Chapitre III
* Nous connaissons la vérité, non seulement par la « raison, mais encore par le cœur411... Le cœur a ses u raisons que la raison ne connaît point iia... C'est le u cœur qui sent Dieu et non la raison. Voilà ce que « c'est que la foi : Dieu sensible au cœur, non à la « raison1"... »
Qu'est-ce que le cœur pour Pascal, et comment peutil être pour lui un moyen de connaissance? Avait-il emprunté cette expression aux livres jansénistes, et par eux à S. Augustin "4 ? Mais S. Augustin lui-même
w" H. XXIV, 5. M. 11. B. 277.
4,4 Cf. Saint-Cyran. Lettres chrét. et spirit. 5* éd. t. I, lettre 74, p. o31. (Paris, Le Mire, 1648). « Il n'y a point d'autre moyen « de comprendre Dieu en ce monde que par le silence de la a langue, par le sentiment du cœur et par le prosternement « extérieur. » — Saci, Lettres chrét. et spirit. vol. 2, t. 3, lettre 50, p. 600. (Paris, Desprez et Josset, 1690). « Je souhaite « que Dieu vous lasse comprendre par un sentiment du cœur « plus que par la pensée de l'esprit, que c'est lui qui est le « père. » — Nicole, sur l'Evang. du 1er dim. de Carême (contin. des Ess. de mor. t. X, p. 170). « Le cœur dispose de « l'esprit. Il l'applique à quoi il veut. Il lui fait voir comme
LE COfcUR 55
s'inspirait du langage vulgaire, qui fait encore aujourd'hui un usage continuel du mot cœur dans le sens moral, et surtout de la Bible où sa signification est encore plus large m. Et Pascal n'avait pas besoin dô
« grand tout ce qu'il aime et comme petit tout ce qui ne le « touche point. »
141 On sait notamment qu'en hébreu le mot lêb (cœur) désignait, non pas seulement, comme dans nos langues, le siège de la vie morale, des sentiments et de la volonté, mais aussi, et tout spécialement, le principe des opérations intellectuelles (Gen. XVII, 17. Psalm. IV, 5. Is. LVII, I. Jer. XXIV, 7), de la mémoire (Deut. IV, 9. Prov. III, 3. IV, 21. Dan. VII, 28), de l'attention (Eccl. VIII, 9), le siège de la sagesse (III Reg. III, 12. Eccli. XXIII, 2). Il est question dans l'Ecriture du cœur sage et fou (Eccli. XXI, 29. Sap. XV, 10), de grandeur et de petitesse de cœur symbolisant la force ou la faiblesse de l'intelligence (III Reg. IV, 29. Eccli. XVI, 23). — Le cœur est « comme le centre de tout l'homme, le principe interne, à « la fois spirituel et animé, qui fait l'unité concrète de l'homme « et d'où part son activité dynamique et sa détermination « morale. Tout ce que le Grec ou l'Helléniste appellent nous, t logos, syneidêsis, thymos, se trouve renfermé dans le cœur, et « tout ce qui affecte le corps (bâsâr) ou l'âme (néfésch) arrive « dans le lêb à être connu clairement. » (Franz Delitzsch. System der biblischen Psychologie. Leipzig, 1861, p. 551). C'est dans ce sens que S. Paul parle des yeux du cœur (Eph. I. 18), expression que Pascal a reproduite : « les yeux du cœur qui voient la sagesse. » H. XVII, 1. M. 138 [5]. B. 793. — Il est à remarquer qu'Homère emploie le mot cœur dans le mémo sens (Iliade XXI, 441). Chez Aristote le cœur, organe d.e la vie sensitive, joue encore un grand rôle dans la connaissance. De même, les Latins qualifiaient de cordatus l'homme de bon sens. Je crois qu'une étude bien conduite de sémantique historique nous ferait constater, en remontant dans l'antiquité, une localisation de plus en plus vague des fonctions psychiques ; n'en reste-t-il pas encore quelque chose dans la locution : apprendre par cœurf — J'emprunte la plupart des citations de
recourir à une autre source qu'à sa connaissance profonde de la langue : c'est merveille de voir comme il sait lui garder une verdeur toute populaire. Il n'a pas défini ce qu'il entendait par le cœur. Peut-être en aurait-il dit, comme des termes premiers de la géométrie : i On voit assez qu'il y a des mots incapables « d'être définis ; et si la nature n'avait suppléé à ce a défaut par une idée pareille qu'elle a donnée à tous u les hommes, toutes nos expressions seraient con- « fuses, au lieu qu'on en use avec la même assurance a et la même certitude que s'ils étaient expliqués u d'une manière parfaitement exempte d'équivoques ; a parce que la nature nous en a elle-même donné, sans « paroles, une intelligence plus nette que celle que l'art « nous acquiert par nos explications ufl ».
