à l'orgueil humain fatigué de n'arriver qu'au doute, il lui conseille d'abandonner ses ténébreux systèmes, de s'humilier et de prier, afin que la grâce secondant cette part meilleure de sa raison qui lutte encore pour la foi, la fasse triompher... » Louis VeuUlot. Mélanges, I, p. 371 ; « le plus pénétrant, le plus admirable commentaire du mystique abêtissez-vous de Pascal. » J. Lemaître. Contemporains, t. VI, p. 17 (citations de V. Giraud. La philosophie religieuse de Pascal, p. 24).
•■ H. X III, 4 If. 646. B. 270. Pascal ciU ici S. Augustin (ep. 120
LA COU'ITME 49
qu' a il n'y a rien de si conforme à la raison que ce « désaveu de la raison 3<J ».
En somme, — et l'examen attentif du fameux morceau sur le pari confirme cette interprétation 97, — Pascal appelle la coutume au secours de la raison qui voudrait croire, mais ne peut tout d'abord imposer silence aux impressions du dedans, ce qui revient à dire qu'il utilise la coutume pour réduire les résistances d'une coutume contraire, déjà convaincue d'être rebelle à la raison.
Quoi qu'il en soit d'ailleurs de son jugement critique sur la légitimité de la coutume en matière de croyance, il a le droit, comme psychologue, comme médecin de la nature humaine déchue, d'étudier cet autre cas, trop fréquent, où la coutume prévient la raison. Il Ta fait avec la hardiesse que l'on sait, et avec d'autant plus de complaisance qu'il ne pouvait guère souhaiter d'illustration plus saisissante delà faiblesse de l'esprit humain. C'est une généralisation hâtive de l'expérience 98 ; et c'est l'opinion des autres qui nous
ad Consent. 3, cf. Migne 33, 453) ; mais il se rencontre aussi avec S. Thomas d'Aquin : « Non crederet homo nisi videret ea « esse credenda, vel propter evidentiam signorum. vel propter « aliquid hujusmodi. » (Sum. theol. 2' 2°, quaest. 1, art. 4, ad 2).
9ê H. III, 6. M. 457. B. t7t.
•7 H. X, I. M. 6 [21]. B. 233, p. 440. « Apprenez au lOoina votre « impuissance à croire, puisque la raison voué y porte, et que « néanmoins vous ne le pouvex, I
« convaincre par l'augmentation des preuves de Dieu, mais par « la diminution de .
^ II. XXIV, 20 bis. M. G6S. M. .. \ Quelle rai
ont-ils de dire qu'on ne peut i il plus l'aeiï-
PASCAL ET LE PUOBLEML Dl IV CROTÀKGB. 4.
en impose M ; c'est un jugement, entendu dès l'enfance et souvent répété autour de nous, qui nous engage à l'aveugle dans les diverses professions humaines 10° ; cordes d'imagination qui attachent le respect à tel ou tel état101 ; ce sont les mœurs des pays qui fondent les droits et les devoirs, et la mode qui fait la justice comme elle fait l'agrément102 ; c'est la superstition des grandeurs, qui plie la machine devant l'appareil extérieur de la royauté et pousse l'illusion jusqu'à nous faire voir le caractère de la Divinité sur le visage du prince 40\ Ce sont les fausses religions dans lesquelles
venir en être que d'y revenir ? La coutume rend l'un facile, le manque de coutume rend l'autre impossible ; populaire façon de juger. Pourquoi une vierge ne peut-elle enfanter?» — H. III, 16. M. 687. B. 91. « Quand nous voyons un effet arriver toujours de même, nous en concluons une nécessité naturelle, comme qu'il sera demain jour, etc. »
99 H. XXIV, 37. M. 502 [3J. B. 536. « L'homme est ainsi fait « qu'à force de lui dire qu'il est un sot, il le croit ; et à force de « se le dire à soi-même, on se le fait croire. »
100 H. III, 4. M. i5. B. 97. « ... La coutume fait les maçons, sol- « dats, couvreurs... Tant est grande la force de la coutume que, «de ceux que la nature n'a fait qu'hommes, elle fait toutes les « professions des hommes. » Prenons garde cependant à ce qui « suit : «... et quelquefois la nature la surmonte et retient « l'homme dans son instinct, malgré toute coutume bonne ou « mauvaise. »
t0i H. VI, 62. M. 548. B. 304. — Cf. Discours sur les passion» de l'amour. B. p. 127. « La mode même et les pays règlent souvent ce que l'on appelle beauté. C'est une chose étrange que la coutume se mêle si fort de nos passions. »
m < H. VI, 5. M. 204. B. 309 >.
108 < H V, 7 Vf. 229. B. 308 >. « La coutume de voir les roii
on demeure, uniquement parce qu'on y a été élevé, « et la vraie même à l'égard de beaucoup de gens104 ». Ce sont même les concepts fondamentaux de la géométrie, car « notre âme est jetée dans le corps, où « elle trouve nombre, temps, dimension. Elle raisonne « là-dessus et appelle cela nature, nécessité, et ne peut « croire autre chose 105 ». Partout, semble-t-il, nos principes naturels ne sont que nos principes accoutumés106; même Pascal parait avoir pressenti, avec ùue hardiesse surprenante, dans le rôle de l'hérédité, l'interprétation évolutionniste de l'idée de nature : « J'ai « grand peur, dit-il, que cette nature ne soit elle-
accompagnés de gardes, de tambours, d'officieis et de toutes les choses qui ploient la machine vers le respect et la terreur, fait que leur visage, quand il est quelquefois seul et sans ces accompagnements, imprime dans leurs sujets le respect et la terreur... Et le monde, qui ne sait pas que cet effet vient de coutume, croit qu'il vient d'une force naturelle, et de là viennent ces mots : Le caractère de la Divinité est empreint sur son visage, etc. »
i0é H. XXV, 20. M. 98. B. 259. - H. XXV, 80. M. 164. B. 98. « C'est une chose pitoyable de voir tant de Turcs, d'hérétiques, d'infidèles, suivre le train de leurs pères, par cette seule raison qu'ils ont été prévenus chacun qu'il est le meilleur. » — H. X, 8. M. 424. B. 252. « La coutume fait nos preuves les plus fortes et les plus crues... C'est elle qui fait tant de chrétiens, c'est elle qui fait les Turcs, les païens, les métiers, les soldats, etc. »
i0* H. X, 1: M. 6 [1]. B. 233. — Cf. H. XXV, 91. M. 9. B. 89.
106 H. III, 13. M. 398. B. 92. « Qu'est-ce que nos principes na « turels, sinon nos principes accoutumés ? Et dan- 1rs enfants, « ceux qu'ils ont reçu de la coutume de leurs pères, comme la i chasse dans les animaux ? Une différente coutume en donnera « d'autres, principes naturels. »
(( même qu'une première coutume, comme la cou- « tume est une seconde nature107 ».
Quelle est la raison psychologique de cette genèse de la croyance par l'habitude? Pascal l'a indiquée d'un mot : c'est l'automatisme. Automatisme physiologique, conçu à la manière de Descartes, mais plutôt en gros, car nous savons qu'il n'aimait guère le détail en cette matière 108 : il 1 estimait inutile, incertain, pénible, voire même quelque peu ridicule. Cela ne l'empêchait pas de. croire qu' ce il y a des ressorts dans notre tête, qui sont tellement disposés que qui touche l'un touche aussi le contraire 109 ». N'y a-t il pas là comme un pressentiment de l'association des idées et du rôle immense qu'une école célèbre devait faire jouer à ce phénomène dans l'explication de la vie mentale? A vrai dire, je crois saisir, sous ce langage cartésien, comme une intuition de cette intime connexité du psychique et du physiologique que les travaux contemporains ont tant contribué à mettre en lumière. Que signifierait autrement cette idée si originale de faire croire l'automate • Pascal aurait approuvé, je crois, cette devise, étrange au premier abord, de penseurs qui tenaient à lui par
101 H. XXIV, 100 bis. M. 371. B. 79. [« Descartes. Il faut dire en « gros : Cela se fait par figure et mouvement, car cela est vrai, a Mais de dire quels et composer la machine, cela est ridicu « Car c«-la est inutile, et incertain, et pénible. Et quand « serait vrai, nous n'estimons pas que toute la philosophie « vaille une heure de peine. »]
'09 [M. 282. B. 70]. Manqua dans H.
plus d'une attache : « philosopher avec son corps440 ». Et, encore qu'il n'ait pas songé à développer ses idées sur ce point et à remplir des précisions indispensables les perspectives indéfinies qu'il nous ouvre, on ne peut lui refuser le mérite d'une vue profonde et de ce que j'appellerai volontiers un sens humain incomparable.
**• Gratry, Ollé-Laprune.