Et cependant, il faut l'avouer, le mot est équivoque et on peut le rendre responsable pour une bonne part des doutes importuns qui n'ont cessé d'obscurcir, soit le livre des Pensées, soit la question de la croyance en général. Essayons de préciser par des textes de Pascal les diverses acceptions philosophiques qu'il peut recevoir.
Le cœur pour Pascal, c'est d abord, comme pour tout le monde, la faculté des sentiments, émotions, inclinations, de tout ce qu'on appelle « phénomènes affectifs. » Ainsi, dès le début du Discours sur les
cette note au Dictionnaire de la Bible de Vigouroux, art. Cœur (Lesétre).
'if Espr. géom. I. B. p. 169.
passions de l'amour U7 : les pensées pures fatiguent l'homme, « il est nécessaire qu'il soit quelquefois a- « gité des passions, dont il sent dans son cœur des « sources si vives et si profondes... Nous naissons « avec un caractère d'amour dans nos cœurs qui se « développe à mesure que l'esprit se perfectionne, et « qui nous porte à aimer ce qui nous paraît beau, sans w que l'on nous ait jamais dit ce que c'est U8 ». Ainsi encore dans les Pensées : « Je dis que le cœur aime « l'être universel naturellement, selon qu'il s'y adonne, « et il se durcit contre l'un ou l'autre à son choix ...u9 « L'intelligence des biens promis dépend du cœur a qui appelle bien ce qu'il aime ...M0. Le cœur a son « ordre :... on ne prouve pas qu'on doit être aimé en
âii B. p. 123. — J'ai peu cité ce curieux Discours, bien qu'il contienne des renseignements précieux sur la philosophie de Pascal et nous le montre vraisemblablement au point extrême de la courbe décrite par lui durant « la période mondaine ». Il faudrait un bon commentaire philosophique qui distinguât les diverses stratifications de la pensée de l'auteur, et, sur le tond cartésien, les idées originales qui annoncent la philosophie du cœur et les Pensées. D'aucuns ont douté de l'authenticité du morceau, entre autres Brunetiére. Etudes crit. III, p. 42-44. Elle a été défendue par M. Michaut et paraît généralement admise aujourd'hui. Cf. V. Giraud, Revue des Deux-Mondes, 1er août
111 B. p. 125. — « Il y a une place d'attente dans leur cœur, elle s'y logerait. » Ibid. p. 127 — « Quand on aime fortement, c'est toujours une nouveauté de voir la personne aimée. Après un moment d'absence, on la trouve de manque dans son cœur. » Ibid. p. 135.
« exposant d'ordre les causes de l'amour : cela serait a ridicule181 ».
Dans ce sens, le cœur est souvent synonyme de volonté 4". On sait, en effet, que la philosophie scolastique, — dont le cartésianisme, sur ce point et sur plusieurs autres, a plus ou moins conservé le langage, en même temps qu'il modifiait profondément les doctrines, — employait ce mot dans un sens beaucoup plus large qu'on ne l'a fait depuis, par exemple dans l'éclectisme. Celui-ci en a restreint la signification aux seuls actes libres ou supposés tels i%\ l'opposant d'une part
188 Comparer H. VII, 11. M. 688. B. 81. « L'esprit croit naturel- « lement et la volonté aime naturellement... » et H. XXIV, 5. M. 11. B. 277. « Je dis que le cœur aime l'être universel natu- « Tellement et soi-même naturellement... » — Cf. Nicole, Ess. de mor. t. X, p. 435. « C'est donc une chose bien importante « que ce qu'on appelle le cœur, c'est-à-dire le fond de la volonté. » (sur l'évangile du mercredi de la 3* semaine de Carême).
4,8 On pourrait dire, pour ne pas préjuger la question, les actes réfléchis. — La distinction entre le sentiment et la volonté, qui devait s'effacer dans la scolastique péripatéticienne, paraît avoir été pressentie par S. Anselme. Voici ce que dit de lui son contemporain Guibert de Nogent (De vita sua, lib. I. c. 17. Migne P. L. t. CLVI, col. 874, D) : « Is itaque tripartito aut quadripar- « tito mentem modo distinguere docens, sub affectu, sub volun- « tate, sub ratione, sub intellectu commercia totius interni mys- « terii tractare et quae una a plerisque et a me ipso putabantur « certis divisionibus resoluta, non idem duo prima fore nions- « trabat, quae tamen accedentibus quarto vel tertio eadem mox « esse promptis assertionibus constabat. Super quo sensu cum « quaedam evangelica capitula mihi disseruisset, cum primum « quidem quid inter velle et affîci distaret luculentissime ape- € ruisset... » — Aujourd'hui, il est curieux de constater que le mot dt volonté tend à reprendre une signification plus large
à l'intelligence, de l'autre à la sensibilité, c'est-à-dire à l'ensemble des phénomènes affectifs. Au contraire, dans l'ancienne philosophie, la volonté ou appétit intellectuel (ainsi appelé par opposition à l'appétit sensitif ou organique) comprenait, outre les volitions libres, toutes les émotions ou inclinations purement spirituelles, c'est-à-dire où le corps était censé n'avoir point de part, leur déterminant immédiat étant une idée pure, non une sensation ou une image. Ainsi on parle des « affections de la volonté, » et l'amour de Dieu est une de ces affections ; ce langage est encore celui des auteurs spirituels, notamment quand ils donnent à la volonté la prééminence sur l'intelligence. S. Augustin en a fait un grand usage et les auteurs jansénistes y recourent constamment.
Chez Pascal la synonymie des mots cœur et volonté paraît surtout dans le second fragment de l'Esprit géométrique appelé aussi quelquefois De l'art de per-
encore que dans la scolastique puisqu'on y fait entrer les formes les plus élémentaires de l'activité psychique, réflexes, instincts, etc.. En revanche, le sentiment affirme de plus en plus une originalité autrefois insoupçonnée. — Une école qui rappelle par plus d'un point les tendances et les positions de Pascal, le criticisme, a profité de ces progrès de la langue philosophique pour définir plus nettement les trois éléments de la croyance, « l'étément de la perception sensible ou rationnelle, l'élément passionnel, l'élément volontaire. » (Renouvier, Essais de crit. générale. 2e essai. Psych. rat. t. II, p. 137 sq.) Par contre beaucoup se refusent avec Spinoza à voir aucune liberté dans la croyance. (Cf. Fouillée. Critique des systèmes de morale contemporaine, p. 86, 2e éd. Paris, Alcan. 1887). Il y a entre ces deux conceptions la distance du déterminisme au criticisme. Mais nulle part l'élément affectif de la croyance ne peut être méconnu.
60 PASCAL ET LE PaOBLÈME DE LA CROYANCE
suader : « Personne n'ignore, dit-il, qu'il y a deux « entrées par où les opinions sont reçues dans l'âme, ce qui sont ses deux principales puissances, l'entena dément et la volonté... » Et plus bas : « Je dis que « l'esprit et le cœur sont comme les portes par où « elles sont reçues dans l'âme, mais que bien peu « entrent par l'esprit, au lieu qu'elles y sont intro- « duites en foule par les caprices téméraires de la « volonté, sans le conseil du raisonnement 1M». Dans ce sens évidemment, entrer dans l'esprit par la porte du cœur, c'est nous amener à croire ce que nous avons d'abord désiré, exciter en nous le désir d'un bien pour nous faciliter la croyance à la réalité, à la possibilité de ce bien.
Mais cette synonymie en entraîne une autre, car le mot de volonté prend de lui-même la signification plus restreinte de libre arbitre, et le mot cœur se trouve par là-même employé dans ce sens. Dans la pensée déjà citée : « Je dis que le cœur aime l'être « universel naturellement et soi-même naturellement, « selon qu'il s'y adonne, et il se durcit contre l'un ou « l'autre à son choix m », les premiers mots pourraient désigner la volonté au sens large et cet appétit universel du bien d'où les scolastiques la faisaient dériver *", tandis que les derniers s'appliquent manifeste-
iU B. p. 185 et 186.
IU En réalité, il y a dans cette pensée, avec cette trace de i'aristotélisme scolastique, une saveur bien augustinienne. La distinction des deux amours, l'amour propre et Tamour divin, est
LE COEIR 61
ment au libre arbitre, qui n'est peut-être qu'une forme restreinte, un stade déterminé de cette inclination générale.
Quel est le rôle de la volonté ou du cœur ainsi entendu dans la croyance ? Le fragment déjà cité de l'Esprit géométrique nous renseigne pleinement à ce sujet. Pascal y constate, comme un fait de nature, l'immense influence des mobiles affectifs sur nos jugements : « car « tout ce qu'il y a d'hommes sont presque toujours « emportés à croire/non par la preuve, mais par l'agréa ment 127 >>. Mais en même temps, il voit là un désordre, un procédé « contre la nature » qu'il appartient à la méthode géométrique de redresser, en habituant les esprits à ne plus se déterminer que par la preuve, « car on ne devrait jamais consentir qu'aux vérités démontrées, n Cependant une exception est formulée en faveur des vérités surnaturelles : celles-ci, à l'inverse des vérités scientifiques, doivent entrer « du cœur dans l'esprit, et non pas de l'esprit dans le cœur 12* »,
une des idées maîtresses du docteur de la grâce. Pascal luimême y revient souvent. Cf. M. 4. B. 660 et toutes les pensées sur la concupiscence (voir l'index des éditions Brunschvicg, à ce mot).